Par Madjid Benbelkacem et Djamila Addar | 21 Mai 2012 | 6156 lecture(s)

Tout en annonçant son concert à Montréal le 26 mai en hommage à Cherif Kheddam

Nouara raconte son bel «accident» avec la chanson

La diva de la chanson kabyle Nouara a le chant dans le sang depuis sa tendre enfance. Elle a interprété les textes de plusieurs artistes comme Ben Mohammed, Méziane Rachid, Mdjahed Hamid, Hassan Abassi, Lhacène Ziani, Farid Ferragui, mais la collaboration qui l’a le plus marquée et propulsée au sommet c’est celle qu’elle a eue avec Cherif Kheddam. Le 26 mai 2012, elle se produira à Montréal dans le cadre du Festival culturel nord-africain pour rendre hommage à Cherif Kheddam.

Difficile d’imaginer le paysage artistique kabyle sans la touche de Chérif Kheddam et la merveilleuse voix de Nouara. Cette diva de la chanson kabyle comme l’appelait un autre monument de la culture kabyle, Matoub Lounès, est à la fois talentueuse, humble et humaine, voire humaniste.

Ses débuts

Elle a commencé en 1963 dans l’émission enfantine de Belhanafi et Abdelmadjid Bali. D’ailleurs, c’est lors de sa première journée à l’antenne qu’elle s’est donné le nom de Nouara. Donc, elle lisait le courrier des lecteurs dans cette émission avant de commencer l’aventure du théâtre avec Mohamed Aimane. Elle a en effet joué dans plusieurs pièces radiophoniques avant de plonger dans le monde de la chanson en 1965. Plus de 40 ans se sont écoulés depuis, mais Nouara demeure nostalgique et admirative de la qualité des émissions et des animateurs de l’époque. Nouara trouvait même que la conception et la réalisation de l’émission étaient ambitieuses. Le studio de la radio accueillait, selon elle, plus de 70 enfants qui maîtrisaient parfaitement le kabyle. Ajouter à cela, les membres de la chorale qui étaient animés des plus belles intentions et des convictions débordantes, quant à la promotion de la culture kabyle. La jeune Nouara évoluait dans ce bain de génies engagés qu’abritait paradoxalement la radio du régime totalitaire.

Sa maladie : un mal pour un bien

Nouara a commencé à la radio quand c’était mal perçu même pour un homme de chanter. A-t-elle souffert des commérages ou de la pression de ses proches? La diva dira que non avant d’enchaîner : “Mes parents étaient tellement contents de me voir guérie qu’ils m’accompagnaient quotidiennement à la radio pendant un bout de temps. Quand j’étais petite, la rougeole m’a aveuglée jusqu’à l’âge de 8 ans. Alors, je ne faisais qu’écouter la radio et surtout Chérifa“. Donc, le fait de recouvrir la vue était un bonheur inespéré et pour elle et pour sa famille. Après la maladie, la lumière et les perspectives d’avenir lui avaient donné des ailes. Et ce bonheur comblait ses parents. Ils étaient enfin rassurés de la voir épanouie dans son travail. Des années plus tard, son père tombant malade, elle s’est retrouvée désormais responsable de sa famille.

Sa rencontre avec Cherif Kheddam

Sa rencontre avec Chérif Kheddam et le monde de la chanson sont étroitement liés. Nouara n’a jamais pensé devenir chanteuse un jour, même si elle a toujours admiré le Acewiq des femmes ordinaires d’abord et des artistes femmes, comme La Yamina ou Chérifa ensuite. La rencontre avec Chérif Kheddam était donc déterminante pour la jeune Nouara : “Da Chrif faisait des essais de voix pour plusieurs personnes dont moi pour réaliser des chansonnettes pour enfants. Le lendemain, il m’a donné la chanson ‘’Ayen ur tezrid’‘ (Ce que tu ignorais) que je dois répéter et chanter devant un grand orchestre. C’était en 1965“. Nouara avait le tract, mais sa voix a réussi à relever le défi. Un défi qui lui a ouvert les portes de l’univers des mélodies sans l’avoir soupçonné ou planifié auparavant: “Je suis devenue chanteuse par accident. Il est vrai que j’aime chanter depuis ma tendre enfance, mais je n’ai jamais cru plonger dans ce monde. D’ailleurs, j’ai perfectionné mon kabyle grâce aux chansons et au théâtre radiophonique”

