Par DDK | 29 Janvier 2007 | 950 lecture(s)

L’Algérie du pardon et non de la haine

Bernard Tricot recevant une à une les personnes qui répondaient à l’invitation du préfet, a conscience de n’avoir qu’un seul intermédiaire entre le président de la République le général de Gaulle et lui, incitant l’invité à surmonter prudence et réserve et à dire ce qu’il avait sur le cœur, fit que les opinions qu’ils recevaient devaient avoir de la valeur. “Je crains qu’il y ait une contradiction dans la position du général de Gaulle me dit le magistrat Cadi de tendance nationaliste, modéré dans son comportement et très respecté de la population, on ne peut à la fois vouloir un référendum d’autodétermination qui soit libre et maintenir la situation actuelle avec les regroupements, les intervenants et la présence doit être levée, et ne peut l’être que par la voie de négociations avec le GPRA portant sur les garanties de l’autodétermination”. “Mais nous sommes bien d’accord pour discuter de ces garanties”, répond B. Tricot. “Excusez-moi lui dit le Caïd, mais il me semble que ce n’est pas assez clair, vous parler seulement du cessez-le-feu, il faut aussi négocier au sujet de ce qui se passera après.” (2)

En effet, la France n’avait pas tiré les véritables leçons de l’histoire, puisqu’en Indochine, ayant refusé une véritable négociation avec Ho Chi Min, elle trouva un “interlocuteur valable” en Bao Dai ; la suite est connue…, Au Maroc, elle récidiva avec le Glaoui, cela se termina par le retour triomphal du sultan Mohamed V. En Algérie, elle cherche des Bao Dai et des Glaoui individuels ou collectifs. Elle n’en trouvera pas ; c’est dans l’ALN et le GPRA que le peuple algérien se retrouve. Il faudra bien en prendre acte, hors de cette voie, pas d’issue, où en est-on vraiment ?

Les champions de l’Algérie française se retrouvent à Vincennes, Paris, les 3 et 4 novembre 1960 à l’Hôtel de Ville de Vincennes où les accueille pour leur deuxième colloque le député-maire Quinson.

Après avoir entendu les rapporteurs, les participants adoptent la motion suivante “la perte de l’Algérie signifierait l’Europe investie par le sud, est un danger de mort. Ce serait non pas la paix, mais la guerre subversive généralisée sur le continent européen”(3). Par contre et d’autre part, souffle et s’accélère le puissant courant de la paix ; le 27 octobre 1960, des centaines de milliers de Français sont appelés à manifester dans une “grande journée nationale d’action” leur volonté commune d’en terminer avec cette guerre. Ensemble la CGT, la CFDT, la FEN et l’UNEF ont défini les mots d’ordre “pour la paix par la négociation en Algérie”, pour les garanties mutuelles de l’application loyale de l’autodétermination, pour la sauvegarde de la démocratie et ses principes fondamentaux. Mais aussi large que puisse être le consensus dégagé sur l’objectif de la paix en Algérie, il subsiste de multiples divergences sur les modalités de l’action à mener…

A Paris, interdiction d’une manifestation des communistes, la raison avancée est que ces manifestations pourraient “entraîner des réactions passionnelles de sens opposé” qui viendraient “troubler l’indispensable sérénité de la cohésion nationale”.

Le gouvernement français a pourtant autorisé la manifestation “Algérie française” du 3 octobre 1960 qui s’est déroulée à la place de l’Etoile Paris. En dépit des heurts et des divisions, les manifestations ont imposé un fait désormais admis par tous les observateurs et jugé irréversible : la majorité des Français veut la paix en Algérie par l’ouverture de négociations. C’est la grande leçon de la journée du 27 octobre 1960. Le 4 novembre 1960 discours Radio-télévisé, du général de Gaulle, il parle de la “République algérienne laquelle existera un jour, mais n’a encore jamais existé”. Dans cette phrase, les ultras voient une confirmation de leurs craintes et comme le signe avant coureur de l’abandon. A l’Elysée aussi il y a des remous. Pour de Gaulle “l’Algérie future est une Algérie émancipée, dans laquelle les Algériens eux-mêmes décideront et auront l’entière responsabilité de leur destin, une Algérie qui aura son gouvernement, ses institutions et ses lois, mais l’essentielle est de savoir avec qui sera bâti cette Algérie émancipée” ?

La vaine recherche d’une troisième force

Le Président de Gaulle n’a pas modifié son attitude vis-à-vis du GPRA. Il exige toujours le préalable du cessez-le-feu d’abord, la discussion ensuite. Ce que le GPRA continue de refuser. Alors qu’en France même, le courant pour la paix, se développe, grandit et s’accélère. Charles de Gaulle décide donc de contourner l’obstacle et déploie son plan consistant à réorganiser les pouvoirs publics en Algérie en attendant d’autodétermination. Il espère certainement que cette réorganisation qu’il va soumettre à référendum favorisera l’émergence des autres tendances et que du même coup, les conditions seront créées pour forcer la main au GPRA.

