Par DDK | 17 Mai 2018 | 2599 lecture(s)

HAMID CHACHOUA, docteur en économie et vice-P/APW de Bouira

«L’ennemi des investisseurs, c’est la bureaucratie»

Le docteur Hamid Chachoua, vice-président de l’APW de Bouira, parle dans cette entretien de l’investissement. Il dit espérer que la wilaya de Bouira bénéficiera prochainement de plusieurs zones d’activités à même de relancer une économie freinée par plusieurs facteurs, notamment la bureaucratie.

La Dépêche de Kabylie: Peut-on dire que Bouira suscite l’engouement des investisseurs?
Hamid Chachoua : Des investisseurs algériens spécialisés dans la logistique maritime, aérienne et terrestre de l’exportation des produits maraichers et agricoles en général ont exprimé le souhait de s’implanter à Bouira. Des responsables de ce groupe sont venus faire de la prospection afin de s’installer et voir les différents produits agricoles connaissant des méventes. Il faut dire que plusieurs exploitants agricoles se plaignent, en effet, de ne pas trouver preneurs lors de la saison de récolte de leurs produits maraichers. Ces investisseurs recherchent un endroit stratégique pour implanter leur base à proximité de l’autoroute Est-Ouest ou à côté d’une gare ferroviaire, pour disposer des commodités d’acheminement des marchandises. L’assiette exigée est assez importante, car en plus de l’installation des unités de transformation des produits agricoles, ils envisagent l’emballage et le packaging selon les normes sanitaires internationales, car les produits seront destinés essentiellement à l’exportation. Il peut même y avoir dans l’enceinte de cette plate-forme logistique une administration douanière pour faire les procédures de dédouanement, (déclarations de douane et le bon levé directement à l’export) sur place afin de faciliter la tâche et les procédures au niveau des ports ou aéroports. C’est un projet qui peut s’avérer fort judicieux et surtout non négligeable sur le plan de l’administration fiscale locale ainsi que pour les caisses du Trésor Public. En plus, notre wilaya est à vocation agricole par excellence. Le seul problème rencontré par nos agriculteurs demeure la mévente de certains produits frais, et la difficulté de leur écoulement notamment ceux issus du maraichage. C’est à partir de ce constat que nous avons songé à réaliser cette plate-forme logistique à Bouira pour aider les agriculteurs et exploitants agricoles à valoriser certains produits agricoles. La pomme de terre de Bouira ainsi que plusieurs niches de produits maraichers gagneraient à se faire connaitre à l’international et même au niveau national.

Ces produits répondent-ils aux normes internationales ?
Oui justement, dans la plate-forme que ce groupe compte installer à Bouira, il est envisagé un bureau d’étude chargé de faire le suivi et l’accompagnement des exploitants agricoles voulant céder leurs produits. Des conseils seront prodigués aux agriculteurs pour respecter les techniques de productions de fruits et légumes destinés à l’exportation pour offrir une compétitivité parmi l’ensemble des produits collectés aussi bien sur le plan de la qualité que du prix, et ce, à travers les différents pays. Parmi les conditions requises à l’exportation des produits maraichers, la traçabilité, et cette base logistique pourra ainsi satisfaire à cette condition et remplir les critères demandés pour l’écoulement des produits algériens sur le marché international. D’ailleurs, des contrats de fidélité et de performance seront signés entre ce groupe et nos exploitants agricoles. Il est impératif, également, d’assurer le label bio sur les produits destinés à l’export car c’est l’une des normes exigées sur le marché international et c’est pour cela que les responsables de ce groupe requièrent que les cultures des différents fruits et légumes se fassent de manière naturelle sans intrants chimiques et autres produits phytosanitaires.

Pourquoi ce groupe a-t-il jeté son dévolu sur Bouira ?
Pour le climat tempéré et propice à différentes cultures, de même que sa position géostratégique s’imposant comme carrefour entre l’Est et l’Ouest et le Nord et le Sud du pays. Les terrains agricoles et la vocation agricole d’excellence de la wilaya sont autant d’atouts que recèlent Bouira. Cela dit, les produits issus de l’agriculture de montagne sont entièrement bios. Personne n’utilise des engrais chimiques pour cultiver les figuiers, grenadiers, cerisiers, oliviers et autres vergers de hautes montagnes. Nos paysans privilégient toujours les engrais naturels avec le fumier des élevages et la qualité des fruits se remarque aisément sur les étals. Ce projet souhaité par ce groupe de logistique algérien est bénéfique, car il vise à encourager les agriculteurs en garantissant la vente de l’ensemble des produits avant qu’ils arrivent à maturité. Un avantage non négligeable pour les exploitants agricoles qui se plaignent à chaque saison du problème d’écoulement de leurs marchandises. Actuellement, les responsables de ce groupe ont entamé une vaste collecte d’informations et ils sont sur le terrain pour prospecter.

