Par DDK | 2 Décembre 2017 | 2241 lecture(s)

Amara Benyounès - fait le bilan des dernières élections locales,

«Il ne peut y avoir justice sociale sans efficacité économique»

Au lendemain des élections locales du 23 novembre, tous les regards se dirigent désormais sur la prochaine échéance majeure, la présidentielle de 2019. à dix-huit mois de cette élection qui s’annonce vraiment particulière, la classe politique dans son ensemble, tant au sein du pouvoir que dans l’opposition, reste sur le qui-vive. C’est sur cette grande question et bien d’autres que Le soir d’Algérie a axé cet entretien publié dans son édition d’avant-hier, avec le président du Mouvement populaire algérien, l’ancien ministre et membre de la direction de campagne de Bouteflika en 2014, Amara Benyounès. Un acteur de premier plan et dont le parti est membre de la majorité présidentielle qui conduira les affaires du pays au moins jusqu’en 2019. C’est d’ailleurs ce gouvernement de la majorité qui organisera la prochaine présidentielle. Nous le reproduisons intégralement.

Quelle évaluation faites-vous, au MPA, des élections locales du 23 novembre ?
Amara Benyounès :
J’aimerais bien parler de la campagne électorale pour commencer. Moi, personnellement, je n’ai pas rencontré de problèmes durant toute la campagne. Celle-ci s’est déroulée d’une manière normale et pacifique. Je n’ai pas entendu un seul candidat verser dans l’invective ou l’insulte. C’est quand même important de le souligner qu’on en est arrivé, en Algérie, à vivre des campagnes pacifiques, respectueuses. Et civilisées. Où les partis s’en sont tenus à leurs programmes respectifs et à défendre leurs propositions.

C’est une avancée remarquable qu’il faut bien souligner. Bon, maintenant, il est vrai que le jour du scrutin, il y a eu tout de même quelques dépassements, quelques irrégularités signalées ici ou là. Au MPA, nous avons déposé des recours administratifs dans une vingtaine de wilayas. Il y a des recours que nous avons accompagnés de preuves irréfutables.
D’autres, basés sur des constats que nous avons faits. Cela dit, nous estimons que les élections se sont déroulées dans des conditions acceptables. Ce qui nous intéresse, en premier lieu, c’est l’évolution des opérations électorales en Algérie. Comparées aux précédentes, ces élections nous permettent de dire que, globalement, les choses ont évolué dans le bon sens, en tout cas comparées à ce que nous vivions durant les années 90.

Vous parlez du climat général. Et qu’en est-il en termes de résultats ?
En termes de présidence de communes, nous sommes passés de 12 à 62 assemblées. Plus de 500 000 Algériens ont voté pour le MPA. Pour un parti qui a à peine cinq années d’âge et comparé aux partis dits traditionnels, je pense sincèrement que le MPA a largement tiré son épingle du jeu. Aujourd’hui, le MPA s’impose parmi les forces politiques les plus importantes dans le pays, évidemment, toujours derrière le FLN et le RND.

Beaucoup de partis ont reproché à l’administration d’avoir pris parti de ces deux partis du pouvoir, justement.
Très franchement, et je l’ai dit à l’occasion des dépôts des listes, certains agents d’administration ont fait montre d’un certain zèle envers tel ou tel parti. Il s’agit essentiellement de faits individuels, dus à un excès de zèle, que d’une volonté réellement assumée au plus haut niveau de l’Etat de frauder au profit de tel ou tel autre parti. Mais en même temps, il faut bien le dire, nous avons l’administration que nous avons. Il y a toujours d’anciens réflexes qui resurgissent. Il y a aussi quelques agents d’administration qui confondent entre leurs convictions personnelles et leur devoir d’impartialité. Ceci dit, ces élections se sont, dans leur ensemble, déroulé dans de bonnes conditions.

