Par S.A.H | 6 Mars 2014 | 1693 lecture(s)

Chonson : Mohsa, musicien et chanteur Kabyle

«J’ai envie de rencontrer mon public»

Mohsa est un jeune artiste, 46 piges, dont bien plus de la moitié a été consacré à la musique. Le visage rond, orné de lunettes, est celui d’un passionné de tout, et surtout de musique.

Entretien réalisé par S. Ait Hamouda

Il parle comme il pense et l’exprime à haute voix. Dans une discussion à bâtons rompus, que nous avons eu ensemble autour de la musique, de l’orchestration, de l’engagement de l’artiste… il nous paraissait tantôt pédagogue, tantôt artiste, souvent les deux. Il aime évoquer Jean Sébastien Bach, sans dédaigner ni Mozart, ni Ziryab, ni Al Anka ni Idir. C’est la somme de ces musiciens hors pairs qui l’a poussé vers ce sacerdoce qu’est la musique, dont il parle avec une faconde rare. Ce n’est pas pour autant qu’il veuille donner des leçons aux autres. Il est trop modeste, trop humble pour s’astreindre à cette coquetterie. Il dispense, autant que faire se peut, à ses élevés du CEM Derdar Saïd à Tizi-Ouzou, les rudiments de la musique, sans avoir la grosse tête. Pour ce chanteur et musicien, il n’existe nulle frontière dans la musique, comme il n’en existe entre cette dernière et la spiritualité. Toute oeuvre de l’esprit est fondamentalement spirituelle… Il se dégage de ses compositions une forte dose de spiritualité combative, même dans ses moments d’ironie ou de gravité ? Entretien….

La Dépêche de Kabylie : Comment Mohsa s’est-il introduit dans cet art majeur qu’est la musique, par effraction, par hasard ou par amour pour la production des sens à travers des sonorités, des gammes et des tempos par lesquels s’adoucie l’âme ?

Mohsa : D’abord, c’est par amour de la musique, dans le sens où j’ai eu la chance de gratter les fils d’une guitare avant que je n’y consacre carrément mes études. C’est un peu ma guitare qui a été le prétexte de cette formation, elle a guidé mon destin, pour ainsi dire. La musique a l’école, on ne pouvait rêver mieux. On était tous tentés par cette formation. Donc, j’ai échoué au bac et je n’ai pas du tout songé à le repasser. J’ai saisi l’opportunité qui s’est offerte à moi, celle d’une formation de professeur d’éducation musicale et nous étions de nombreux copains à suivre ce cursus, notamment Saïd Ait Mouhoub, Nacer Mostefaoui et tant d’autres, à former, si j’ose dire, une génération de musiciens.

Il y a certainement un musicien qui a provoqué le déclic chez toi, que tu as aimé, parmi tous les artistes et toutes les musiques…
Il y a un élément très important qui a certainement présidé à mon choix, c’est qu’avant de faire cette formation, étant adolescent au lycée, je faisais partie de plusieurs groupes de musique de la ville de Tizi-Ouzou. Donc, à l’époque, il faut le dire, grâce aux maisons de jeunes, on a connu de très belles choses, surtout une belle formation dans le tas, avant celle scolaire et classique. J’étais déjà musicien de scène avant de postuler à l’école normale. On a également eu la chance de participer à des festivals, nationaux et internationaux. Il y avait, à titre illustratif, le festival international moderne d’Oran. Je me suis quand même retrouvé musicien à part entière. Peut-être que j’aurai aimé faire une carrière d’artiste, tout court, mais c’est une carrière de pédagogue.

L’artiste et le pédagogue se complètent. En écoutant tes deux albums, l’on remarque une tendance à l’éclectisme, à la diversité dans l’interprétation musicale qui est la tienne. On ressent une large palette de sources d’inspiration. Est-ce une démarche pour exprimer l’ouverture aux autres musiques du monde ou tout simplement pour marquer une identité thématique propre à toi ?
L’éclectisme ? Oui, c’est l’un de mes premiers soucis, tant esthétique que modal. Etre éclectique est l’intention première pour moi, dans la réalisation de mes albums, d’autant plus que cet éclectisme se veut et dans la thématique de par les textes qui sont chantés et dans les genres musicaux. J’ai pour soucis, aussi, de dresser tout un autre tableau, en prenant en considération cette grande richesse du terroir musical algérien, auquel j’ajoute une petite touche universelle, si j’ose dire, pour faire connaître et vulgariser notre musique, là où elle n’est pas connue.

