Par DDK | 13 Mars 2018 | 2808 lecture(s)

EXCLUSIF - Marc Lavoine fait le bilan de son séjour à Alger et se confie à la Dépêche de Kabylie

«Il ne faut plus cacher les mots etdire d’une guerre un évènement»

A travers cet entretien accordé à la Dépêche de Kabylie au lendemain de son spectacle à la salle Le Mouggar d’Alger, le chanteur français Marc Lavoine fait le bilan de son voyage en Algérie et se confie à coeur ouvert. Notre reporter est allée à sa rencontre à l’hôtel Sofitel. L’artiste était en compagnie de son musicien (sur la photo en milieu de l'entretien) et d’autres amis dont Mohamed Saâdi président fondateur du groupe Berbère TV. (Photo ci haut)

La Dépêche de Kabylie : Votre réaction tout d’abord après ce spectacle sans doute historique pour vous ?
Marc Lavoine : Et bien, en ce lendemain, je me rends compte que je me réveille un peu flottant, et là je suis encore toujours étourdi par le concert lui-même et par l’émotion à laquelle on est arrivés, à commencer par ce sentiment enclenché dès mon arrivé et ma découverte d’Alger, le chemin qu’on a fait jusqu’à la salle et toute la journée qu’on a passée avant, tout pour moi n’a pas été ordinaire. Et puis, il y a eu cette heure et quarante-cinq minutes de spectacle sur scène, un miracle d’émotion, ce fut une vague vraiment très forte, alors je suis un peu vide ce matin. Mais ça va, j’en jouis toujours.

Cette grande communion avec le public, c’est quelque chose qui vous a surpris ?
C’est un public en effet que j’ai trouvé très chaleureux, très fraternel, et puis très pointu, très sensible et très cultivé. Et là, je ne parle pas seulement de culture par rapport à mes chansons à moi où j’ai fait des textes de ma tradition culturelle et qui ont été plus qu’accueillies, elles ont été presque épousées par le public. Normalement, en France, quand je chante par exemple «Le déserteur» ou quand je dis un texte de Verlaine ou de Rimbaud, il est écouté mais il n’est pas vécu tout à fait de la même façon. Là, il était vécu totalement, il était interprété aussi par le public. J’étais accompagné comme si on se tenait la main et on chantait tous la même chose et ça c’est assez rare. Ce qui a fait qu’avec mon ami le musicien, on était tout à fait saisis et émus par ces mêmes choses. D’ailleurs il me disait sur scène : «va doucement, prends ton temps». A ce moment-là, je n’avais pas encore perçu vraiment à quel point tout ce que je racontais était accepté et partagé.

Si vous deviez mettre en avant une spécificité particulière de ce spectacle d’Alger, ce serait laquelle ?
D’abord me concernant déjà, je ne pouvais pas être tout à fait la même personne quand je débarque pour la première fois en Algérie, car là je suis sur la mémoire de mon père et de ma tante qui, elle, est vivante. Et elle, c’est le dernier témoin de ce qu’a été mon enfance, mon adolescence… Et j’étais en contact continu avec elle. Jusqu’à ce matin encore (ndlr dimanche au lendemain du spectacle). Donc, tout cela c’est spécial. C’est même très spécial. Vous savez, de temps en temps, il vous arrive un évènement, disons que vous êtes à Tours ou à Lyon et vous voyez une petite fille, qui vient dans votre loge, qui a un cancer et vous la savez dans la salle ensuite, lors du spectacle, le cancer prend alors un autre visage. Dans Les restos du cœur, quand on fait une chanson de Pierre Perret, ‘’La cage aux oiseaux’’, quand on l’ouvre c’est beau mais quand on se rend compte que ce sont Les Restos du cœur, quand c’est pour des milliers de gens qui ne peuvent pas manger, que la liberté est en danger dans certains quartiers de France, la chanson prend une autre tournure. Les chansons dans leur contexte deviennent très fortes. La chanson «Le temps des cerises» ou d’autres de ce genre, elles sont nées dans leurs contextes. De temps à autre, on fait une chanson qui est née dans un autre contexte, et puis d’un coup dans une situation, elle prend une force terrible. La chanson «Les corons» par exemple quand elle est chanté dans le stade de Lens dans le Nord, elle a une dimension supplémentaire par ce que «Les corons», c’est la terre du Nord et du coup, pour un peuple dans une arène de football, c’est une dimension très forte, alors qu’à la radio elle parait une chanson anodine. C’est parce que, le visage, la vie de chacun, racontent son histoire, donc le contexte est très important pour une chanson. Et hier (samedi soir lors du concert), toutes les chansons que j’ai chantées sont portées par une colombe et elles véhiculent des messages et ça a donné quelque chose de magique.