A cette nouvelle situation qui allait commencer le 22 novembre 1960, il fallait de nouveaux exécutants. A Paris, Louis Joxe est nommé Ministre d’Etat, chargé des Affaires algériennes. Pour Alger, un haut fonctionnaire d’autorité, Jean Morin appliquera la politique définie par Paris et ce, jusqu’en 1962. Le président de la République française, de Gaulle, voulant faire avancer ses solutions, a cette fois-ci décidé de s’entretenir avec les dirigeants des partis politiques français pour obtenir leur adhésion et conforter encore sa position avant son départ pour l’Algérie. Ce voyage qu’il prépara avec un grand soin est fixé du 9 au 12 décembre 1960. Pourquoi tant de soins à s’assurer des appuis auprès d’hommes dont il négligeait ordinairement les critiques et les avis. Il entamait une étape qu’il estimait capitale, et sans attendre la fin des combats, il décida de mettre en place en Algérie ; des structures nouvelles sur lesquelles travaillaient déjà les commissions d’élus, le parlement et l’exécutif algérien lesquelles une fois installées détermineront en temps utile, la date et les modalités du référendum d’autodétermination. Dans cette perspective, le général demandera par une consultation de l’approuver et de lui laisser les mains libres pour prendre toute initiative nécessaire à bâtir les nouvelles institutions à venir.

Le matin du vendredi 9 décembre 1960 : L’Algérie algérienne : Vive de Gaulle.

L’Algérie française : A bas de Gaulle.

Alors que le général de Gaulle était à Aïn Témouchent, le soir du vendredi 9 décembre 1960, il a été publié par les journaux du 9 décembre 1960, le texte référendaire de la question à laquelle les électeurs seront appelés à répondre par “oui” ou par “non” ; est qui et le suivant : “Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et concernant l’autodétermination des populations algériennes et l’organisation des pouvoirs publics en Algérie avant l’autodétermination” ? Ce texte soulève la polémique puisqu’il confond dans une interrogation unique deux question différentes : -Approuve-t-on les réformes- Désirait-on maintenir le régime ?

Par cette question, on demande en fait, aux citoyens de se prononcer à la fois, sur l’autodétermination et sur un projet de loi qui en est sur le principe, la négation puisqu’il doit permettre de fixer par décret le statut qui préfigurera celui de l’Algérie future et ce, sans négociation préalable avec les représentants de cette Algérie future et le cadre où devra s’exercer “le libre choix des populations”. Ce qui se fera sous le contrôle de l’autorité française, précisera Michel Debré. Le général de Gaulle expliquera à ses interlocuteurs que la voie qu’il a choisie est la seule qui soit, à la fois française et réponde aux réalités modernes du monde. Ainsi, il s’acheminera donc, vers une République algérienne étroitement liée à la France.

L’intégration réclamée par les partisans de l’Algérie française étant impossible et la cessession inacceptable, se sera donc “l’indépendance de l’Algérie dans l’interdépendance de la France”. L’idée n’est pas encore admise par le général de Gaulle que c’est avec le FLN qu’il faudra discuter, et pas seulement du cessez-le feu comme ce fut le cas aux pourparlers de Melun.

Vendredi 9 décembre 1960, de Gaulle entreprend son voyage présidentiel en Algérie.

L’accueil est significatif. A Alger, tous les commerçants de la ville européenne ont gardé les rideaux de leur magasin baissés répondant ainsi, de gré ou de force, au mot d’ordre de grève générale décrété par le FAF (Front de l’Algérien française) et ce, pour manifester “leur hostilité à l’égard de la présence du général de Gaulle en Algérie et à sa politique d’abandon”. Ouvriers, employés des usines et bureaux, chauffeurs et wattmen des trolleys et autobus chôment aussi. Des gardes mobiles et des soldats stationnent au carrefour, tandis que de jeunes européens, membres des commandos de choc du FAF, arborant l’insigne de “Jeune Nation” les observent, alors que petit à petit, se forment des attroupements et comme prévu par les organisateurs, dès que la foule atteint une densité, alors furent lancés les mots d’ordre : “De Gaulle au poteau”, “L’Algérie française” et puis ce fut l’action directe ; ils s’attaquèrent aux auto-bus et les placèrent en travers de la rue Michelet (actuelle Didouche-Mourad). Les CRS qui se mirent en marche furent repoussés à coup de pierres et de bouteilles, les vitrines volèrent en éclats pendant presque deux heures ; manifestants et policiers s’affrontèrent enveloppés dans la fumée lacrymogène. Les ultras du FAF s’attaquèrent avec violence aux CRS et gendarmes ; dans le centre-ville d’Alger, les manifestations se poursuivirent jusqu’à la nuit tombante aux cris de l’Algérie française, scandés sur tous les tons et rythmés par les klaxons. D’autres villes connaîtront le même sort, Oran principalement, alors qu’ailleurs le mot d’ordre n’a été que peu suivi ; à Constantine, échec total. Le FAF diffusa d’autres tracts appelant à la poursuite de la grève pour le lendemain samedi 10 décembre. Menaçant les commerçants qui ne fermeront pas boutique. En ce vendredi 9 décembre 1960 au matin à Aïn Témouchent, où le général de Gaulle venait d’arriver en compagnie de Louis Joxe, Jean Morin et le général Crépin, encadré par le service de sécurité, sur la place de la ville, le Président de Gaulle est accueilli par un brouhaha dont les voix discordantes se répondent et s’insultent. En première rangée, bloqués par le service d’ordre, des Européens avançaient en criant : “A bas de Gaulle” “Algérie française” derrière à l’arrière-plan d’autres manifestants, des Algériens ceux-là, agitaient des banderoles sur lesquelles était écrit ce que le général de Gaulle est venu entendre “Vive de Gaulle” ; l’Algérie algérienne, le général sans s’arrêter à ceux qui l’insultaient se fraya un chemin et se dirigea vers ceux qui l’acclamaient et serra les mains qui lui étaient tendues. Tout cela semble être dans la logique de ce que le général est venu faire : montrer qu’il ne craint pas de s’appuyer sur les Algériens et que ceux-ci sont derrière lui.

