Par DDK | 11 Avril 2017 | 4089 lecture(s)

DR Chachoua Hamid, économiste et enseignant à l’université de Boumerdès

«L’avenir est dans les énergies propres»

Le Dr Chachoua Hamid est un enseignant-chercheur à la faculté des sciences économiques de l’université Ahmed Bouguerra de Boumerdès. Dans cet entretien, il revient sur sa vision de l’économie algérienne et ses maux, ainsi que sur les contraintes qui freinent l'investissement.

La Dépêche de Kabylie : Comment évaluez-vous la situation économique du pays actuellement ?
Dr Chachoua : Notre économie dépend toujours de la rente pétrolière, sachant que 98% de notre ressource en devise découle des exportations des hydrocarbures. Actuellement, avec la baisse des prix du pétrole, on importe plus qu’on exporte et le déficit de la balance commerciale est à hauteur de 17.84 milliards de dollars pour l’année 2016. Même pour les deux premiers mois de l’année 2017, la balance commerciale a enregistré un déficit de l’ordre de 1.69 milliard de dollars. Ce déficit va automatiquement influencer le budget de l’État, car il a enregistré un déficit de 25 milliards de dollars, soit 15 % de PIB de l’année 2016.

Quelles sont selon vous les solutions pour la relance de l’économie nationale ?
La meilleure solution est de changer le cap vers une économie productive et créatrice de richesse. Pour ce faire, il faut, notamment, une diversification de l’économie vers d’autres secteurs, tels que l’industrie, l’agriculture, le tourisme... Mais il faut, en premier lieu, une volonté politique pour réussir cette grande transition par la facilitation et l’amélioration du climat d’affaires car, aujourd’hui nous sommes classés parmi les derniers pays en matière de climat d’affaires (156e), derrière la Tunisie (77e), le Maroc (68e) et les Émirats arabes unis (26e), alors qu’il faut, au moins, s’aligner sur nos voisins, pour avoir les mêmes avantages comparatifs. Aussi, il faudrait adopter une politique de ‘’débureaucratisation’’ de l’administration publique, pour qu’elle soit plus efficace, et instaurer un système d’administration par objectifs, associé à des normes de gestion modernes. Il faudrait aussi associer les experts, les universitaires et les opérateurs économiques dans l’élaboration des stratégies sectorielles consensuelles entre toutes les parties, et instaurer des zones industrielles spécialisées dans différents domaines, à savoir l’automobile, le raffinage, l’agroalimentaire, le textile... dans le but de maîtriser ces domaines et d’améliorer l’avantage concurrentiel des produits y afférents. Enfin, il faut élaborer un code d’investissements clair, cohérent et précis, qui encouragerait les promoteurs et investisseurs et faciliterait leurs tâches.

Avec les nouvelles mesures économiques, la libéralisation de l’industrie et l’austérité, pensez-vous que le gouvernement peut remonter la pente ?
Après la baisse des prix du pétrole, qui a induit au recul des recettes de l’État, le gouvernement a pris des mesures pour combler le déficit budgétaire. Mais le problème de ces mesures urgentes est l’absence totale de réflexion stratégique et économique, globale et cohérente. Je cite, à titre d’exemple, l’emprunt obligataire, les licences d’importation et l’incitation à l’installation d’unités de montage d’automobiles avec un taux d’intégration dérisoire. Et le problème crucial est les mesures d’austérité qui ont touché le budget d’équipements, alors que ce dernier joue un rôle important dans la relance économique et la création de postes d’emploi. À mon avis, et avant d’imposer les licences d’importation, il faut avoir une offre intérieure suffisante, pour compenser les importations, sinon il y aura des augmentations des prix et par conséquent une inflation galopante. Il faut, alors, construire un tissu industriel bien avant les mesures de licence d’importation. Concernant les emprunts obligataires, il faut réaliser de grands projets bien étudiés économiquement et lancer des emprunts obligataires spécifiques à chaque projet. Chose qui rendra la confiance au public afin d'y participer et même de contrôler le projet auquel il a adhéré.

Vous plaidez pour la révision des accords entre l’Algérie et l’Union Européenne, pourquoi ?
Oui ! Notamment à cause du fait que l’accord d’association (sous l’effet du démantèlement tarifaire) avec l’Union Européenne (UE) s’élève à 700 milliards de dinars depuis 2005, sans oublier la concurrence accrue, entre les produits européens et nos produits locaux, qui mène à l’affaiblissement du tissu industriel local. Ces accords toucheront gravement l’industrie algérienne à l’horizon de 2020, où les droits de douane seront nuls. À cet effet, je propose de renégocier, avec l’Union Européenne, le démantèlement tarifaire, suivant le critère de l’amélioration des indices économiques de l’Algérie, à savoir le nombre des investissements européens destinés à l’Algérie, le taux de participation des secteurs hors hydrocarbures au PIB, le taux de chômage, et non pas comme c’est le cas aujourd’hui (le démantèlement tarifaire selon le critère temps, ndlr).

