Par Mohamed Mouloudj | 30 Aout 2011 | 2357 lecture(s)

Rachid Tighilt : Artiste-peintre spécialiste en doublage de films en kabyle

«L’audiovisuel est le moyen de communication le plus consommé dans le monde actuellement»

Il est l’un des piliers de l’adaptation, notamment de dessins animés en kabyle. Après Dda Spillu (la légende de Desperaux) et les Tortues Ninjas (TMNT), son équipe a adapté Shrek. Dans cet entretien, l’artiste-peintre revient sur le travail qu’il fait avec son équipe. Il lève le voile surtout sur la manière avec laquelle il procède à l’adaptation qui, de loin, paraissait comme un simple travail de studio. Rachid nous éclaire que chaque œuvre artistique s’appuie sur un long et riche travail de recherche. Ecoutons-le …

La Dépêche de Kabylie : Votre dernière adaptation est depuis un moment sur le marché, comment est venue l’idée d’adapter Chrek en kabyle ?

Rachid Tighilt : Shrek faisait déjà partie de nos projets de doublage de films qui répondaient à certains objectifs ainsi qu’à des critères de choix, notamment les besoins exprimés ou supposés du public ; choix que nous avons arrêtés en concertation avec les membres de l’équipe du « studio double voice » dont: Samir Aït Belkacem, Hacen Yousfi et Mohand Akli Medani.
Le volet commercial impose aussi certaines options. N’importe quel produit ou service ne peut intéresser le consommateur que s’il est réellement intéressant…
Une oeuvre d’art ne peut être réussie ou appréciée que si le destinataire ciblé s’y reconnaissait, ne serait-ce que dans l’essentiel. Occulter ses préoccupations, ses désirs ou ses espérances serait perçu comme un manque d’attention à son égard ou une manifestation de dédain qui se paye cache.
Nous avons, en outre, tous constaté qu’ayant été sevrés pendant longtemps, suite à la décennie dite « noire », le citoyen kabyle, à l’instar de tout Algérien qui se respecte, ressent ce besoin naturel de renouer avec la joie de vivre. Cette nécessité de retrouver le sourire s’est imposée de facto depuis quelques années.
Shrek est un film assez drôle relatant l’histoire d’un ogre comme on en a dans nos contes et qui renferme assez de situations intéressantes tout en se prêtant bien à la « kabylisation ».
La preuve en est là. Quand un ami m’appelle pour me féliciter en m’annonçant au passage que ce film (sorti en DVD et VCD en Juillet 2011) fait un tabac et se vend dans son patelin « comme des petits pains »; quand on vous envoie des messages encourageants comme celui où l’on m’apprend aussi que tous les jeunes d’un village se sont réunis en soirée en face d’un écran géant pour regarder Crek (en kabyle) au beau milieu du village, cela signifie que notre idée n’était pas mauvaise ainsi que notre travail.

Ce dessin animé est parmi les plus célèbres au monde et vous venez de l’offrir aux enfants kabylophones, quel est votre sentiment notamment avec la réussite de l’œuvre ?
Merci pour cette formulation qui me permet d’apporter d’emblée deux petites précisions en direction du public, avec votre permission :
D’une part, il s’agit d’un film d’animation (tridimensionnel qui confère à l’image cet aspect de relief ou de volume) différent du dessin animé (à deux dimensions où l’image paraît plutôt plate).
2- D’autre part, les films d’animation ne sont pas destinés exclusivement aux enfants mais au grand public.
N’ayons donc pas honte à regarder en famille ou en compagnie de nos petits ces films (que nous avons adaptés, sous autorisation de l’ONDA et distribués par notre éditeur « Galaxie Pro »). Même nous, les adultes, y trouverons du plaisir d’autant plus que nous pouvons nous rendre utiles pour encadrer nos petits ou leur expliquer certains mots ou expressions et autres subtilités de notre langue et contribuer un tant soit peu à la leur faire admettre pour la perpétuer…
Quant à mon sentiment, que du bonheur ! Je me sens fier quelque part de voir tout cet engouement du public (pas seulement cette fois d’ailleurs) et d’avoir plus ou moins contribué à une dizaine d’adaptations. Plus j’entends dans la rue des gens reprendre des expressions tirées de nos travaux de doublage, plus ça me rend heureux d’avoir été pour quelque chose. Grâce à nos adaptations, nous nous réjouissons aussi d’avoir « branché », sans le savoir, beaucoup d’enfants (d’émigrés d’ici ou d’ailleurs) qui se mettent à apprendre et à pratiquer Taqvaylit avec fierté. Comment donc ne pas être comblé d’avoir réussi un tel défi?
A l’image de tout l’équipage de « double voice », puisqu’il s’agit de projet de groupe, Je ressens donc une grande satisfaction morale bien sûr, de voir que nos efforts n’ont pas été vains, mais tout de même le sentiment du devoir partiellement accompli, car beaucoup de chemin reste à faire et que cette noble mission ne peut être une œuvre ponctuelle ni celle d’une équipe restreinte et encore moins celle d’une seule personne.

