Par Bachir Djaider | 11 Septembre 2014 | 1809 lecture(s)

Littérature Mohand Lyazid Chibout signe son troisième roman

Un romancier iconoclaste

Mohand Lyazid Chibout, natif de la région d’Ath Waghlis dans une bourgade juchée à plus de 900 mètres d’altitude, est un brillant écrivain algérien d’expression française.

Ait Soula est le village qui a vu naître une pléiade d’hommes de culture, du combat amazigh, de chanteurs… Mohand Lyazid s’est trouvé happé par la magie des mots dès son plus jeune âge en ayant un amour sans faille pour la langue de Voltaire. Pluridisciplinaire, le jeune auteur arbore plusieurs casquettes, et rien que de voir le parcours universitaire du talentueux romancier, cela ne peut que lui valoir des honneurs. Il a poursuivi des études universitaires en mathématiques à l’USTHB, de journalisme et de littérature française à l’université d’Alger. En posant pieds dans la capitale française, Mohand Lyazid a aussitôt repris les études de master en lettres modernes à l’université de Nice, puis à Paris III. Avec une plume pontifiante, il époussette les valeurs sociétales en portant un autre regard sur le monde actuel qui rime souvent avec la sournoiserie et la poltronnerie. La sentence est sans appel ! Les vertus d’une société en perdition ne peuvent subsister sans une réelle implication de tout un chacun. Usant de mots qui transsudent par un raisonnement philosophique, que seuls les grands auteurs sont capables de déterrer pour leur donner vie, l’auteur ne cesse de nous subjuguer par des pérégrinations à travers un univers propre à l’auteur. Une fois le calame posé sur des pages vierges, les mots exsudent une subtile histoire au grand bonheur des amateurs du bon verbe. Iris, nom de plume de Mohand Lyazid Chibout s’est illustré par un premier roman paru en France à la société des éditions Franco-Berbère (Sefraber) sous le titre : « Traduire un silence ». Cette œuvre interpelle le lecteur à plus d’un titre en laissant libre cours à la parole pour rompre les chaînes du silence et laisser jaillir les mots sans enclos. Les personnages phares de cette histoire à rebondissements, sont le trio Kahina-Tiziri-Yuba. L’auteur a pris le choix d’user du personnel « je » pour mieux attirer le lecteur et le baigner dès les premières pages dans le vif du sujet. « … Sur les moments fragiles, je n'ai pas prêté attention à ses mots, à l'expression de ses traits ni à ses gestes qui parlaient plus haut et plus fort que ses paroles, je me contentais de saisir le sens, mais des mois ont passé, j'en ai saisi autre chose : une présence dans son absence, des souvenirs confondus à des illusions d'optique, ils passent et se suivent comme l'ombre d'un nuage : silencieuse et frappante. Oui, on aime qui on veut, mais jamais comme on veut, on a juste ce qu'on peut, mais pas toujours ce qu'on veut », écrit-il. Ce roman de 286 pages mérite amplement d’être lu et relu, car il nous livre des tas de questionnements sur la nature humaine, les rapports pouvant être une source centrifuge ou une source centripète. Dans un second roman intitulé « Amoureux-nés », l’auteur nous invite dans une histoire farcie d’interdits, où l’amour est proscrit pour ne laisser place qu’à la parole qui, contrairement à la prohibition de la passion, laisse divaguer l’esprit au gré de ses désirs. Les inégalités de caractères se font ressentir dans cet ouvrage par des dissonances continuelles de comportement, et où se mêle l’injustice sociale pour pondre ce qu’il y a de plus pire dans la nature humaine. C’est dans cette optique que le narrateur nous explique que le désespoir ne peut être congédié que par l’espoir. Conduit par des intrigues amoureuses et secrètes, le lecteur redécouvrira au fil des pages l’univers manichéen d’une histoire qui n’en finit pas de nous surprendre. Écrivain jusqu’au bout des doigts, Iris met sur les étals un troisième roman aussi fascinant que les deux précédents. La finitude (la haine de soi) est le titre choisi par l’auteur pour son nouveau-né, paru aux éditions Edilivre en France en mars 2014. Un livre volumineux de 372 pages, où l’auteur n’hésite pas à jeter un pavé dans la mare, et ce, en évoquant des sujets tabous comme le viol que subissent au quotidien des milliers de femmes à travers le monde, notamment dans les sociétés purement patriarcales comme la Kabylie. Un secret de polichinelle que la société tente de voiler de crainte de jeter l’opprobre sur elle. L’histoire se déroule à Vgayet (Béjaïa), une ville paisible mais qui s’avère finalement fatale pour une jeune fille, Tileli, victime d’un abus sexuel que d'aucuns jugent utile de parler au grand jour. Longtemps restée sous le joug du potentat (mâle), la femme endure au quotidien le fardeau d’une société reléguant au second rôle l’autre moitié de l’homme. Un inceste paternel pour lequel la victime se retrouve entre le marteau et l’enclume. Comment va-t-elle oser incriminer le violeur ? En sus, son père. La malheureuse victime ne savait plus à quel saint se vouer, n’ayant plus que ses yeux pour pleurer. Quittant le domicile familial pour aller se réfugier chez une vieille dame, son chemin a croisé celui d’un journaliste, Massinissa, venu faire un reportage dans la ville. Ce dernier était plus qu’un messie pour celle qui a tant souffert et restée longtemps prisonnière d’une rétroversion jusqu’aux larmes et à la parole. Le roman ne retrace pas un simple fait-divers en évoquant le drame d’une jeune fille, dont des millions de ses semblables sont victimes d’agression sexuelle à outrance, mais il interpelle toute une société rongée par « l’usure sentimentale » à l’urgence de porter un autre regard sur un phénomène qui ne cesse de prendre des proportions alarmantes. Un roman purement psychologique et sociologique pour lequel l’auteur nous invite à ouvrir une grande brèche sur un sujet, rébarbatif aux yeux de la société, longtemps resté otage des pensées ataviques. Le romancier iconoclaste ne cesse de briser les tabous et les préjugés, souvent monnaie courante chez les « marchands de mœurs et us ». « L’attente demeure l’espoir des sans-espoirs. Le milieu où on est né est l’épine dorsale qui va dessiner la trajectoire d’un avenir aux ombres indéfinies. L’endoctrinement et les gardes fous entreposés par un régime maléfique et spartiate n’ont fait qu’accoucher d’une injustice sociale, d’un malaise à tous les niveaux, d’une pusillanimité sans égale… les maux sont légion, les mots ne raisonnant qu’à demi-mot », dira Mohand Lyazid Chibout. 

Bachir Djaider

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