Par Dalil S. et Arezki T. | 1 Octobre 2012 | 17391 lecture(s)

Sans concessions avec l’ex député du FFS

Les vérités de Djamel Zenati

De son coup de gueule sur ce qu’il appelle « la dérive » de son ex parti, son analyse sur la situation politique qui prévaut au sein du FFS et en dehors, aux visées du mouvement qu’il vient de lancer avec des ex cadres du parti en passant par l’état de santé de Aït Ahmed… Djamel Zenati se livre sans concessions

La Dépêche de Kabylie : Vous avez déclaré dernièrement à la presse que le mouvement de dissidence au FFS à pour objectif la construction d’une alternative politique? Pouvez-vous nous en donner la teneur ?

Djamel Zenati : Il n’a jamais été question pour notre mouvement de se poser en alternative à qui que ce soit et je réfute le terme de dissidence. Il est vrai qu’à l’origine cette dynamique a été l’expression de l’exaspération des citoyens et des militants face à la dérive intégrale de l’appareil du FFS. Mais l’empreinte contestataire s’est très tôt effacée au profit d’une démarche politique rationnelle et constructive. Le mouvement est plus une idée qu’une structure. Il est rassembleur et se veut un lieu de débat, de réflexion et de convergence des expressions démocratiques. Il ambitionne d’impulser la construction de l’alternative démocratique. D’où le projet d’organiser une conférence nationale sur ce thème.

Vous parlez de dérive intégrale. Pouvez-vous être plus explicite ?

La dérive est d’abord autoritaire par la dépossession des militants de leur qualité d’acteurs libres. La tradition au FFS est de former le militant au débat contradictoire, à l’esprit critique et au combat démocratique. Aujourd’hui on exige de lui allégeance et soumission.. On ne peut mieux s’y prendre si l’on veut préparer de bons sujets de la dictature. La dérive est aussi politique par la désertion des luttes quotidiennes et la coupure avec les acteurs de la démocratie et les forces de gauche. L’appareil semble plutôt préférer la collusion avec les segments les plus pourris du pouvoir et les milieux maffieux.

La dérive est enfin stratégique par le renoncement à la mission historique du FFS au profit d’une fusion dans les choix du pouvoir et l’arrimage à ses jeux claniques.

L’impasse dans laquelle se trouve le FFS se situe précisément à l’intersection de ces trois dérives.

Le FFS a-t-il vraiment, selon vous, perdu son crédit comme le prétendent quelques uns ?

Il faut faire la différence entre le FFS et l’appareil du FFS. Plus qu’un parti politique, le FFS est un phénomène social, une mémoire, une institution de socialisation politique qui a vu défiler en son sein de nombreuses générations de militants. Son crédit reste intact et il jouit toujours d’un grand respect auprès de la population. La dérive est imputable à l’appareil et à lui seul car il a agi au mépris de la base militante et des fondamentaux du parti. En abandonnant les thèmes traditionnels du FFS pour se fondre allégrement dans le champ sémantique officiel, l’appareil du parti a tourné le dos à un capital politique accumulé dans la douleur par des générations de militants. Loin de se limiter à la sphère discursive, le revirement s’étend aux modes d’action politique. L’appareil du parti se replie dans une conception salonnarde assimilant désormais toute irruption des citoyens dans l’espace public à de la violence. Ce qui contredit avec flagrance la prétention claironnée de réhabiliter le politique et de remobiliser la société. Les errements politiques successifs et la gestion autoritaire des affaires du parti ont fini par pervertir son identité, augmenté ses vulnérabilités et rendu possible son insertion dans les jeux factionnels du pouvoir. L’élection législative du mois de mai passé a révélé au grand jour un FFS en rupture avec son histoire, ses valeurs et ses assises sociales. Participer à un scrutin et montrer aussi peu d’intérêt aux conditions de son déroulement prouve bien que l’appareil du parti est confortablement installé dans cette triste logique qui veut que le sort d’une élection n’est pas tributaire du suffrage. Bien sûr, il se trouvera toujours quelques traders politiques pour donner consistance à cette forfaiture, à l’exemple de ces réservistes de la république embusqués dans des bunkers et surfant sur des élaborations fantasmagoriques sans aucun rapport avec la réalité. Exercice assurément vain car aucune option ni promesse, aussi vraisemblable ou crédible soit-elle, ne mérite qu’on leur sacrifie des principes cardinaux tels que l’autonomie et la transparence. C’est une chimère de croire que le pouvoir puisse avoir quelque sens de la relation contractuelle ou de l’intérêt du pays. La dictature est toujours dans un rapport instrumental et ne concède que ce qui est conforme à ses propres impératifs. L’appareil du FFS aurait tord d’occulter la nature fondamentalement politique de la crise qui secoue le parti. Expliquer la contestation selon le prisme de la théorie du complot, agiter l’arme de la sanction et faire miroiter la participation aux élections locales pour s’attirer des s clientèles revient à adopter exactement l’attitude qui a été celle du pouvoir face à la crise algérienne et que le FFS n’a eu de cesse de dénoncer.