Vous avez aussi adapté Dda Spillu (la légende de Desperaux) et les Tortues Ninjas (TMNT), ce dernier n’est pas mis sur le marché, comment choisissez-vous ces dessins animés ?
« Choisir c’est renoncer à quelque chose » dit-on. J’essaye d’éviter d’abord la médiocrité, les solutions faciles ou la fuite en avant. Ce n’est pas parce que le public a soif de production artistique de qualité et que cette dernière se fait désirer ou souffre de plusieurs carences qu’il faudrait saisir cette opportunité pour berner des honnêtes gens. Je trouve naïf de penser: « c’est toujours ça, c’est mieux que rien ». Cela ne signifie pas que mon travail est parfait, tout reste perfectible ; quoique la perfection pour moi n’est qu’un idéal qui n’existe que dans le monde abstrait des mots.
Ceci dit, j’ai déjà évoqué quelques critères de choix (plus haut). Néanmoins ce qui m’a motivé le plus pour l’adaptation de ces films, c’est qu’il s’agisse de belles histoires propres, classiques où le bien triomphe du mal, pleines d’enseignements et de morale, parsemées d’intrigues et de scènes tantôt tristes et tantôt hilarantes, assaisonnées de bravoure, rehaussée par des narrations (en particulier dans Dda Spillu) qui me rappellent les contes (timucuha) qui ont bercé mon enfance. Pratiquement tous les ingrédients sont réunis pour mijoter de bons plats.
Il y a aussi un autre aspect qui me paraissait anodin de prime abord. Une fois mis dans le bain, des scènes ou des séquences semblaient m’interpeller en me donnant l’impression qu’elles étaient là, toutes faites, pour être « kabylisées ». Bizarrement même leurs images (vidéos) s’adaptaient parfaitement à certaines expressions de chez nous, aussi bien sur le plan sémantique que sur le plan technique notamment le lipsing.
En ce qui concerne le film d’animation « TMNT ou Les tortues Ninjas » dont j’ai écrit le texte et interprété quelques voix, j’espère qu’un jour on reprendra l’enregistrement au studio et le finaliser pour qu’il puisse rejoindre ses semblables sur les étales des médiathèques qui, malheureusement, priorisent un peu trop les films comiques. Notons que ce long métrage traite aussi d’un sujet très sensible en l’occurrence la fraternité, une de nos valeurs qui mérite aussi d’être réhabilitée.