Pendant la campagne électorale, vous avez soulevé une grande polémique avec le FLN, à propos de la légitimité historique.
C’est une profonde conviction personnelle, chez moi. Moi, je suis un fils de chahid, ma mère était également une ancienne moudjahida. Ils ont fait leur devoir, comme tous les moudjahid et les chouhada. Il était tout à fait normal de brandir la légitimité historique aux premières années de l’indépendance. C’était légitime pour ces anciens moudjahidine qui ont libéré le pays. Mais, aujourd’hui, la biologie étant ce qu’elle est, la majorité des responsables politiques actuels n’ont pas fait la guerre. Il est donc temps de passer définitivement de la légitimité historique à la légitimité démocratique.
Quand Djamel Ould-Abbès parle de légitimité historique, je le conçois parfaitement. C’est légitime puisque c’est un moudjahid. Quand le Président Bouteflika le fait, c’est tout à fait normal, c’est un moudjahid. Mais que des militants qui ont mon âge ou qui sont beaucoup plus jeunes que moi en parlent et prétendent qu’ils ont libéré le pays, là, je dis stop. 63 ans après le déclenchement de la guerre de Libération et 55 ans après l’indépendance, il est grand temps de passer définitivement de cette légitimité historique vers la légitimité démocratique.

Les élections du 23 novembre ont consacré la domination du courant nationaliste, une stagnation, avec un petit recul tout de même, du courant démocrate
et, surtout, une extraordinaire dégringolade du courant islamiste. N’est-ce pas paradoxal pour une société qui connaît une islamisation fulgurante, ces dernières années ?
Moi je pense que, d’abord, il faut faire un certain nombre de distinctions importantes. Je ne cesse de le répéter depuis très longtemps : plus les Algériens deviennent pratiquants, et plus ils maîtriseront la religion, plus ils s’éloigneront de l’islamisme politique. Certes, la société algérienne est de plus en plus conservatrice, mais dire qu’elle est devenue islamiste, cela n’est pas vrai. Avec ce que nous avons connu lors des événements de 2011 et, davantage encore, ce que nous avons vécu en Algérie durant la décennie 90, les Algériens ont fini par tirer un trait définitif sur l’islamisme politique. Sur l’utilisation de notre religion à des fins partisanes, les Algériens ont tiré les enseignements nécessaires.
Moi, je le dis encore une fois, c’est vraiment en Algérie que l’on connaît le début réel de la fin de l’islamismepolitique.Inéluctablement, et comme c’est le cas des grandes sociétés démocratiques dans le monde, nous allons passer vers un paysage politique composé de deux grands courants politiques.
A savoir, un courant progressiste, moderniste démocrate et, en face, un courant conservateur. De toutes les façons, la Constitution interdit, désormais, l’utilisation des éléments de l’identité nationale à des fins politiques. Il ne faut pas oublier, à ce sujet, qu’il y a un autre fonds de commerce dont ont été privés d’autres partis. C’est la revendication identitaire. Maintenant que tamazight est prise en charge par la Constitution ces partis sont complètement désemparés.

Même la Constitution de février 1989 interdisait l’utilisationdes constantes nationales à des fins politiques.
Certes, mais là, de nos jours, c’est la société qui a tranché la question. Désormais, elle vote pour des programmes présentés par des partis politiques, pas sur tel ou tel défenseur de telle ou telle valeur identitaire.

Vous êtes membre de la majorité présidentielle que vous formez avec le FLN, le RND et le TAJ. Allez-vous réintégrer le gouvernement ?
La décision est du ressort exclusif du président de la République. C’est lui seul qui a la prérogative de désigner ou pas au gouvernement.

Depuis le retour de Ouyahia à la tête du gouvernement, les quatre partis de la coalition ont tenu deux réunions au sommet. La troisième aura lieu quand ?
Certes, nous avons tenu deux réunions entre partis de la majorité présidentielle consacrées, chacune, à un point bien précis. La première consistait à dégager une stratégie pour défendre le plan d’action du gouvernement et la seconde à propos du projet de loi de finances pour 2018. Il a été convenu de se réunir de manière périodique, à la demande de Monsieur le Premier ministre ou de l’un des quatre partis. Cela étant, il me semble qu’après l’installation des nouvelles Assemblées communales et de wilaya, il serait opportun de se revoir pour faire le bilan de ces élections et comment aborder l’année 2018.

Une année 2018 qui sera celle de la campagne pour la prochaine présidentielle ?
Certainement. Très certainement même ! Maintenant que les élections législatives et locales sont passées, les appétits vont commencer à apparaître. Des appétits légitimes, du reste. Je pense qu’à partir de janvier, février 2018, il y aura des gens qui vont s’engager directement dans la campagne des présidentielles. Dix-huit mois, c’est le temps qu’il faut pour les nouveaux candidats pour se faire connaître par les électeurs et, en même temps, c’est beaucoup de temps pour les personnalités qui le sont déjà.

