Par DDK | 14 Octobre 2015 | 4483 lecture(s)

Il est l'un des monuments de la chanson engagée kabyle

Ideflawen, près de 40 ans u mazal !

C'est un groupe d'artistes à part, il faut le concéder. Ideflawen (pluriel d'Adfel, la neige) fut créé à l'initiative de jeunes kabyles rebelles, en 1977, alors que le régime totalitaire de Boumediène bâillonnait toute velléité de liberté d'expression.

A cette époque, le mot "Amazigh" pouvait déboucher sur une répression féroce et même un emprisonnement. Et c'est dans ce climat de terreur que trois amis décidèrent de créer le groupe Ideflawen, qui portera, des années durant, toutes les aspirations et les revendications culturelles et identitaires de, non seulement, la Kabylie, mais de toutes les régions berbérophones. Ali Aït Ferhat, vocaliste et musicien, Lhacène Ziani, parolier, et Adjou Zahir musicien de talent, donnèrent naissance, en 1977, à cette troupe engagée dans le combat pour la reconnaissance de la dimension amazighe de l’identité nationale. Ce n'est qu'au début des années 1980 que ce groupe sort son premier album, à cause, de l'aveu du chanteur Ali, du manque de moyens. Ce premier opus fut une réussite sur tous les plans. Ce travail artistique a trouvé un grand écho, surtout et d’abord, parmi les militants de la cause Amazighe, aidé dans cela par les événements du printemps Berbère survenus les mois de Mars et Avril 1980. La chanson phare de cet album a été reprise durant des années par une jeunesse militante et assoiffée de liberté. Il s'agit de "get iyi abrid" (Cédez-moi le passage). Un appel, une révolte à l’adresse des tenants du pouvoir de l'époque qui, pour toute réponse aux revendications justes et libres, opposaient la matraque et la prison. Cette chanson, que fredonnent encore les inconditionnels de ce mythique groupe qui mérite tous les égards, dit, dans quelques vers que nous avons choisis pour vous :

Ur tufiḍ d-acu i d-cniɣ
Ala tazmart iɣallen,
Ur tufiḍ d-acu i d-bbwiɣ
Ala ifassen-iw d ilmawen,
Ur tufiḍ d-acu i ttnadiɣ
Ala tafat i wallen
Ğǧet-iyi abrid ad ɛeddiɣ
Iwumi ar i-tugadem?

(Je n'ai chanté que la force des bras.
Je n'ai ramené que mes mains vides.
Je ne cherche que la lumière pour les yeux.
Cédez-moi le passage, pourquoi avez-vous peur?)

Quelques années après, d'autres albums, tout aussi percutant les uns que les autres, ont été mis sur le marché avec une grande témérité. Ideflawen, comme à leur habitude, ne ménageaient ni le pouvoir, ni les islamistes, dont quelques-uns ont assassiné le premier martyr de la démocratie Kamel Amzal en 1982. Dans la chanson "Igugilen g-iles", le groupe tournait en dérision les islamistes, qu'il comparait "à des troupeaux d'agneaux, qui ont froid lorsqu'on leur taille la laine!". Le groupe, fidèle à sa ligne musicale, appelle à la fraternité et à l'union des rangs. A cette époque-là, le mythique mouvement culturel berbère, le MCB, plus percutant que jamais, menait à travers ses militants des actions pacifistes éclatantes, afin de tenter de faire plier le pouvoir de l'époque sur la question identitaire. Les droits de la femme n'étaient pas en reste, puisque cette troupe engagée a abordé la situation de cette damnée de la société, à travers la chanson "Tilemzit". Celle-ci, n'ayant pas son destin entre les mains, est mariée sans son consentement. Ideflawen, c'était les premiers artistes à dénoncer le code de la famille dans cette chanson magistralement interprétée par l'inénarrable Ali Aït Ferhat, le leader du groupe. Durant la chape de plomb, Ali et ses compagnons n'ont pas cessé de chanter avec fougue et impénitence, en dénonçant, guitares sèches à la main, tout ce qui se tenait en travers de la démocratie, des libertés et de la cause Amazighe. Malgré les risques qu'ils encouraient à cause de leur engagement sans faille, ces artistes ont continué à porter, haut et fort, les revendications légitimement exprimées, non pas de la région de la kabylie, mais de tout le pays. Avec l'ouverture démocratique, survenue dans le sillage des événements d'octobre 1988, le groupe n'a pas pour autant raccroché ses "fusils à cordes", bien au contraire, il fallait militer encore et encore pour cette culture ancestrale que sont l'Amazighité et la démocratie naissante. Et c'est ainsi qu'en 1990 la troupe sort son "premier" album édité en pleine phase de démocratisation avec la naissance de partis politiques et l'ouverture des champs d'expression.

