Par DDK | 12 Octobre 2017 | 2267 lecture(s)

Pr Brahim Boulassel, chef du service médecine légale au CHU de Tizi-Ouzou

«Le phénomène des suicides prend de l’ampleur»

La violence et le suicide, aujourd’hui très répandus dans la société, constituent les deux principaux phénomènes auxquels est confronté le service médecine légale du CHU de Tizi-Ouzou. Pr Boulassel, chef dudit service, en parle.

La Dépêche de Kabylie : Peut-on avoir un aperçu sur ce qu’est la médecine légale et ses activités au CHU de Tizi-Ouzou ?
Pr Boulassel :
La médecine légale est une discipline intermédiaire entre la profession médicale et le corps social. Elle consiste en l’application des connaissances médicales aux questions que se pose la justice, notamment en matière de droit médical. Le médecin légiste joue le rôle de trait d’union entre la médecine et la justice. Et qui dit justice dit société. Il y a la médecine clinique (Thanatologique) qui représente un faible pourcentage de l’activité de la médecine légale (6%). On s’occupe en effet beaucoup plus du vivant. Au CHU, les autopsies sont pratiquées dans l’unité de thanatologie qui couvre les levées de corps, et c’est fait sur réquisition. On fait les prélèvements poste-mortem, on fait des expertises à visée génétique, c'est-à-dire pour un profil l’identification, généralement c’est l’ADN pour les affaires pénales. On fait aussi des radios poste mortem, les examens d’Osmond, on pratique même des exhumations sur la demande d’un magistrat.

Pour quels genres d’affaires on vous sollicite généralement ?
On a vu passer par votre service des affaires qui ont fait couler beaucoup d’encre comme celle du décès du joueur camerounais de la JSK Ebossé, celle de la petite Nihal… On nous sollicite généralement quand il y a une mort non-expliquée. Quand on découvre un cadavre, le parquet est saisi. Parfois c’est la famille qui exige notre intervention en cas de suspicion, ou encore le médecin dans les cas de mort subite. Les affaires qui nous parviennent ici vont de la plus simple à la plus complexe. On a eu en effet à traiter plusieurs affaires qui ont défrayé la chronique comme effectivement l’affaire du joueur de la JSK, Ebosse, l’affaire de la petite Nihal, l’une des plus complexes, et l’affaire des deux filles intoxiquées aux produits phosphoriques qui laisse toujours planer beaucoup d’interrogations. Etait-ce une intoxication accidentelle ou volontaire ? Les analyses sont toujours en cours et on attend justement les résultats avant de conclure. Il ne faut pas perdre de vue qu’on est tenus par le secret professionnel qui fait que nous gardons secrète toute information en rapport avec notre travail.

Il s’agissait là de la médecine légale thanatologique. Qu’en est-t-il de la clinique ?
La clinique concerne donc les vivants. On y fait beaucoup d’examens. Elle est pratiquée dans l’unité de consultation et d’urgence médicaux-judiciaire (victimologie). On s’intéresse aux situations de violence qui touchent des sujets vivants. Coups et blessures volontaires, involontaires, accident de la circulation, de la voie publique, du travail... La violence sexuelle, la maltraitance aux enfants ou aux personnes âgées, la violence conjugale... On les reçoit et on délivre des documents (certificats) après examens. C’est avec ce certificat qu’on peut reconnaitre le statut de victime, et c’est à partir de là qu’une procédure judiciaire peut être engagée. Dans le cadre de la médecine légale clinique, on nous sollicite aussi pour déterminer l’âge osseux, la recherche de la contre-indication médicale et maintien des gardes à vue. Toutes ces activités sont réalisées dans un cadre judiciaire, par réquisition, ou bien extrajudiciaire à la demande de l’intéressé. Pour ce qui est du droit médical, qui concerne les questions juridiques et les questions médicales et qui porte également sur les questions de la responsabilité des médecins et de déontologie médicale, là le légiste se transforme en conseiller médical du médecin. On a aussi la médecine légale scientifique. On fait de la recherche…

