Par Salah Zeggane | 1 Septembre 2013 | 1907 lecture(s)

Bélaïd Djefel décortique sa thèse de doctorat sur l’oeuvre de Djaout

“La mort, le temps, le désert...”

Belaïd Djefel est Docteur en Lettres et sciences humaines de l’Université de Grenoble 3 -Stendhal. Il enseigne à l’Ecole normale supérieure d’Alger. Sa thèse de doctorat a porté sur La question de l’être dans l’œuvre de Tahar Djaout.

La Dépêche de Kabylie : Pourquoi une thèse sur  Djaout ?
Belaïd Djefel : Nous nous intéressons à un auteur parce que nous partageons ses références, ses choix, ses exigences esthétiques, etc. Nous assumons donc tous les risques assumés par lui-même. Et c’est là, précisément, que réside toute la saveur d’un travail de recherche. Maintenant en ce qui concerne le sujet à savoir « La question de l’être dans l’œuvre de Djaout », je dirais que la réalité de l’être djaoutien tient son énergie de cette force dialectique qui s’alimente à deux sources différentes. Elle combine dans le même champ notionnel et fictionnel des termes venant à la fois de la philosophie de l’action et de l’ontologie. Les deux niveaux sont inséparables : le premier articule ses fondamentaux dans les rapports de l’être à l’histoire, qui touchent ici aux attributs du sujet au sens sociopolitique de la définition, c’est-à-dire une conscience agissante capable et soucieuse d’agir et de construire une expérience sociale et historique ; le deuxième, venant de l’ontologie, puise ses référents et ses présupposés dans l’intériorité même du sujet, et se décline au sens d’une conscience réflexive méditante et transgressive à la fois, ouverte à la dimension non mesurable des données hors expérience : la conscience du tragique, la pensée de la mort, le rapport de l’être à l’art, bref toutes ces dimensions que René Char nomme les « immenses étendues » que « nous n’arrivons jamais à talonner », mais, qui sont, précise-t-il, propices à l’éveil de l’être comme à ses perditions.


Qu’est- ce qui vous a séduit dans ces êtres justement ?
Sans doute la force et le secret qui animent l’être djaoutien résident-ils dans cette impressionnante force qui les maintient ouverts aux grandes épreuves de la vie comme à celles de la mort. La mort pour Djaout, et cela se comprend parfaitement, n’est pas physique au sens biologique du terme, elle est inscrite dans la relation au temps, dans ce rapport changeant que l’être éprouve dans la transformation de ses facultés de perception de la réalité phénoménale, fluctuantes, il va de soi, avec l’âge, comme l’exprime ce passage où le narrateur de L’Invention du désert, devenu adulte, prend conscience du changement dans sa relation aux oiseaux.  C’est, paradoxalement, dans la perspective de la mort, dans le « calme plat du temps qui tue en silence et sans passion aucune », comme il l’écrit dans Le Dernier Eté de la raison, qu’il est possible d’ouvrir des chantiers et de construire à nouveau.


Djaout est-il pour vous un écrivain poète ou un romancier ?
A la base de toute création littéraire, il y a bien entendu de l’écriture. La différence entre un écrivain et un romancier réside à mon sens dans ce que Flaubert appelle le « style », un rapport assez spécial à la langue d’écriture, qui est pour lui « une manière absolue de voir les choses ». Le romancier, lui, est plus dans le souci du détail des événements. Djaout disait de lui qu’il n’était pas doué pour la narration et que tout ce qu’il produisait procédait de l’intuition poétique.          
L’expérience de Djaout commence par une rupture brutale avec le mythe. N’est-ce pas là une façon de réinterroger l’Histoire en la libérant de l’emprise castratrice de ce que vous appelez « la tyrannie des origines » ?
Une grande partie de l’Histoire de l’humanité est dans le mythe. Le mythe est nécessaire ; ce qui est en revanche néfaste, selon Djaout, ce sont les grandes mystifications que produisent les imposteurs qui veulent substituer aux grands récits porteurs de sens leurs petites histoires de « Vigiles ». 


N’est-ce pas le fondement même de son écriture et de ses « être » qui se déploient sans peur et sans retenue dans notamment L’Exproprié où il dynamite tout un système d’écriture et de pensée même s’il reconnaît lui-même « ne pas avoir un grand message à transmettre » ?
Transmettre un message c’est bien, mais ce message ne doit en aucun cas devenir le souci majeur de l’œuvre. Seul le poète, et nous comprenons pourquoi Djaout attache une si grande importance à l’écriture, peut réellement convertir la souffrance en plénitude, « révéler, comme l’écrit si justement Michel Collot, dans le connu la part de l’inconnaissable. Et c’est à cette tâche que s’échine, dans Le Dernier Eté de la raison, Boualem Yekker, « corps de papier », qui, dans le vide généré par les nombreux « signes de mortification », « remplace l’histoire naine qui claudique dans ses petits souliers par le mythe grandiloquent qui gonfle les ailes du monde d’un souffle de poésie ».