Comment se fait l’adaptation, surtout quand on sait que ces œuvres sont réalisées sur la base d’un vécu, d’une culture autre que la nôtre ?
L’adaptation, appelée « doublage » sous d’autres cieux », peut se faire différemment selon les objectifs recherchés, les compétences techniques et artistiques, savoir, savoir-faire… requis et autres facteurs tels que les moyens (humains et matériels…) dont on dispose.
En ce qui nous concerne, on gère selon nos moyens disponibles et mobilisables (pour ne pas dire qu’on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a).
Lorsque je m’attelle au « doublage » d’un film, je me soumets à un certain plan de charge. Pour les films que j’ai eu à adapter, je m’occupe seul, d’abord de 2 principales étapes (habituellement confiées à des personnes qualifiées ou des équipes pluridisciplinaires dans les grands studios d’Europe) :
- L’étape dite de détection pour étudier le fichier source ou la version originale du film sur des aspects précis afin de repérer les éléments qui serviront de repères par la suite.
- L’étape d’adaptation au bout de laquelle je termine, à ma manière, avec une écriture vocale des répliques. Au cours de cet phase cruciale, je tiens donc compte des repères évoqués plus haut comme: les portions de contenus à revoir, le débit, les cris, les tirades, les boucles, les consonnes labiales, les voyelles arrondies et ouvertes…et bien sûr le choix judicieux des termes ou des expressions de substitution étudiées jusqu’à la syllabe près. En somme, un travail d’orfèvre où rien n’est laissé au hasard.
Mon texte final (voix enregistrées) sert de document de référence pour la version finale et faciliter ainsi la mission à l’équipe du studio sous la bonne direction de mon collègue Samir, qui fournit lui aussi un effort colossal tant sur le plan technique qu’artistique, pour les phases suivantes qui se terminent par la masterisation, en passant indéniablement par l’enregistrement vocal (en studio), durant lequel les interprètes (des comédiens amateurs pour la plupart d’entre eux) étalent leurs talents pour insuffler la vie aux personnages.
- La vérification (évaluation partielle) se fait généralement en équipe de façon collégiale et objective, pour apprécier le résultat et y apporter les éventuelles retouches dictées par certains paramètres tels que la force du verbe, la clarté d’expression, la fluidité verbale… pour que l’impact final soit le plus grand possible.
S’agissant des contextes culturels de ces films qui sont parfois très différents du nôtre, nous avons opté pour l’adaptation, comme l’a fait le grand Mohia - que son âme repose en paix- dans les domaines du théâtre ou de la poésie. Bien que dans notre cas précis c’est un peu différent parce que d’une part, il y a l’obligation de résultats économiques, « commercialité » du produit, et d’autre part le paramètre technique lié à l’image (vidéo) qui nous impose une autre approche qui tient compte du débit verbal et d’une synchronisation rigoureuse; d’où un choix délicat des termes pour donner cette illusion que les personnages s’expriment en kabyle. On a donc moins de liberté de navigation dans notre patrimoine lingual. Plus le répertoire sollicité est riche plus la substitution ou la réplique devient facile. Plus la famille d’un mot ou son champ textuel est pauvre, plus la tâche est ardue.
Au-delà du langage oral, les systèmes ou cadres de références varient d’une société à une autre. Ce qui est toléré ou admis chez la société occidentale, par exemple, ne l’est pas forcément chez nous ; de même pour ce qui se fait ou ce qui se dit. Autant d’éléments, disons contraignants, qui nous obligent à recourir au « détournement partiel » du texte original de certaines scènes « secondaires » pour y greffer quelques fragments puisés de notre vécu ou hérité de nos prédécesseurs. Voilà d’ailleurs pourquoi nous parlons d’adaptation. A quelque chose malheur est bon d’ailleurs ! N’est-ce pas ?
C’est ce qui nous permet, par moment, de pratiquer une pseudo censure pour permettre à des milliers de familles, à commencer par les nôtres, de pouvoir se réunir au moins autour d’un film et prendre du plaisir à le regarder jusqu’à la fin sans se soucier de la « zapette ». Cependant, nous veillons toujours à ne pas déformer l’essentiel; c’est à dire qu’on ne doit en aucun cas falsifier l’histoire ni charcuter son fil conducteur. Pour cela, on pratique le vrai doublage des séquences clés ou des plans maîtres en traduisant le plus fidèlement possible leurs contenus en veillant à l’essentiel du scénario initial, ne serait-ce que par respect de la déontologie. Pour ce faire, nous nous appuyons à la fois sur les dialogues (audio) en Français et au besoin en Anglais et sur les sous-titres qui, souvent, traduisent mieux la version originale du film.