Peut-on avoir quelques chiffres relatifs aux violences, du moins des cas qui passent par votre service ?
Pour ce qui est des statistiques, en 2016, il y a eu 273 autopsies réalisées. Pour les violences, on a enregistré 2 993 cas. Pour ce qui est de la consultation sur réquisition, on a 773 dossiers. Pour l’année 2017 et jusqu’au 30 septembre, on a constaté une augmentation, en croissance linéaire. 167 autopsies, 2 737 consultations et 753 expertises ont été enregistrées. Cette activité du service concerne les coups et blessures, les accidents sur la voie publique, les accidents de la circulation, les accidents de travail, les violences sexuelles, les expertises médicales et les constats de lésions.

Peut-on avoir des données précises pour les différents cas de violences ? Quelles sont les catégories concernées ?
Pour l’année 2016 par exemple, on a enregistré 2 315 cas de coups et blessures volontaires. Dont 632 des femmes et 117 des enfants. Pour les violences sexuelles, pour la même année, on a dénombré 36 cas, dont 29 sont des enfants, 5 femmes et 2 hommes. Pour cette année 2017, jusqu’au 30 septembre, pour les coups et blessures, il y a eu 2 737 cas dont 443 agressions contre les femmes et 68 cas sont contre des enfants.

Pour les cas des femmes, c’étaient des violences conjugales ou plutôt extraconjugales ?
La violence domestique prédomine, l’auteur peut être le frère, le père, le mari… Vous personnellement, quelle lecture faites-vous de ces chiffres ? Ce sont des cas de violences fréquents dans la société, à la maison, dans la rue, ou au travail. Il s’agit également de bagarres dans la rue, les bars, les parkings…

Avez-vous constaté une quelconque relation avec l’alcool, la drogue…?
Oui, ce sont-là des facteurs déclenchant, je confirme. Il y a aussi un cas très fréquent que je citerai, il s’agit des parkings. Ce sont généralement de petites disputes qui s’amplifient et s’enveniment, notamment quand tous les facteurs dont on a parlé s’entremêlent.

Vous recevez aussi, on imagine, plusieurs cas de suicides dans votre service ?
Oui, c’est fréquent. Plus de 64% des cas enregistrés dans notre service sont des morts violentes. Parmi ces cas-là, il y a les suicides. Et il y a une prédominance du sexe masculin. Suite à une étude que j’ai faite, sur cinq années, nous avons enregistré 408 cas de suicides : 302 de sexe masculin, 106 de sexe féminin. Le mode utilisé c’est la pendaison dans 176 cas. Il y a aussi les blessures par armes à feu, les injections, des chutes... On a constaté que tous les âges sont concernés par le suicide, même les enfants. On a même eu des cas d’enfants âgés de seulement 9 ans et 12 ans. C’est alarmant !

Peut-on avoir le profil du suicidé ?
Ce sont pour la plupart des sujets jeunes. Et ça touche toutes les catégories professionnelles et sociales. Le suicide est une affaire certes privée, mais elle n’engage pas moins le groupe social dans son organisation, sa culture et son mécanisme. Le phénomène prend de l’ambleur en Algérie et ici à Tizi-Ouzou en particulier. La wilaya a enregistré, à elle seule, 213 cas de suicide en trois ans. Le suicide constitue aujourd’hui un véritable problème de par les pertes humaines qu’il engendre et les répercutions psychologiques qu’il induit. Malgré cela, aucune enquête n’a été entreprise au niveau national. D’après les chiffres de la Gendarmerie nationale, on enregistre 508 suicides par an, 1,8 suicidé par 100 000 habitants. C’est chiffres ne sont pas officiels et ne reflètent pas la réalité. Pour ce qui est du niveau de vie socio-économique du suicidé, on a constaté que dans 44% des cas, il est bon. Pour ce qui est de la répartition géographique, la région la plus touchée est la ville de Tizi-Ouzou, puis viennent Draâ El-Mizan, Azazga, Larbâa Nath Irathen et Aïn El Hammam. Au niveau national, c’est la wilaya de Tizi-Ouzou qui est en tête.

Entretien réalisé par Kamela Haddoum.

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