Vous avez fait une entrée peu ordinaire lors du spectacle en traversant la salle depuis le fond pour aller ensuite rejoindre la scène…
Ce n’est pas quelque chose que j’ai calculé depuis longtemps. C’est juste en arrivant sur le boulevard, alors je me suis dit : pourquoi pas continuer comme ça, faire une entrée par derrière, dans le noir, et traverser la salle avec une suite de lumière qui m’accompagnera. C’était pour moi une façon plus forte de se dire bonjour. Le contact serait plus immédiat, pas de présentations à faire, ni de temps à gâcher… Et les techniciens étaient réceptifs et doués, ça a bien marché.

On ne peut vraiment pas vous contredire, puisque même les filles et les femmes voilées s’étaient mises à chanter avec vous en chœur «Pour un flirt avec toi»…
Oui, ça pourrait paraître bizarre pour certains, mais pas pour moi, car les chansons c’est autre chose. Il y a que les oiseaux qui chantent. Quand on chante, on est dans une dimension poétique, une dimension spirituelle presque. Les choses sont profondes mais légères. Et la chanson, la musique permettent justement de fredonner des choses comme ça, qui paraissent un peu paradoxales, mais au fond elles sont tout à fait humaines.

Auparavant, dans la journée, vous avez effectué une virée à l’ancienne maison de votre tante…
Oui tout-à-fait, même si ce fut compliqué pour trouver la demeure exacte. Parce qu’elle-même ne se souvenait pas bien de cette maison, de l’adresse exacte je veux dire. Elle se souvenait juste de l’avenue, du virage, de l’épicerie mais pas de l’adresse proprement dite. Et puis, il a fallu donc attendre le jour même pour retrouver cette adresse, et nous y sommes alors allés. On a d’abord regardé la porte et j’ai fait faire des photos au numéro et c’est 61 Bis et nous sommes alors montés au premier étage et on frappé à la porte. J’ai pu entrer et j’ai même photographié un bol de semoule, puis je me suis mis à pleurer par ce que ce bol-là, c’était pour moi toute mon enfance. Je voyais ce bol-là dans la cuisine de ma grand-mère, ma tante mettait ses mains dans la semoule… Et la photo, je l’ai envoyée à ma tante, et ce fut quelque chose de très fort surtout pour elle qui est à Paris. Et le retour de son émotion sur moi, c’est quelque chose de formidable, parce que pour se dire je t’aime, il y a plusieurs façons de se le dire. On peut le dire certes, mais on peut aussi le faire en agissant, en se souvenant de ses souvenirs à elle. Et les souvenirs de ma tante sont plus importants pour moi que peut-être pour elle-même et ce fut avec plaisir que je les ai réveillés. Déjà, quand elle a su que j’allais venir en Algérie, elle m’a laissé des messages. Je lui ai proposé de venir mais elle ne pouvait pas, elle avait mal aux pieds, elle s’est fait opérer, donc elle ne pouvait pas venir cette fois-ci, mais je lui ai parlé d’ici à plusieurs reprises hier, d’abord elle était dans le métro, puis dans la rue, puis dans un restaurant à déjeuner… Et après, ce matin, elle m’a envoyé une photo avec une Kachabia devant la maison de mes grands parents où elle vit aujourd’hui… Donc ce lien avec elle est fort. Elle est très émue de savoir qu’elle est la gloire de ma famille. Quand j’étais petit, c’était une lumière et ce n’est qu’extraordinaire pour moi de pouvoir aujourd’hui lui procurer cette émotion, réveiller sa mémoire qui n’était pas endormie, mais disons qui était en sourdine, elle ne veut pas embêter les gens avec sa mémoire, elle n’aime pas parler d’elle, elle n’a jamais été en conflit avec quiconque dans la famille. Elle avait décidé d’épouser un Algérien, ce fut son choix, et ça été un choix (critiqué ?) contredit même au sein de ma famille… Mais c’est une femme formidable, elle a appris à des enfants à lire et à écrire et là je réveille un peu ses souvenirs, je lui redonne du sourire, ça lui procure une émotion qu’elle n’a pas eue depuis si longtemps. Je n’espérais pas pouvoir lui faire un cadeau comme ça un jour.