Sinon à part l’investissement dans le domaine de l’agroalimentaire, y a-t-il d’autres grands projets pourla wilaya ?
Il nous faut établir un diagnostic fiable avant de nous prononcer sur les avantages comparatifs de chaque secteur et chaque zone, car il existe des zones dans le domaine de l’industrie et de transformation des produits agricoles. La zone d’Ath Mansour est également à encourager pour l’industrie dans la pétrochimie, entre autres, et ce, avec la proximité de la station de pompage des hydrocarbures. Pour cela, il faut une étude poussée pour installer des zones industrielles spécialisées dans différents secteurs d’activité. C’est ainsi que l’on offrira un climat favorable, avec des infrastructures de base

Ces zones d’activités spécialisées sont-elles réalisables, sachant que la plupart des P/APC se plaignent du manque de foncier ?
Pour le problème de foncier, j’ai eu à le souligner à maintes reprises, il faut des sorties sur le terrain pour diagnostiquer et voir si les assiettes foncières peuvent être dégagées pour abriter des zones d’activités. La plupart des terres sont classées comme étant à vocation agricole, même si leur rendement est faible. Nous pouvons réfléchir au déclassement de ces terres pour les dédier à la création de zones d’activités ou industrielles. Cependant, il ne faudrait pas commettre les mêmes erreurs que dans le passé. L’extension de la zone industrielle d’Oued El Berdi qui n’est pas encore viabilisée depuis toutes ces années, démontre que si les pouvoirs publics avaient privilégié la création d’autres zones, les investisseurs auraient pu entrer en activité au niveau de notre wilaya. Les procédures administratives sont vraiment lentes pour réaliser les viabilisations nécessaires sur l’extension de la zone industrielle de Sidi Khaled, et cela traîne au niveau des différents services en charge de ce dossier. Vous savez, l’ennemi de l’investisseur est la bureaucratie, c’est pour cela que nous préconisons de passer à la facilitation des procédures afin de booster l’investissement dans notre wilaya. Il faut penser et agir pour une économie de base, une économie traditionnelle et ce n’est qu’une fois ce cap franchi que nous pourrons nous diriger vers d’autres secteurs, comme les énergies renouvelables dans des zones de hautes montagnes pour le raccordement en énergie, en solaire ou en éolien. Un travail que nous comptons mener prochainement avec la SDC pour faire des études sur les zones propices à ce genre d’investissement. Lors de la dernière session de l’APW, j’ai proposé la création d’une commission mixte entre les élus de l’APW et l’exécutif de wilaya afin d’étudier différents projets dont notamment celui des énergies renouvelables, dans l’investissement et autres. Il s’agit, d’ailleurs, d’une des recommandations que nous avons inscrites et que nous allons mettre en place pour entamer le travail qui nous attend.

Cinq mois après votre élection à la tête de l’APW, quel constat faites-vous sur l’investissement ?
À Bouira, l’investissement est freiné par les lenteurs des procédures administratives tout comme l’économie du pays basée sur les hydrocarbures. L’impact de l’économie nationale se fait ressentir à travers toute la wilaya de Bouira. En plus, l’instabilité de l’exécutif n’est pas pour faciliter les choses. La wilaya de Bouira est devenue un centre de transit pour les walis qui se succèdent ainsi que les directeurs de différents secteurs sensibles, comme celui de l’investissement. Cette instabilité nous la payons chère et elle se répercute négativement sur les dossiers en instance, sur le bon déroulement de l’investissement en général ainsi que sur l’économie de la wilaya.

Les défis à relever sont donc multiples ?
Notre démarche est scientifique, il faut développer une stratégie bien claire dans les différents secteurs, l’agriculture, l’industrie, le tourisme et autres, pour pouvoir accompagner le développement et atteindre nos objectifs. Sans stratégie, nous ne pouvons ni suivre, ni accompagner cette dynamique économique que nous souhaitons insuffler. Les opportunités de la région sont à faire valoir et chaque secteur a l’obligation de se fixer des objectifs à atteindre à courts et moyens termes pour mettre en valeur notre wilaya. Lors de la dernière visite du ministre de l’Énergie à Bouira, nous avons souhaité l’implantation d’une raffinerie à Ath Mansour, mais l’avis du premier responsable du secteur est tout autre. Sa vision est d’investir pour satisfaire le marché local. À mon avis, il serait judicieux de penser à l’exportation des produits raffinés, parce qu’ils ont une forte valeur ajoutée. Il faut investir dans des raffineries à l’échelle nationale, cela permettra la création de postes d’emploi à même de créer une dynamique économique pérenne. Enfin, je dirais que des zones d’activités doivent impérativement être créées dans toutes les communes de la wilaya afin de garantir un équilibre régional dans le domaine de l’investissement et faire bénéficier tous les demandeurs d’emploi sans exception. Cela permettra d’éviter l’apparition d’autres fléaux sociaux, car certaines régions sont victimes d’isolement en pensent être marginalisées. Ces situations risquent de créer des mécontentements dont certaines parties pourraient se servir à des fins malsaines.
Entretien réalisé par Hafidh Bessaoudi

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