Revenons à la mort si vous le permettez. Ne constitue-t-elle pas en fin de compte, notamment dans Les Vigiles, un moyen de prospecter nos propres profondeurs ?
La mort sert ici d’instrument de mesure et d’évaluation aux événements qui résistent aux mots de la pensée conceptuelle et autres instruments de quantification. C’est là que réside, à notre sens, l’intérêt de ces grandes constructions qui nous conduisent au cœur de ce qui est fondateur et fondamental pour nous. Ce que l’intuition créatrice permet d’entrevoir, ce sont ces régions de l’être difficiles d’accès. Et nous pouvons affirmer, pour lever toute équivoque, que le sentiment de fascination pour la mort et tous les thèmes qui font « penser à la jouissance et à la mort, à la jouissance dans le mort », qui traverse toute l’œuvre de Djaout, relève à bien des égards, d’une esthétique des plus élaborées, et ne contredit en rien sa démarche.

          
Vous disiez que Djaout est « la synthèse da la sagesse mammérienne et de la démesure  katébienne ». Ne pensez-vous pas qu’il assume aussi l’héritage de Mohammed Dib ?
Djaout n’assume pas seulement l’héritage des trois écrivains cités.  Son expérience d’écriture qui transparaît dans les préférences de Boualem Yekker, « homme égaré entre ce désert de la foi et les paradis des livres », répond à la question centrale qui traverse dans tous les sens l’expérience poétique de Hölderlin : « Et pourquoi les poètes en temps de détresse ? » Pour Heidegger, les poètes sont les seuls à pouvoir répondre à une telle question, car, dit-il, ce sont des êtres risqués qui « risquent plus », et qui, plus précisément, vont au-delà de la limite du dire, vont à la rencontre du chant, « sur la trace de ce qui pour eux est à dire. » Dans le premier recueil de poésie de Djaout, Solstice barbelé, les poètes sont appelés les « gueulards irréductibles » aux mains magiques, où « se tissent tant de soleils ». La vocation du dire poétique est donc d’ouvrir à l’être l’insondable gisement solaire, le « vrai lieu », selon la formule consacrée d’Yves Bonnefoy, où s’origine ce qui donne un sens à son œuvre : la révolte et l’espérance.


Le monde djaoutien est bâti sur les éléments suivants : la mer ; l’enfance ; le désert ; le soleil ; la mort. A quoi est due cette obsession ? 
Ce sont précisément ces éléments que Djaout nomme à la fin du L’Invention du désert les  « sanctuaires de la pureté ». Force équilibrante à plus d’un titre, ces éléments sur lesquels est fondé l’espoir d’une reconquête, ou d’une renaissance, sont puisés dans les profondeurs de l’être, dans cette « région toute intérieure », où la conscience est restée à l’abri des tumultes et des coups infaillibles de la « massue pesante du temps ». Djaout est conscient du potentiel que constitue pour un poète un tel gisement, riche et infini. Ces « éclats de projection » sur lesquels il s’appuie, en vue d’une saisie plus substantielle et plus dynamique de son être sont évidemment les foyers les plus sollicités et les plus actifs. Il y a, en plus de ces quatre éléments formant une polyphonie jaillissant au cœur de l’être, d’autres murmures qui viennent compléter les notes manquantes, qui proviennent, elles, de régions mystérieuses. L’écriture se laisse déborder ainsi par ces « images fondatrices », problèmes purement métaphysiques, qui hantent la pensée de cet écrivain talentueux. La mort, le temps et l’espace extrême du désert servent à Djaout de puissants indicateurs qui lui permettent de sonder dans les recoins les plus reculés de l’être, ce sentiment rebelle à toute approche théorique. Et c’est, paradoxalement, par ces « ouvertures » que certaines vérités percent pour livrer et laisser voir le mystère gisant dans les profondeurs intimes de l’être. C’est là une des facettes de la poétique djaoutienne.


Le soleil est-il si important pour Djaout ?
L’expérience d’écriture commence par une adhésion sans réticence à la figure astrale, ce qui donne toute sa dimension à la relation qui s’établit entre la puissance de l’astre solaire et la filiation de l’être. Figure matricielle, la métaphore solaire associe le travail poétique à un schème de réintégration, de filiation, d’origine et d’unité. Tout est réglé, rythme, souffle et modulation, à l’image et à l’humeur du soleil réparateur. Le renouvellement est visible et il s’exprime, comme on peut le constater dans de nombreux passages, dans la profusion et la joie.  Le « mythe de la mort », c’est ce qui nourrit durablement un autre mythe, celui de l’écriture. C’est sur les bords ou les ruines de ce qui est irrémédiablement perdu (la perte de l’enfance pour Djaout) que l’écriture construit. Il n’y a donc pas de contradiction.