Dans vos œuvres, vous utilisez une langue ciselée, vous ressuscitez des expressions presque oubliées…, grosso modo, c’est un vrai travail de recherche, des éclaircissements sur ce sujet ?
Encore une fois merci, non seulement pour le compliment sous-jacent, mais aussi pour avoir bien compris que notre travail n’est pas une sinécure, ni une simple improvisation décousue ou un « copier coller » à la volée et encore moins un jeu, bien qu’on s’amuse un peu lors des enregistrements pour décompresser. Travailler dans une bonne ambiance amicale et détendue permet un meilleur rendement, surtout dans ce domaine, et puis cela stimule la motivation qui occupe un étage élevé dans ce qu’on appelle la pyramide de Maslow.
L’audiovisuel est le moyen de communication le plus consommé dans le monde actuellement. Et le cinéma n’est pas destiné seulement à la distraction ; il sert aussi de support efficace pour véhiculer certains messages, écrire l’histoire des peuples etc. Nous exploitons donc cette aubaine pour fixer quelques fragments de notre patrimoine socioculturel. Etant donné que ces films sont très bien faits et qu’on n’est pas encore en mesure de les produire de A à Z, on s’interdit de prendre leur adaptation à la légère. Si leur doublage est bien réussi dans d’autres langues, pourquoi ne le serait-il pas dans la nôtre? Me disais-je toujours.
Par conséquent, toutes les étapes de nos projets doivent être bien menées dont l’écriture des textes de substitution qui doit répondre aussi bien au critère de pertinence qu’à celui de la cohérence avec les objectifs visés …
Je me suis toujours dit que ces mêmes personnages (une fois « kabylisés ») peuvent eux aussi penser fort et bien s’exprimer dans notre langue. Voilà ce qui me pousse à soigner ce langage, comme vous dites, mettre en valeur ses subtilités en m’inspirant du quotidien tout en fouinant dans la mémoire collective. Je me suis donc mis à dépoussiérer mes propres archives, à mieux réécouter Mohia, à consulter des ouvrages d’auteurs incontournables, tels que M. Mammeri, et bien d’autres dont je salue l’effort… pour y puiser ma matière première.
Même si, par moment, je constitue ce qu’on appelle dans le jargon « un monstre » énorme, je préfère toujours gérer un excès de mots plutôt qu’une pénurie. Ce qui me permet par conséquent plusieurs options ou alternatives lors de la phase dite d’adaptation qui requiert un bon lipsing. (Ici: synchronisation du mouvement des lèvres, du visage ou du corps avec les paroles prononcées). Entre deux unités de langage équivalentes, je priorise les plus anciennes (les moins usitées) pour les sauver de l’oubli. Notons aussi que la forme et la manière comptent pour la mémorisation et l’acceptation d’un message. Je parle des formulations poétiques, proverbiales et lyriques ainsi que de la qualité de la prestation des comédiens (que je facilite en leur soumettant ce qu’ils ont à dire et comment le dire).
Nous avons tous constaté, parfois la mort dans l’âme, qu’un gros lot de termes tend à disparaître de plus en plus. Chaque pratique ancienne telle que l’agriculture traditionnelle, certains métiers de l’artisanat, la cuisine de nos grands-mères… plus une de ces pratiques régresse ou disparaît, plus elle entraîne dans son sillage des portions de langage qui lui est propre.

Les mots ne pouvant survivre que dans leurs domaines d’application, alors, pourquoi ne pas les ressusciter, quitte à les recycler pour se les réapproprier ne serait-ce qu’à travers un doublage de film ?
Je pense qu’un adage, cité seul, n’a pas autant de sens ni de valeur comme lorsqu’il est employé dans son contexte véritable; et ce n’est que par leur pratique qu’on pourra leur assurer la pérennité.
«Les paroles s’en vont, les écrits restent» dit-on. Voilà pourquoi il m’arrive de sortir mon calepin ou un bout de papier quelconque à n’importe quel moment pour y inscrire un mot ou une citation, qui me revient ou que je capte à la volée lors d’une discussion, pour les introduire plus tard dans un texte en gestation. Après donc une longue hibernation, en voici le résultat. Ce que je récoltais et stockais comme une fourmi depuis ma tendre jeunesse, s’est mis à se mettre au bon endroit d’un film en chantier.
Lorsque je cale sur un synonyme ou une expression qui s’entête, j’appelle carrément le grand bureau des archives au bled, c'est-à-dire ma mère ou ma tante…
Voilà grosso modo ma réponse, en vrac, à cette question.

