Par DDK | 16 Février 2017 | 1168 lecture(s)

Entretien avec le chanteur Moh Khoulali

«J’ai grandi dans un milieu de chaâbi»

On reconnaît à Moh Khoulali un talent certain qui lui permettrait de se frayer un chemin parmi les grands. Dans cet entretien, le jeune artiste parle de ses débuts dans la chanson, des difficultés rencontrées et de ses préoccupations.

La Dépêche de Kabylie : Parlez nous de vos débuts dans la chanson…
Moh Khoulali : Je suis originaire de Tizi n’Tlaxt, à Taqrart, dans la daïra de Béni Douala. Mes débuts dans la musique remontent à l’année 1995. J’ai un frère bassiste et mon père jouait de la guitare, donc j’ai été élevé dans un milieu artistique. J’ai très tôt aimé la chanson chaâbie. J’écoutais Cheikh El Hasnaoui, Slimane Azem, Matoub Lounes, El Hadj Mhamed El Anka… J’ai donc intégré l’atelier de musique chaâbie au niveau de la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou. Ça m’a permis de côtoyer de près de bons musiciens, entre autres Hamid, le bras droit de Matoub. Je me suis imprégné de différents modes et styles de chaâbi. J’ai étudié la musique pendant plus de trois ans, ce qui m’a permis d’acquérir une bonne base et une certaine expérience. Puis, j’ai participé à des galas organisés par des associations culturelles et à des fêtes de mariages. La scène fut la meilleure des écoles pour moi. En 2009, j’ai participé au Festival national du chaâbi où j’ai décroché le 4e prix. Je mis les pieds pour la première fois dans un studio d’enregistrement au début des années 2000, j’accompagnais un chanteur. A ce moment-là, je n’avais ni un répertoire pour enregistrer un album, ni les moyens financiers. Mais des amis m’ont aidé. Petit à petit, chanson après chanson, j’ai pu enregistrer un album en 2010, dont plusieurs compositions étaient de mes amis que je remercie au passage. Après quelques concerts et émissions de télévision et de radio pour la promotion de mon album, j’ai quitté le pays pour m’installer en France en 2011, pour des obligations familiales.

Pourriez-vous nous parler de cette coupure, de cette transition ?
Arrivé en France, il me fallait un certain temps pour me stabiliser et régler ma situation administrative. Quand ce fut fait, j’ai repris la musique et participé à plusieurs Festivals et concerts. En 2013, j’ai réalisé un clip qui passe actuellement sur les chaînes de télévisions. La même année, j’ai commencé l’enregistrement de mon 2e album à Tizi-Ouzou. Il est composé de 9 titres qui traitent de divers thèmes : l’émigration, l’identité, la séparation, la fuite des cerveaux, un peu d’amour évidemment… J’y ai aussi inclus des hommages à plusieurs artistes qui m’ont inspiré. Sur le plan musical, c’est une continuité de mon premier album, même si le travail est plus recherché. Mon arrangeur a ajouté une touche orientale. Nous avons également fait un travail de markéting, en améliorant la présentation de la jaquette. J’ai tenu aussi à ce que l’album soit professionnel, je l’ai enregistré avec de grands musiciens. Je voulais un album acoustique, même si c’est très difficile de faire ce genre de produit, parce qu’il demande beaucoup de moyens financiers et beaucoup de temps. Actuellement, je suis venu pour le promouvoir et l’accompagner ici en Algérie. C’est une porte qui va s’ouvrir devant pour moi. Je suis également en train de préparer un nouveau clip. Je tiens juste à signaler que mon nouveau produit est téléchargeable sur la plateforme du site keyzit. Une boite de production établie en France. Il n’est pas disponible sur CD.

Que pensez-vous de la situation actuelle de la chanson kabyle ?
On souffre du problème de piratage, même les grandes figures de la chanson le subissent de plein fouet. Ailleurs, plusieurs initiatives ont été prises pour affronter la situation, les artistes se rencontrent et s’organisent. Chez nous, le secteur artistique est plongé dans une léthargie totale, ce qui impacte négativement sur le moral des artistes, notamment les plus jeunes. Actuellement, un chanteur ne peut vivre que de la scène. Vu le phénomène du piratage, la vente du produit n’est pas rentable, elle ne couvre même pas les frais de l’enregistrement. A cela s’ajoute la mauvaise foi de quelques éditeurs qui ne se gênent pas pour naviguer en eaux troubles. Si le produit marche, les gens le piratent, et dans le cas contraire, il prend la poussière chez les disquaires. Dans les deux cas, l’artiste est pénalisé. Le constat est amer. Il faut trouver une solution. Malheureusement, chez nous le secteur n’est pas structuré pour lutter sur le même front. Il y aussi le problème d’accès aux scènes. Les chanteurs n’ont pas les mêmes chances de se produire dans les salles étatiques. Ce sont toujours les mêmes qui sont programmés, ce qui empêche l’émergence des jeunes talents qui peuvent apporter un plus, du sang neuf. Mais ce constat n’est pas spécifique à la chanson, c’est toute la culture qui en pâtit. La mondialisation y est pour quelque chose et la majorité des chanteurs ne peuvent vivre de leurs productions. Nous rencontrons le même problème en France, d’autant plus que notre corporation à l’étranger n’est pas structurée, on est livrés à nous-mêmes. La solution ici chez nous passe par la formation des jeunes, par la création des conservatoires. Si on prend le cas de la wilaya de Tizi-Ouzou, toute une pépinière de jeunes talents existe, mais elle n’a ni conservatoire ni encore moins un institut de musique. On se contente d’ateliers de la Maison de la culture et dans les maisons de jeunes. On ne le dira jamais assez, la musique est une très bonne école. Ailleurs, la musique est un paramètre essentiel dans la scolarité des enfants.

Et quelle conclusion tirez-vous de ce constat ?
La chanson kabyle a beaucoup régressé, n’ayant pas été structurée. Chaque artiste travaille dans son coin. Nos grands chanteurs, connus sur la scène mondiale, pourraient encadrer et aider des jeunes chanteurs en leur donnant la chance de se produire dans leurs concerts, comme le font de grandes stars de par le monde. L’ancienne génération de chanteurs kabyles avait plus d’opportunités que nous, elle avait la chance de se produire dans des cafés à majorité kabyle, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a des petites salles, mais ce sont toujours les mêmes qui tournent. Il y a une grande communauté algérienne en France, et il faut que leur représentation fasse quelque chose dans ce sens.

Votre mot de la fin…
Merci à votre journal qui m’a donné cette chance de m’exprimer. Je reste optimiste quant à l’avenir de la chanson kabyle. Il suffit de s’organiser pour lui donner un autre élan. J’insiste sur le besoin qu’ont les jeunes artistes d’être accompagnés et aidés par nos grands chanteurs, comme le faisaient leurs prédécesseurs, Cherif Kheddam, Kamel Hamadi et autres. Je rappelle aussi l’urgence de tous nous mobiliser contre le phénomène de piratage qui gangrène le secteur.

Entretien réalisé par Hocine Moula

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