Revenons au concert. Vous vous êtes déjà rendu compte que vous aviez un public ici en Algérie ? Peut-être d’autres concerts à prévoir et pourquoi pas une tournée ?
En tous les cas, ça m’a vraiment fait plaisir. Maintenant, pour envisager une tournée, ce n’est pas un projet qui me reviendrait à moi seul. Mais intégrer par exemple Alger dans ma prochaine tournée internationale, ça parait devenir quelque chose de très crédible.

Une escale en Kabylie vous tenterait ?
Bah oui, mais bien sûr ! Je vous le dit tout de suite, j’ai pas mal d’amis Kabyles et je ne l’ai pas fait exprès… (rire). Non sérieusement, j’ai quatre ou cinq amis algériens, je citerai Kamel qui a une galerie d’art à Paris et qui défend d’ailleurs beaucoup la culture algérienne, Abdelkader qui est le président de ma fondation, Mohammed (Saâdi) et puis celui qui se charge de mes concerts, le producteur… Et j’imagine qu’à travers eux, tout est possible à envisager en Kabylie.

Vous arrive-t-il alors de prononcer quelques mots en kabyle ?
Franchement non, je ne connais pas.

Mais c’est un grand paradoxe non ?
Oui oui c’est fou ! Maintenant qu’on en parle, je m’en rends compte, mais peut-être que c’est parce qu’entre nous on se parle tout le temps en français, on travaille à Paris, mais peut être que si je revenais plus souvent, j’apprendrais quelques mots au moins.

Bref, passons. Peut-on dire plus globalement qu’après ce spectacle, vous ouvrez une nouvelle page sur le regard que vous portez sur l’Algérie ?
Vous savez, le regard que j’avais sur l’Algérie était déjà très positif, puisque c’est un chagrin très fort que mon père a vécu, que ma tante a vécu et que ce pays a vécu et que la France toute entière a vécu aussi. Tout le monde a perdu la guerre. Donc, c’est chargé d’émotion et très responsable de ne pas commettre une erreur de langage ou autre que je suis venu. Quand je suis invité chez quelqu’un, il faut que je m’habille, et il faut être le plus beau possible, le plus respectueux possible et le plus humble possible. C’est le cliché d’une telle circonstance que je me devais de respecter.

Vous aviez peut-être des appréhensions avant de venir ?
Non aucune ! Certes, certains m’ont dit : ah tu vas en Algérie ? T’as pas peur ? Et j’ai répondu que je ne pensais pas que l’Algérie me veuille du mal ! Et ça s’est confirmé, car je n’ai reçu que des témoignages affectueux, chaleureux et émouvants. Et j’ai apporté à certaines personnes je crois, en écoutant les commentaires, la possibilité de retrouver, un peu comme ce que j’ai fait avec ma tante, de la chaleur, de la tendresse et des souvenirs…

Mais dans ces souvenirs, il y a aussi ce lourd fardeau de l’Histoire qui fait toujours mal…
Moi je considère qu’il est possible de dépasser ce qui doit l’être et je crois que c’est en chemin. La passerelle est déjà construite et nous sommes sur le chemin de cette réconciliation. Mais il faut comprendre que quand on cache les mots, quand on dit évènement alors que c’est une guerre, quand on ne reconnait pas exactement cette souffrance, cette injustice, cette violence qu’un pays a vécues, que deux pays ont vécues, que des gens innocents ont vécues, je crois que c’est le moment… Je l’espère en tous les cas !

Peut-être que c’est plus facile aux artistes aux hommes de lettres de dire ces mots crus d’abord, pour que les politiques suivent…
Oui, pourquoi pas ! Il est vrai que dans la crise mondiale que nous vivons, les artistes peuvent servir de repères, de passeurs... Et je garde espoir que la fraternité et l’union des peuples algérien et français se soudent à l’avenir de plus en plus.

Mais sinon avant de boucler cet entretien, peut-être quelques infos sur l’actu de Marc Lavoine ?
Et bien, je sors un disc au mois de mai prochain. Et pour l’exclusivité, je vous annonce que ce sera le 18 mai je crois. Je sors aussi un film avec Kev Adams. Et une série qui va passer sur France 2 dans laquelle je joue un flic. Et puis j’entamerai ma tournée bientôt.

Votre message aux Algériens et aux Kabyles en particulier ?
Je vous aime et j’espère vous revoir bientôt. Et j’espère vraiment venir en Kabylie faire un tour de chant. Ce serait vraiment bien.
Entretien réalisé par Djaffar Chilab.

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