Dans une discussion en aparté, vous avez évoqué des recherches sur des sujets bien précis que vous aviez inclus dans votre dernière œuvre, pour quel objectif fouiniez-vous ainsi, pourtant l’œuvre est, initialement, destinée pour les enfants ?
En effet ! Vous avez bien fait d’enchaîner avec cette question, bien que je vienne de fournir quelques éléments de réponse, mais qui va me permettre de divulguer quelques petits détails.
J’ai eu souvent affaire à des séquences qui exigent un langage particulier, je ne parle pas seulement de ce langage strictement féminin (spécifique aux femmes kabyles ; par exemple, lorsqu’elles jurent) qui diffère un peu de celui des mâles, mais je vise le jargon de celles qu’on appelle communément les vieilles sorcières (utilisé par exemple dans Crek). A cet effet, j’ai eu la chance d’avoir gardé un ouvrage, acquis en 1977 lorsque j’étais lycéen, écrit par un père blanc « M. Devulder » édité en 1958 et intitulé « Peintures murales et pratiques magiques dans la tribu des Ouadhias », que j’ai du aller chercher au bled, pour m’y inspirer afin de construire la réplique la plus appropriée, sous forme d’un poème, pour mieux exprimer le thème de la malédiction et le mauvais sort évoqués au cours d’une séquence où la princesse Selyuna se présente en ogresse au sympathique âne Cnunnu.
Pour la petite histoire, « Selyuna » est le nom d’un personnage tiré d’un conte kabyle. Quant à « Cnunnu » nous l’avons créé Samir et moi compte tenu de son tempérament et de sa faculté à parler tout le temps, sinon à chanter pour ne pas se taire. On allait le surnommer « Cnu rnu », c'est-à-dire « chante encore » mais on a opté pour Cnunnu parce que ça sonnait mieux à l’oreille. Il y a aussi des séquences qu’on détourne pour les remplacer par des anecdotes du bled ou pour insérer un bout de chanson qui colle mieux à l’image et promouvoir dans la foulée quelques œuvres d’artistes dignes de reconnaissance et qui ont valorisé la chanson kabyle.
Ce dernier point m’a rappelé un fait inattendu:
On avait prévu un montage d’une belle chanson pour le clip final du film qui devait être interprété par le second héros du film, c’est-à-dire Cnunnu. Comme il s’agit d’un âne, il y avait des signes précurseurs qui nous faisaient craindre une mauvaise réaction de la part de l’auteur de la chanson ou de son éditeur. C’est ainsi que l’idée de la chanter moi-même, sur un fond de musique populaire du grand Idir, m’est venue à l’esprit après avoir écrit les paroles, avec la complicité de l’ami Samir. Je ne vous dirai pas l’ambiance que ça a fait dans le studio.

Vous avez aussi parlé d’un changement du texte, quelles en sont les raisons ?
En fait ce n’est pas propre à Chrek seulement. Cela nous est arrivé aussi durant les autres projets. Malgré l’étape d’évaluation que j’ai évoquée plus haut, qui permet d’évaluer le travail précédent et d’y apporter d’éventuels réaménagements, il y a toujours quelques détails à revoir lors de l’enregistrement, du mixage ou de l’habillage sonore. A titre d’exemples :
- Changer un mot parce qu’on nous apprend que dans telle ou telle région c’est vulgaire.
- Substituer une locution (en la simplifiant) parce que celle employée est tellement « vieille ou méconnue» que les plus jeunes risquent de ne pas saisir le sens d’une séquence clé et perdre le fil conducteur de l’histoire ou ressentir ce sentiment d’angoisse qu’engendre souvent un manque de cohérence ou de clarté.
- Il y a des expressions ou des tirades que certains interprètes (venant parfois d’autres contrées) n’arrivent pas à réussir car non familiarisés avec la prononciation de certains mots car la manière de prononcer une expression peut changer le sens de celle-ci.
- La durée prévue d’une boucle peut s’avérer insuffisante lors de l’enregistrement en studio et provoquer des chevauchements de voix difficilement perceptibles.
- Lorsqu’on découvre une meilleure réplique qui rehausse la séquence etc.
- Et bien sûr il y a parfois des réactions en chaîne, c'est-à-dire des modifications qui entraînent systématiquement d’autres pour éviter les incohérences…

Chrek compte plusieurs épisodes, allez-vous les adapter ?
On aimerait bien adapter tous les films susceptibles d’apporter un plus à notre langue (tel que Troy ou Harry Potter que j’ai entamés) ou de faire plaisir à notre cher public, pas seulement la série Srek; mais je suis navré de dire qu’on n’est pas des machines programmables fonctionnant à l’eau et puis, nul ne sait de quoi sera fait demain.

D’autres œuvres voient le jour l’une après l’autre, êtes vous satisfait du travail des autres ?
S’il s’agit des films adaptés par mon complice Samir Ait Belkacem ou réalisés par l’équipe du studio double voice, dont j’ai toujours fait partie, j’ai déjà exprimé ma satisfaction sur leur impact positif plus haut quoique, je réitère mon appréciation, tout reste perfectible.
S’il s’agit des œuvres d’autres équipes ou collègues, c’est au public d’apprécier.
En tant que simple citoyen, je peux vous dire honnêtement que parmi les films que j’ai pu voir, il y a des adaptations et/ou des doublages qui m’ont réellement plus, soit intégralement soit partiellement, et d’autres non. Ceci n’est qu’un simple avis personnel. Laissez-moi vous dire, qu’il ne faut pas confondre une opinion ou un jugement de valeur avec une évaluation objective régie par des règles et des instruments de mesure bien établis. N’oublions pas que tout est relatif et que tout dépend de ce qu’on doit évaluer, sur quelles bases et avec quels outils. Plusieurs facteurs entrent en jeu dans n’importe quelle action entreprise dont les conditions et les moyens de réalisations, les délais etc. Permettez-moi de saluer au passage cette prise de conscience, du fait que plusieurs jeunes, à l’image des frères Saïd El Hadj, s’intéressent à ce métier du doublage et que cette éventuelle « concurrence » puisse apporter un plus qualitatif et non le contraire. J’encourage toute initiative qui vise à la sauvegarde et à l’émancipation de notre patrimoine culturel dont il ne faut pas sous-estimer la richesse.