L’aile légaliste du parti a amorcé ces derniers jours une vaste campagne d’adhésion et de (ré) adhésion ; cela au moment même où votre mouvement accusait un déficit en matière d’organisation. Un commentaire ?

Affolé par une contestation de plus en plus large, l’appareil s’est lancé dans une restructuration qui a tout d’une opération militaro-bureaucratique avec des relents de chasse aux sorcières. Cette opération a montré de grands manquements à l’éthique politique et à la norme démocratique. Mobilisation lignagère, enrôlement de clientèles et élimination des militants et cadres «dérangeants» sont les caractéristiques principales de cette campagne. Les structures actuelles du FFS se présentent comme un conglomérat de groupes, fondés sur des affinités primordiales ou des communautés d’intérêts et ne partageant rien des idéaux et principes du parti. Une véritable SPA où la nuisance représente le capital le plus précieux. Le poids du responsable ne se mesure pas à l’aune de l’engagement ou de la compétence mais à la capacité à lever un mercenariat à même de protéger l’appareil et ses options. Pour ce qui est de notre mouvement, je vous signale qu’il vient juste d’émerger sur la scène. Il tire sa force de la justesse de ses positions et de la conviction de ses animateurs. Il s’inscrit dans la durée et n’est pas en concurrence avec les autres partis et encore moins avec le FFS. Nous serions heureux si le FFS retrouvait sa ligne politique originelle et nous ferons tout pour l’aider dans ce sens. Le mouvement n’a rien à offrir en dehors d’un cadre pour la construction d’un avenir démocratique pour notre pays.

Quelles sont les missions dévolues aux trois commissions que vous avez installées dernièrement à Akbou ?

L’embryon de structuration adopté par les camarades lors de la réunion du 8 septembre à Akbou répond à un strict souci d’efficacité. D’où le mode horizontal choisi. Trois commissions ont été retenues, elles sont ouvertes et leurs prérogatives se limitent à faire des propositions ou à exécuter les délibérations prises par le mouvement. La commission politique est investie des questions de réflexion et d’élaboration. Elle est chargée essentiellement de préparer les contours stratégiques et politiques de la conférence nationale sur la construction de l’alternative démocratique. Les deux autres commissions, communication et logistique, sont celles que l’on connaît traditionnellement.

Les mouvements de « redressement » sont devenus ces dernières années monnaie courante en Algérie. Est-ce le cas au FFS ou, au contraire, s’inscrit-il dans une autre approche?

Les mouvements de «redressement» sont un phénomène propre aux partis du pouvoir, c’est-à-dire au FLN et à ses excroissances si je puis m’exprimer ainsi. La notion même de redressement est d’ailleurs empruntée, et c’est à juste titre, au coup d’Etat du 19 juin 1965. Dans ces cas de figure le conflit ne porte pas sur les idées mais sur des enjeux de pouvoir. Il faut aussi préciser que les luttes qui s’y déroulent sont un prolongement parfait de la guerre que se livrent les différentes factions du sérail.

La crise au FFS est d’une toute autre nature même si la police politique du régime n’y est pas tout à fait étrangère. J’ai eu l’occasion dans les questions précédentes d’en brosser les contours.