Tandis que le Président de Gaulle évitant Alger et Oran continuait sa tournée par Cherchell, Blida, Tizi Ouzou, Orléanville (El Asnam) Akbou (Bougie), Téleghma, et Batna, les mêmes démonstrations se répétaient ; il tenait le même langage : que les musulmans s’associent à sa tâche et que les rebelles comprennent qu’il leur offre “loyalement et sincèrement la paix”, “que les Européens sachent qu’ils ne seront pas abandonnés et qu’ils admettent que l’œuvre de la France vis-à-vis de l’Algérie ne peut se poursuivre dans les conditions d’hier”.

L’imprévisible triomphe : le peuple tranche

En cet après-midi du vendredi 9 décembre 1960, brusquement à la surprise de tous et à l’étonnement du général et de son entourage, ministres et chefs de l’armée, gaullistes ou non, un événement imprévu sans précédent et qui va avoir des conséquences immenses, éclate sans crier gare… La sortie en masse dans les rues d’Alger, d’Oran, de Constantine et d’autres villes, faisant front contre les ultras de l’Algérie française et contre l’armée soutenant et exécutant le plan de de Gaulle, ni pour l’Algérie française ; ni pour l’Algérie algérienne de de Gaulle, le peuple s’était réveillé pour trancher et dire le mot de la fin : le peuple manifestait pour l’indépendance totale, pour l’ouverture de négociations avec le GPRA. Ce GPRA, interlocuteur oublié, que ne soupçonnaient plus les états-majors militaires et politiques qu’il puisse un jour encore se faire entendre avec une telle unanimité et une telle puissance. Les voix françaises les plus autorisées n’avaient-elles pas affirmé que l’armée avait gagné la bataille des villes ? Comme depuis longtemps déjà, toute la population française était basée, sur la doctrine selon laquelle une fois libérées de l’emprise FLN, les populations reviendraient vers la France parce qu’elles auraient démontré qu’elles étaient les plus fortes. Les stratèges avaient démontré que la population urbaine “cassée et neutralisée ne bougerait plus”. Sur cette analyse, du côté français de Gaulle et les ultras diffèrent peu ; pour les Gaullistes, il faut profiter de ces succès pour faire avancer une solution politique afin d’empêcher que ne mûrissent de nouveaux ferments d’interactions ; pour les ultras, des conclusions inverses : puisqu’on est si près de la victoire, il ne faut rien changer fondamentalement. Ces appréciations sur l’état d’esprit réel des masses algériennes urbaines, vont se révéler complètement erronées. A la décharge des spécialistes des services psychologiques, il faut noter que le peuple algérien peut croire en cette fin de l’année 1960, que les Algériens, aussi, sont en train de gagner leur “bataille”. Le climat, dans les quartiers algérois de Belcourt, La Casbah, et du Clos-Salembier, d’Oran, de Constantine et d’ailleurs, s’est profondément modifié par rapport aux années 1956 et 1957. Les coups terribles portés par les forces de répression, s’ils n’ont pas pu briser les convictions intimes, ont cependant éteint l’expression publique de cette confiance téméraire, à la fois imprudente et extraordinairement coûteuse, qui était souvent la marque des nouveaux militants du FLN.

Chabane Nordine

Ecrivain (Ancien Moudjahed, membre ALN)

A suivre

(2) Les routiers de la paix (Editions Plan Paris 1972.

(3) Les cahiers du comité de Vincennes n°2-Novembre 1960

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