Les femmes pionnières de la chaîne kabyle

Le travail était important pour ces femmes courageuses. Elles ont transcendé les mentalités et les préjugés. Elles étaient décidées d’aller jusqu’au bout de leur rêve, malgré le maigre salaire. Chérifa et Hnifa n’étaient-elles pas femmes de ménage pendant longtemps ? Ce qui ne les a pas empêchées de percer à la radio et de se faire un nom. Elles ont inauguré la radio kabyle qui émettait de la grande poste d’Alger. C’était d’abord avec Acewig de La Yamina en 1928, un cri d’amour et d’affection pour les émigrants forcés d’aller en France pour subvenir aux besoins de leurs familles. Par la suite, c’étaient les débuts de la chorale féminine ‘’Urar Lxalat’‘ en 1964 avec La Yamina de son vrai nom Arab Feroudja, Lla Zina, Djamila, Chérifa, Anissa et plusieurs autres.

Matoub, le frère, l’ami, le complice

L’assassinat de Lounès Matoub l’a ébranlée. Depuis la collaboration pour l’album Hymne à Boudiaf, une amitié s’est développée entre ces deux artistes. Matoub a laissé un vide dans l’âme de Nouara. Un vide qu’aucune compensation ne pourrait combler. Il faut dire qu’elle a vécu des moments professionnels mémorables au studio de Saad Kezim à ouled Fayet. Un album teinté de douleur et de cri d’une terre natale malmenée et inondée injustement par le sang de ses enfants. La voix de Nouara valsait avec celle de Lounès pour rendre une amertume, un cri, des larmes de l’âme rongée par des trahisons multiples qui ont confisqué la révolution, les richesses et les espoirs d’un peuple. Un peuple qui a vu l’un de ses révolutionnaires assassiné en direct à la télévision algérienne. Un peuple qui enterrait au quotidien ses meilleurs enfants. Ces drames et le génie de Matoub ont rapproché ces deux artistes pour la vie. Une vie qui a malheureusement réservé le même sort à Lounès six ans plus tard. Donc, le choc était indescriptible. Et Nouara s’isole.

Le retour tant attendu

Nouara s’est retirée pendant quelques années de la scène artistique. La situation qui sévissait dans le pays, la perte de sa mère, la pression de l’entourage et ‘’l’âge’‘ ont fait en sorte à ce qu’elle marque une pause, une longue pause. Cependant, la passion qui l’habite et le vide qui la ronge depuis le début de sa retraite en 2005, l’ont poussée à revenir sur scène. Son retour en 2009 a non seulement émerveillé ses fans, mais lui a également donné une motivation solide pour qu’elle continue. Ses publics (toutes les générations) d’hier et d’aujourd’hui l’ont tout simplement impressionnée. Pour elle, il y a une sorte de pont de transmission entre le public des années 70 et celui des décennies 80, 90 et 2000. : “On dirait qu’il y a une sorte de relève acquise“, dira-t-elle avec beaucoup de tendresse.

Succès, reconnaissance et un bilan au goût amer

La voix de Nouara est sortie du lot, sans pour autant réduire l’apport de toutes ces femmes qui ont marqué la radio, le théâtre et la télévision algériennes, sans qu’elle ne le sache. La diva multipliait des spectacles et recevait du public toutes les reconnaissances qu’elle n’a jamais imaginées. D’ailleurs, en 1974, elle a enregistré un album pour marquer la journée internationale de la femme. Elle a chanté la vie, l’amour, la patrie et les valeurs ancestrales en collaborant avec les meilleurs artistes de la culture berbère. Cependant, même si elle est contente des résultats de cette génération dévouée à la sauvegarde de la culture kabyle, Nouara se sent déçue par une partie de la relève artistique d’aujourd’hui.

De Montréal, Madjid Benbelkacem et Djamila Addar

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