Vous parlez de nouveaux candidats. De l’intérieur ou de l’extérieur du système ?
De l’intérieur du système, je ne sais pas s’il y a des gens qui ont l’intention de se présenter. De l’extérieur, c’est évident. Il y a déjà ceux qui parlent des présidentielles depuis quatre ou cinq ans. Je pense que ces personnes-là ont donc l’intention de se présenter. C’est du reste légitime comme ambition pour chaque homme politique. C’est même une noble ambition que de prétendre présider aux destinées de son pays. Maintenant, c’est au peuple algérien de décider qui sera élu comme président de la République en 2019.

Ne pensez-vous pas qu’avec l’expérience de 2014, aucun candidat potentiel n’osera se manifester avant que Abdelaziz Bouteflika ne se prononce sur sa propre candidature ?
Cela relève de la stratégie électorale de chaque candidat. Il y aura peut-être quelques-uns qui vont prendre leurs décisions en fonction de la candidature ou de la non-candidature du Président Bouteflika et il y aura certainement d’autres qui vont prendre leurs décisions quelle que soit celle que prendra l’actuel Président.

Vous, personnellement, vous pensez que Abdelaziz Bouteflika va se présenter pour un cinquième mandat ? A-t-il encore les capacités physiques pour cela ?
On ne peut pas penser ou répondre à la place de quelqu’un, notamment à la place du Président Bouteflika. Moi je l’ai toujours dit, même quand on m’interrogeait à propos du 2ème mandat. C’est une décision tellement intime, et tellement personnelle, qu’elle ne relève que de la personne concernée. En aucun cas, elle ne relève d’une quelconque autre personne, d’un groupe ou d’une institution. Comme ailleurs, il s’agit d’une rencontre entre un homme et son peuple. Il s’agit en définitive d’une décision tellement importante, tellement grave, que cela relève exclusivement de la personne concernée. Moi, personnellement, je lis çà ou là, qu’un front contre le cinquième mandat est né. Très sincèrement, et je vous pose la question, est-ce que quelqu’un a déjà parlé d’un cinquième mandat ? Ils veulent constituer un front contre un cinquième mandat alors que personne n’en a encore parlé. Et surtout, la personne concernée. Ceci étant, on ne peut préjuger de rien sur cette question. En 2014, le Président s’est présenté et les Algériens ont vu qu’il était malade. Il n’y avait pas tromperie. C’est le peuple qui l’a élu.

Il y a eu quand même deux ou trois personnalités qui en ont parlé. Comme Farouk Ksentini, par exemple.
Concernant cette affaire de Farouk Ksentini, j’ai déjà eu à m’exprimer. Très franchement, c’est, d’abord, une énorme indélicatesse de sa part. Car quand bien même on se ferait recevoir par le président de la République et que l’on décide que l’on ne rende pas publique la chose, elle n’a pas lieu d’être rendue publique parce que, quand même, il s’agit d’une discussion avec le président de la République. C’est d’autant plus vrai que, selon les informations que j’ai personnellement eues, cette rencontre n’a jamais eu lieu ! Maintenant, peut-être que M. Farouk Ksentini souhaite un cinquième mandat, c’est son problème. Mais il est une certitude : le chef de l’Etat ne s’est pas encore prononcé sur la question. Franchement, encore une fois, je ne crois pas du tout que Ksentini ait rencontré le Président. Et de toutes les façons, le communiqué de la présidence est d’une clarté absolue!

Il y a aussi le FLN et son secrétaire général, Djamel Ould-Abbès qui ont parlé d’un cinquième mandat.
Oui. Mais il se trouve que moi, je suis le président du MPA pas du FLN. Ce que les militants du FLN souhaitent ou ont besoin d’exprimer, ils ont Ould-Abbès pour cela. Moi je représente les militants du MPA. Et, pour nous, les présidentielles de 2019, on en est encore loin. Cela, bien que, par ailleurs, je considère légitime que le débat s’enclenche et se concentre sur la future échéance électorale, les présidentielles, maintenant que les autres élections intermédiaires ont eu lieu.