Vous êtes aussi peintre, quelle est la relation entre l’art que vous maniez et l’adaptation ?
Je dirais simplement que la peinture est une autre paire de manche, un sujet que j’ai déjà abordé sur les colonnes de ce même journal en 2003 et en 2006. Néanmoins, je vais me permettre de répondre à cette question avec un minimum de digressions.
Quoi que mes peintures traitent souvent de thèmes inspirés de la même société kabyle, mes tableaux sont destinés à un public cosmopolite qui n’a donc pas besoin de maîtriser notre langue, pour les apprécier, puisque le langage de la peinture reste universel.
J’avoue que j’ai toujours essayé d’exprimer ma reconnaissance à cette société qui m’a vu grandir, au village d’Agouni N’Teslent dans la commune d’Ain El Hammam, et à qui je dois mon éducation. Je faisais donc de mon mieux pour la peindre de la meilleure façon possible. Je suis encore jaloux de voir que des peuples puissent aujourd’hui contempler leurs ancêtres à travers de beaux tableaux, parce qu’ils ont eu leurs grands artistes peintres, mais pas nous. C’est frustrant aussi de voir que même les bribes de notre histoire ancienne ont été écrites par nos envahisseurs...
Une autre corrélation réside dans le fait qu’en peinture je peins des sujets avec des couleurs et des lumières de chez nous, et dans mes adaptations ou mes écrits je dépeins les mêmes sujets avec des mots et des sonorités de chez nous. C'est dire que j’exprime, presque la même chose, mais de manière distincte par les procédés.

Un mot pour terminer …
J’espère qu’un jour on puisse voir de grands films, de la facture de Crek, réalisés à 100% par nos compatriotes. D’ici-là, je me contenterai d’aimer ce que j’ai à défaut d’avoir ce dont je rêve. Permettez-moi d’évoquer un facteur, qui n’est pas des moindres, qui m’a motivé, depuis des lustres, à m’atteler à ce créneau (du doublage de films cultes) pour ne pas rester en marge de cette fameuse mondialisation. Les invasions culturelles, « boostées » par la médiatisation des civilisations actuellement prédominantes, tendent de plus en plus à phagocyter les cultures dites « minoritaires » et font que des peuples tels que le nôtre « portés par le Nif » tentent de survivre dans ce tsunami en surfant sur la vague plutôt que de se laisser engloutir…
« A l’ère des « droits de l’hommes qui sous-entend ceux de l’enfance », est-ce normal que des milliards d’individus puissent accéder aux productions cinématographiques universelles et en tirer profit dans leurs langues maternelles grâce aux doublages, alors que nous et surtout nos enfants (berbérophones) en sommes terriblement frustrés? Même Chaplin et Disney auraient dit : « Non ! C’est plus qu’anormal, c’est injuste ! »
Et enfin quel mal y a t-il à pratiquer sa langue pour ne pas la voir disparaître ? »
Permettez-moi de clore mes réponses avec ce bon proverbe kabyle que j’ai noté un jour sur la paume de ma main: « Aman ur d-ugim yemma, ur teksen fad ay acrik ». Enfin, je tiens à remercier tous ceux qui ont contribué de près ou de loin au succès de nos œuvres à commencer par l’équipe du studio double voice et tous ceux qui ont donné le meilleur d’eux même en prêtant, merveilleusement bien, leurs voix aux héros de ces films. J’encourage vivement tous ces talents à persévérer dans la bonne voie. Je remercie en saluant tous ceux qui m’ont soutenu durant ou après mes réalisations à commencer par ceux avec qui je partage des liens de famille ou d’amitié sans oublier mes chers amis de facebook.
Je rends un hommage particulier à ma famille que j’ai du négliger parfois en m’adonnant cœur et âme à ce travail…
Je vous remercie beaucoup pour m’avoir donné cette occasion de m’exprimer à nouveau dans votre journal que j’apprécie bien et auquel je souhaite longue vie et une meilleure distribution.

Entretien réalisé par Mohamed Mouloudj

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