Ali Ideflawen chante les textes de Mohia

Dans cet opus, Ali qui a repris seul le flambeau, fidèle toujours à ses principes et à son combat, reprend des textes de Mohia et de Ferhat Imaziɣen Imula. Cet album a été une réussite totale, surtout avec la chanson-phare:"Berwagia", un texte de Mohia qui raconte le calvaire et la souffrance des prisonniers politiques, jetés dans les cachots durant des semaines dans le froid et l'humidité. Et dans l'autre chanson culte, Ali interprète une chanson inédite de son ami et compagnon de lutte Imaziɣen Imula, qui s'intitule "Oui, oui Monsieur!". S'en suivra, dans la foulée, d'autres albums qui traitent de l'actualité brûlante dominée par la montée de l'intégrisme islamiste, lequel sera à l'origine de la décennie noire. Le natif de Timizart (Tizi-Ouzou) un certain 16 janvier 1957, produira un album dans le sillage des événements du printemps noir, où il rend hommage à toutes les victimes tombées au champ d'honneur, sans oublier Matoub Lounès, l'autre monstre de la chanson kabyle engagée. Vers la fin de l'année 2004, Ali reprendra le chemin des studios pour enregistrer un nouvel album, où il reproduit quelques textes de son ami Mohia. "Seltan n lmejbada", "ay amxix-iw", "yibwass ad dlun fellas", "a muh n muh", "nukni s iyennaten-agi" sont des poèmes écrits par le dramaturge et aède de talent Muhend u Yahya. Et c'était, aussi, un hommage appuyé à Mohia décédé des suites d'une courte maladie. Depuis, Ali Ideflawen n'a pratiquement rien édité. Cependant, il n'a pas quitté pour autant la scène, se produisant en France et en Algérie. Ce monstre de la protest-song a "brassé" plusieurs génération d'amoureux de la chanson "relevée", et ses albums se vendent encore comme des petits-pains, eu égard à leur caractère exceptionnellement "actualiste". Aux dernières nouvelles, Ali Ideflawen a enregistré un nouvel album et il ne reste que son édition. A cet effet, l'artiste avait déclaré, récemment, sur Berbère TV que le groupe Ideflawen était réuni après une longue séparation due aux vicissitudes de la vie. Le parolier et poète Lhacène Ziani, qui vit depuis des années au Canada, a remis quelques textes à son complice de toujours Ali, celui-ci, en musicien hors-pair, les a "habillés" avec des mélodies "fougueuses", caractéristiques de la chanson engagée. Lhacène a écrit un poème en hommage à Matoub Lounès, dans lequel il dit:

Abehri seffer ɣiwel
ɣer tmurt rzu fellas
G wat 3îssi kker 3etel
Anda akken yeɣli lwennas

Tawrirt n mussa tuklal
Ad tt sâddid din yiwen wass
Sellem ɣef igenni d wakal
Matoub zzi-d i lharas
Ma tew3ad ini-d awal
Ttxil-ek sebber yemmas.

Avec un parcours artistique époustouflant, jalonné de difficultés et d'engagements sans faille, le groupe Ideflawen a, à son actif, 10 albums, et le 11e est en préparation. Un itinéraire des grands artistes qui ont marqué profondément leur époque et qui ont inscrit leur nom en lettres d'or dans le registre de la chanson kabyle en particulier et Algérienne en général.

Syphax Y.

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