Vous plaidez aussi pour la suppression de la loi 51/49. Pourquoi ?
Cette loi freine énormément d’investissements étrangers directs en Algérie. Beaucoup de grandes entreprises pensent que cette loi dysfonctionne la bonne pratique managériale et parasite le système décisionnel et stratégique des projets. À mon avis, l’État algérien doit maintenir cette loi seulement dans les domaines où interviennent les entreprises de souveraineté, telles que la Sonatrach et la Sonalgaz…

Des mégazones industrielles sont installées au niveau de l’ensemble des wilayas du pays, mais l’industrie tarde à décoller, pourquoi ?
Instaurer des zones industrielles vierges sans aucune infrastructure de base et aménagement ne sert à rien. Avant tout, il faut faire des études profondes sur le choix de l’emplacement adéquat (exemple : près des axes routiers, des ports et aéroports,…), selon l’avantage comparatif de chaque région, qui donne un avantage concurrentiel aux produits, et la spécificité et la spécialisation de la zone en offrant des infrastructures spécialisées (hangars, route, station électrique, réseau d’assainissement...).

Comment jugez-vous l’industrie automobile qui émerge dans notre pays ?
L’idée de montage des véhicules est due à la baisse des prix du pétrole et au déficit de la balance commerciale. Ainsi, pour réduire la facture d’importation, le gouvernement algérien a procédé à l’imposition des licences d’importation pour les véhicules et il a obligé les concessionnaires à faire le montage localement. Mais la problématique réside dans l’incohérence stratégique de la filiale elle-même. Chaque concessionnaire trace seul sa feuille de route, pour répondre aux délais exigés, sans aucune stratégie globale de la filiale, et même sans aucune négociation sereine avec le partenaire étranger sur le taux d’intégration. Ceci sans parler du rendement des projets et leur avantage concurrentiel à l’export. Et pour nous, l’instauration des zones industrielles spéciales à la filiale automobile, même dédiées à l’export, est indispensable, mais il faut les entourer d’un réseau des sous-traitants qui alimenteront les usines par des composants auto divers et les encadrer par des instituts spécialisés, pour améliorer la qualité, le niveau et les connaissances des employés algériens.

Qu’en est-il du tourisme et de l’agriculture ?
La nature de l’économie rentière qu’a adoptée l’Algérie depuis 1962 écarte des secteurs à l’image du tourisme et l’agriculture. Pour le tourisme, il faut d’abord régler le problème du foncier et donner la concession aux investisseurs, pour une durée à long terme, en accordant les facilitations bancaires et fiscale nécessaires, pour augmenter l’offre locale. Il faut aussi diffuser la culture touristique dans nos écoles et augmenter le nombre d’instituts spécialisés dans le tourisme, pour améliorer la qualité de service. Il faudrait aussi effectuer des alliances avec d’autres pays pour faire participer l’Algérie aux circuits inter-pays et ouvrir des représentations touristiques à l’étranger, pour un ciblage et une attractivité meilleurs de la destination Algérie. Concernant l’agriculture, je dirai qu’il faudra distribuer, en urgence, les terrains aux vrais agriculteurs avec, notamment, un bon accompagnement financier et un encadrement scientifique, qui s’effectuera par des bureaux d’études d’agriculture spécialisés, selon la vocation régionale et la spécificité locale. Aussi, il faudrait encourager les filiales dédiées à l’export par un encadrement juridique spécifique, au même titre que la filiale de transformation des produits agricoles.

Les prix du pétrole continuent de baisser, malgré l’accord des pays de l’OPEP. Pensez-vous que l’Algérie peut se détacher des pays producteurs ?
L’Algérie a joué un rôle majeur pour réunir les pays membres de l’OPEP et d’autres qui n’en sont pas membres, dont la Russie, ainsi que les pays demandeurs de pétrole, dans une rencontre à Alger le 28 septembre 2016. Celle-ci a abouti à un accord sur une stabilisation de la production pétrolière à 32.5 millions de barils par jour. Cet accord a permis au prix du pétrole d’augmenter progressivement pour atteindre la hauteur de 57 dollars, et il se stabilise actuellement au prix de 52 dollars. L’Algérie doit actuellement préserver les acquis de cet accord et veiller au respect des quotas fixés et essayer de prolonger les délais de l’accord, pour assurer une bonne stabilité des prix. Cependant, le schiste américain, qui a substitué une quantité importante des parts du marché, a une nouvelle fois conduit à une baisse des prix du pétrole, jusqu’à 52 dollars. La solution pour l’Algérie est de maintenir cette démarche consensuelle, mais elle doit, en parallèle, se tourner vers des secteurs autres que celui des hydrocarbures.

L’Algérie a annoncé qu’elle compte exploiter prochainement ses réserves en gaz de schiste…
L’Algérie doit impérativement chercher à investir dans des énergies renouvelables et propres, vu la tendance mondiale envers les énergies amies de la nature, à travers l’encouragement du développement de la technologie consommatrice des énergies propres. L’exploitation du schiste, à part son coût très élevé, est polluante pour la nature (la faune et la flore) et touchera sérieusement à nos ressources hydriques. Je lance un appel au pouvoir publics pour qu’ils prennent en considération les intérêts des générations futures avant qu’il ne soit trop tard. Il faut aller vers une économie productive et libérer les initiatives au profit des jeunes.

Entretien réalisé par Oussama Khitouche

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