 
Dans Les Vigiles, vous voyiez une œuvre philosophique de portée universelle. A quoi est due votre opinion ?
L’effet proprement philosophique des textes de Djaout ne se manifeste pas dans une théorie générale de l’être. C’est dans et par l’écriture que Djaout problématise et pluralise le concept d’être, montrant de quelle économie il procède dans l’ordre du discours qui l’a produit. Tout s’élabore subtilement à l’échelle d’une chimie microscopique qui demeure infinie et irréductible à la systématisation. Le contenu n’est, bien entendu, rien en dehors des figures de sa manifestation : il coïncide avec ces figures, telles qu’elles se réfléchissent dans le mouvement qui les engendre. Les idées ne sont jamais véhiculées dans des contenus conceptuels : elles sont incarnées dans des images, figurées dans le rythme de l’écriture qui les évoque ; elles ne se réduisent pas à un contenu spéculatif, dont la teneur serait purement philosophique. Ce qui intéresse Djaout (c’est là que prend tout son sens la fameuse expression « habiter les questions »), c’est de réinsérer l’être dans les tensions de l’histoire, lui ouvrir, avec un style impitoyablement cruel, de nouvelles perspectives qui seraient susceptibles de lui affecter un coefficient de visibilité, lui redonner son potentiel perdu de mouvement et de créativité.


Y a-t-il un problème de l’écriture ou d’approche concernant les œuvres de Djaout ?
Aucune approche ne peut prétendre, dans l’absolu, épuiser la totalité du sens d’un texte.  Chaque chercheur, en fonction de sa formation et de ses préférences, bien entendu, applique la démarche qu’il juge adéquate. J’ai, pour ma part, inscrit la mienne dans un socle qui articule différents niveaux de connaissance et s’inscrit très largement dans la perspective théorique fondée sur une approche plurielle et complexe. La réalité ontologique dans l’œuvre de Djaout se construit à partir de différents éléments inséparables, dans la complexité de ce qui est tissé ensemble, dans l’Unitas multiplex, qui sont des modes de reliage, présents métaphoriquement dans l’épistémê du « métier à tisser », instance médiatrice et fondamentale dans la pensée de notre auteur.


Vous êtes aussi l’auteur d’une réflexion « L’écrire et le dé-lire de l’autre : les chroniques littéraires de T. Djaout ». Pouvez-vous nous résumer brièvement le sujet ?
C’est  toujours intéressant de connaître comment un écrivain lit d’autres écrivains.  Djaout a produit de nombreux articles, dans le cadre de ses activités de journaliste, sur la littérature et à la peinture. La réflexion en question porte précisément sur les chroniques littéraires à travers lesquelles transparaît toute la philosophie d’écriture de Djaout. C’est peut-être une manière pour lui de commenter ses propres textes.


Vous donnez très souvent des conférences dans les universités algériennes et étrangères. Quelle langue sied t-elle pour « re-dire » Djaout ?
Il nous arrive de trouver des mots dans les langues dites non-savantes plus proches de la réalité de ce que nous voulons exprimer. Les concepts que les langues « prestigieuses » élaborent n’ouvrent pas toujours sur la quintessence des choses. Quelle langue pour lire Djaout ? La langue de son écriture, sans doute, où plus précisément, les langages de son écriture.


Qu’avez-vous à dire pour conclure cet entretien ?
Notre monde est dominé par le discours idéologique, qui simplifie à l’extrême et dissimule les thèmes fondamentaux, et il ne peut de fait aboutir qu’à des gnoses impraticables, à des mots d’ordre insensés. Si Djaout est profondément attaché à la poésie, aux grands exemples et à la vision intentionnelle qui les anime, c’est parce qu’il y a dans les réserves de la parole poétique et de la pensée philosophique, dans « ces lieux arides et touffus », des murmures et des pointes capables de porter et de brandir la ressource d’une vérité dans l’époque dominée par les slogans et les discours apocalyptiques. L’expérience poétique, laquelle est un éveil, un cri d’alarme, peut ainsi faire surgir une vision du sens de l’être et nous aider, selon l’expression de René Char,  à « franchir la clôture du pire », et nous inciter à nous ouvrir sur un nouvel horizon, à élaborer un nouveau paradigme qui puisse garantir à l’être une saisie hors des logiques destructrices du fanatisme et de la civilisation techno-industrielle qui brouillent la communication et jettent leur immense voile sur les beautés du monde. Le sens originel du mot esthétique c’est le verbe sentir, et le sentir procède de cette capacité et de cette disposition de découverte de nouvelles sensations et de nouvelles interrogations, un renouvellement de la tension, un sens de l'infini.

Entretien réalisé
par Salah Zeggane

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