Le FFS ira aux élections locales. La position des ‘’frondeurs’’ du parti reste pour l’heure inconnue. Avant tout, votre mouvement prendra-t-il part à ces élections ? Dans ce cas allez-vous vous présenter sous les couleurs du FFS ou bien sur des listes indépendantes ?

N’ayant pas vocation à exercer le pouvoir, le mouvement n’est nullement concerné par les élections. Quant à mon point de vue personnel, il m’est déjà arrivé de l’exprimer notamment à l’occasion des élections législatives du mois de mai passé. Je ne crois pas à une élection libre et honnête dans le cadre d’un système politique fondé sur l’autoritarisme. Une fois de plus on assistera à un bal des prédateurs déjà inauguré par le spectacle honteux des batailles autour de la confection des listes des candidatures. Toutefois, à la différence des autres consultations, l’élection locale peut constituer à certaines conditions une opportunité pour les citoyens d’arracher quelques espaces libres. Mais il ne s’agit là que d’une possibilité très marginale. L’idéal serait que l’opposition se rassemble autour de « listes-barrage » pour isoler les partis du pouvoir. Hélas les visions courtes et l’attrait de la mangeoire bloquent pareille initiative. Une aubaine pour la dictature.

Des militants FFS croient savoir qu’Ait Ahmed est mal informé. Est-ce votre avis ?

L’absence d’une communication transparente et d’un fonctionnement démocratique du parti autorise toutes les supputations.

Le repli dans l’argument de la désinformation exprime chez les militants un refus de croire à quelque implication d’Ait Ahmed dans ce qu’il convient désormais d’appeler une capitulation. Dans l’esprit des militants, et de beaucoup de citoyens d’ailleurs, Ait Ahmed est infaillible. Il y a là un mélange de mythe et de vérité. Mais quittons le terrain de l’irrationnel pour celui des suppositions possibles. Pour avoir travaillé avec lui durant de nombreuses années, je peux vous dire qu’il s’arrange toujours pour bien s’informer et ne prend jamais de décision à la légère. Surtout sur des questions fondamentales. Il arrive parfois qu’un argumentaire bien appuyé lui fasse changer d’avis. Mais depuis quelques temps, on a comme l’impression qu’il est de moins en moins présent dans la gestion des affaires du parti. Alors que les conditions politiques et sociales n’ont jamais été aussi favorables au redéploiement du FFS, l’appareil multiplie les renoncements et s’entête dans l’égarement. Ce qui est énigmatique est le silence d’Ait Ahmed. Un homme pourtant connu et reconnu pour sa vigilance et sa perspicacité. Certes, son éloignement du pays l’empêche certainement d’appréhender la réalité dans sa globalité et sa complexité. Son inaccessibilité le prive de la diversité des opinions que suscite toute question politique et l’enferme dans le récit des quelques bénéficiaires du privilège de proximité. Mais cela n’explique pas tout. Des informations non corroborées mais récurrentes font état d’une dégradation de son état de santé et d’une lassitude telles qu’il se trouve dans l’incapacité de s’impliquer dans la vie du parti. J’appelle de tous mes vœux pour que cela soit faux. Mais si tel est le cas, l’appareil ne peut indéfiniment se prévaloir de la caution du président. Enfin pour clore ce chapitre je ne pense pas qu’Ait Ahmed puisse volontairement embrasser une carrière de collabo.

Pour terminer...

Les militants sincères, là où ils se trouvent et au-delà de leurs différences, ont la lourde responsabilité de faire bouger les lignes. Ils doivent briser les ghettos structurels et se libérer des impasses populistes. C’est au prix de révisions douloureuses que les énergies patriotiques vont pouvoir s’agréger pour offrir au pays une perspective nationale démocratique. Le bilan désastreux de Bouteflika signe la fin d’une époque. L’effet conjugué de la crise interne et de la crise du capitalisme international incite à l’inquiétude. La situation suggère une rupture immédiate et radicale avec l’autoritarisme sous toutes ses formes si l’on veut garantir à l’Algérie la pérennité comme nation et comme espace souverain.

Entretien réalisé par Dalil S. et Arezki T.

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