En parallèle à la préparation de l’échéance de 2019, la majorité présidentielle aura à faire faceà un autre défi majeur, la situation économique et financière du pays.
Oui, j’en conviens, c’est un vrai défi en effet. Nous, au MPA, nous répétons depuis 2012, que l’économie algérienne a besoin de réformes structurelles profondes et urgentes. Certaines réformes sont incontournables si on veut réellement aller vers une économie diversifiée. Brandir ce slogan de diversification est facile, mais il faut savoir que pour y arriver, il faudrait au moins une dizaine d’années. Donc il est vraiment temps de commencer et de jeter les jalons de cette économie qui doit être basée sur le travail et l’efficacité. L’efficacité économique et la justice sociale vont de pair. Il ne peut y avoir de justice sociale sans efficacité économique. L’on ne peut distribuer que ce que l’on a produit. Je vais peut-être soulever une autre polémique, mais je le dis très clairement. Il nous faut définitivement sortir du socialisme. C'est-à-dire de la gestion bureaucratique et socialiste de l’économie et de rentrer de plain pied dans l’économie de marché. L’on ne peut apporter des solutions administratives ou politiques à des problèmes économiques. Ce sont des règles de base en matière économique. Même la Chine et le Viêtnam ont abandonné le modèle socialiste pour adopter l’économie de marché. En dehors de la Corée du Nord et du Venezuela, tous les pays dans le monde ont adopté le modèle de l’économie de marché. Il faut bien le dire, aucun pays au monde n’a réussi avec le socialisme.

Pourquoi, à votre avis, le pouvoir manque-t-il de courage pour entamer ces réformes que vous qualifiez de nécessaires ?
Non, depuis quelques années, il y a une amorce. Seulement, nous, au MPA, on a toujours dit qu’il nous faut aller plus vite et plus loin dans ces réformes. C’est ce qui nous différencie de nos autres partenaires. Je dirais tant mieux, car, sinon, on serait tous dans un même parti.

N’est-ce pas, plutôt, à cause d’une certaine dose de populisme chez le pouvoir ? à la veille de la présidentielle de 2019, Abdelaziz Bouteflika n’est-il pas en train de préserver le front social dans la perspective de se représenter ?
Moi je le dis souvent : la paix sociale n’a pas de prix. Il faut être vraiment fou et franchement aventurier pour ne pas comprendre cela. Ce qui s’est passé, ailleurs, en 2011, aurait bien pu se produire chez nous. Quand on voit, aujourd’hui, ce qui se passe en Libye, en Syrie et ailleurs, l’on se dit qu’heureusement, en Algérie, on a été vaccinés contre ce genre d’aventures. Je n’ignore pas, bien sûr, que les réformes économiques dont je parle peuvent avoir des répercussions sociales. Evidemment, il faut bien préserver le front social. Il faut bien éviter que le pays sombre dans l’aventure. C’est aussi cela le rôle du président de la République et de son gouvernement. Prenons un exemple très simple, le système de subventions. C’est tout le monde qui s’accorde à dire qu’il faut absolument sortir de ce système, qui est socialement injuste et économiquement inefficace. Mais en même temps, tout le monde sait que l’on ne peut sortir de ce système qu’au bout de quelques années. La décision ne peut être prise du jour au lendemain. Il faut un vrai programme étalé sur quelques années car, il est absolument nécessaire de prendre en charge les couches les plus défavorisées par un complément de revenus à la place de la subvention de produits. C’est vous dire qu’honnêtement, je ne crois pas que le Président Bouteflika est si obnubilé par une quelconque échéance électorale au point d’en ajuster toute sa politique et celle de son gouvernement. Lui et son gouvernement gèrent le pays indépendamment de toute échéance électorale. Même s’il n’y a aucune échéance électorale en 2019, le Président Bouteflika et son gouvernement continueront de gérer le pays en faisant attention aux dérapages. Je ne suis pas d’accord avec ces affirmations qui consistent à faire croire que tous les hommes politiques sont tous obsédés par les résultats des échéances électorales pour ajuster toutes leurs démarches en fonction des résultats escomptés de ces élections-là. Le Président Bouteflika, en tout cas, n’a jamais mené sa politique en fonction des échéances électorales. Cela fait 18 ans qu’il gère et il l’a prouvé plusieurs fois. Lui et son gouvernement sont là pour gérer le pays, sa sécurité et sa stabilité.

Entretien réalisé par K. A.

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