Dans la thématique, au niveau du verbe, on sent la touche du sociologue, dans « La Sata*» tu décris ta société telle que tu la vois, tu en fais l’exact portrait, quoique sublimé. Il y a aussi cette touche d’ironie ou de sarcasme. Cette méthode pour décrire nos tares, nos joies, nos extravagances… est-ce qu’elle est réfléchie?
C’est très réfléchi. Il me semble que les choses ne peuvent pas venir de manière naïve. On cogite, on soupèse, on sait ce qu’on veut, mais on ne sait pas, au préalable, quel chemin prendre pour l’atteindre. C’est vrai que j’ai fait un tout petit retour, un petit bémol sur les années 70, que je juge fécondes et qu’on peut incontestablement considérer comme l’âge d’or de la chanson kabyle. Halte nécessaire, parce que généreuse en talents et aussi en convictions. A partir de là, chacun saura trouver la voie qui lui sied. Donc, pour moi, il était nécessaire de revenir à ces années, si fécondes, pour mieux saisir ma trame et composer «La Sata». Nous appartenons à un espace où tout est rythme, tout est sonorité et cet espace englobe le pourtour méditerranéen, le Maghreb et l’Afrique. Vous imaginez cette dimension ! Cette méga palette de recherche. Il n’y a pas de honte à dire que ce que je tente de faire, dans un premier temps, c’est de réhabiliter un certain nombre de choses qui ont disparu avec la décennie noire. Je crois qu‘il faut refaire l’histoire artistique de ce pays. J’aurais tellement aimé voire de nouvelles études d’ethnomusicologie, chose qui va nous aider énormément, notamment pour la composition.

Est-ce que tu ne crois pas que certains éditeurs, mus par les contrats non contraignants et le gain facile, préfèrent opter pour les genres bas de gamme, parce que le bon revient plus cher ?
Oui, mais pas seulement les éditeurs. Il y a aussi les instances culturelles, les médias, les journalistes, je crois. Tout ce que je peux faire, en tant qu’artiste, est de remettre un album à un journal, s’il s’intéresse à moi, si je fais quelque chose de bien, c’est qu’il s’intéresse non seulement à moi mais à cette chanson algérienne. On a du mal à produire et à se produire. Je peux avoir un très grand produit en tête, mais je ne peux pas l’autofinancer, ça doit être l’affaire du producteur, il faut le rentabiliser car il va y avoir une suite. Il faut bien rentabiliser tout ce travail, or, chez nous, ça n’existe même pas. On peut faire un travail qui va coûter très cher, mais pour l’éditeur d’aujourd’hui, tous les produits sont les mêmes. On n’a pas d’éditeurs qui ont pour soucis la vulgarisation et la promotion de la chanson kabyle. Donc on marque le pas.

On trouve, dans vos deux albums, des sujets liés à la société, à la culture… peut-on pour autant comprendre que Mohsa est un chanteur engagé. Que pensez-vous de l’engagement de l’artiste ?
On ne peut parler d’art sans engagement. On ne peut pas faire de l’art rien que pour une histoire de sous, mais parce qu’on a des choses à dire. Des choses qui nous tordent les boyaux, qui nous interpellent.

Si on prend Mohsa en tant que mélomane, qu’écoute-t-il particulièrement, quand il est seul, Jazz, Blues, Chaâbi, Kabyle, chanson à texte française… ?
Il serait malhonnête de ma part de vous dire que…. je n’écoute pas tout cela. J’aime pratiquement toutes les musiques du monde. J’aime le texte aussi, parce qu’avant, je n’étais pas trop texte, mais maintenant, je le suis devenu, et depuis quelques années. Je suis très texte, le Châabi, mais surtout l’Andalou et toutes ces musiques modernes et contemporaines surtout. Pour ce qui est du classique, oui, j’ai beaucoup aimé l’école de Bach, que j’écoute beaucoup, et puis, il y a tellement de nouveautés qu’on ne connaît pas encore, mais qui nous arrivent grâce au net. On essaye de trouver une source d’inspiration, quelque part, et pour produire, il faut s’inspirer de quelque chose. Il faut lire et écouter tellement de choses. Ces derniers temps, j’écoute plutôt la musique méditerranéenne, grecque, italienne, espagnole, libanaise, syrienne… j’estime que ce genre est un peu lésé chez nous, car actuellement, on défend un certain style oriental qui nous situe très mal par rapport à notre identité. On doit défendre aussi les valeurs africaines, maghrébines et méditerranéennes. Il y a un festival de jazz, des festivals dédiés à pas mal de genre musicaux, moderne, Pop… mais mal médiatisés. Et pourtant, je souhaite vraiment que l’Algérie puisse entrer dans la compétition. Nos voisins font de très belles choses et on ressent un peu cette ouverture, dans tous les genres, tous les styles… ce sont des pays qui vivent culturellement, chose qu’on n’a plus chez nous. On a «Dima jazz», à Constantine, qui se déroule dans une petite salle, peut-on parler de festival Tizi Rock, organisé dans une petite salle aujourd’hui disparue. Ça c’est un problème, on a tellement envie de voir des festivals importants où l’on verra des artistes de renom et qui vont pousser l’algérien à travailler, à voir le beau travail et à se relancer dans la compétition. Actuellement, il n’y a pas d’algériens invités, sinon très peu, à des festivals étrangers, en termes de qualité d’artistes algériens qui ont produit en Algérie. Le peu d’algériens qui participent aux festivals internationaux, c’est ceux qui sont pris en charge par de grands labels.

Brel, Brassens, El Hasnaoui, El Anka, Idir et d’autres, n’avaient pas eu besoin de festivals pour percer, parce qu’il y a un fond poétique et musical qui les a imposés, à leur époque et même au-delà…
J’apprécie ta question, mais la chanson française a brillé par le texte, tout comme celles d’El Hasnaoui, El Anka et Idir, qui se sont imposées, car il y avait de la matière et un public qui aimait le texte. Un public du verbe, de la belle poésie et aussi de belles compositions instrumentales…

Sur le plan musical, dans tes deux albums, on sent une nette influence du classique dans l’orchestration, tu y a fait intervenir plusieurs instruments, piano, violoncelle, violon, trompette, flûte traversière, saxo…
Le classique est une très belle école, mais il faut savoir placer ce classique dans le contexte moderne dans lequel nous vivons, car le problème n’est pas le genre que l’on pratique, classique ou rock, le souci est de ne pas perdre l’âme de la chanson kabyle. Il y a des genres qui s’invitent dans la musique. J’ai chanté un swing, mais je suis resté toujours dans ma Kabylité. On a fait une Zaouia, «Lassel», sur un rythme ancestral, on y a ajouté une touche classique tout en demeurant soi-même.

A l’époque où Tamazight n’était pas reconnue et était pratiquement clandestine, la culture et les arts d’expression amazighs ont fait de grands pas en musique, en théâtre et en littérature, aujourd’hui, quelle est désormais reconnue, c’est le contraire qui se produit. Comment expliques-tu cette régression ?
Tout ce qui est interdit est fécond. Les gens étaient là pour un très grand combat identitaire, et l’identité était le dénominateur commun de tous. Il y avait un engouement certain et l’engagement était sincère. Aujourd’hui, dés lors que tout est permis, on se sent bridé, anesthésié, parce que les causes sont plus abstraites.

Tu travailles sur la préparation d’un nouvel album ?
Un prochain album est toujours en tête, mais ce n’est pas mon premier souci. L’urgence, pour moi, est de rencontrer mon public, car depuis la sortie du premier album, je ne tourne pas, j’ai envie de rencontrer mon public auprès duquel je m’excuse. J’ai postulé auprès de instances culturelles, en vain. J’espère que ça va se faire. On a envie de rencontrer son public et de tourner pour ne pas rester seulement dans la production de disques. La scène me manque énormément. J’ai envie de faire des tournées…

S.A.H

* (Compagnie de transports privée de l’époque coloniale, elle a survécu quelques années après l’indépendance, avant de disparaître. Cependant, dans la mémoire des kabyles, tous les bus venus après, quel que soient leurs statuts, public ou privé, s’appelaient « La Sata ».

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