Par DDK | 18 Aout 2018 | 2841 lecture(s)

TéMOIGNAGE - Il avait rejoint les rangs de l’ALN en janvier 1956

Si Moh remonte la guerre...

Parmi les légendes encore vivantes de la guerrer de libération nationale, Hocine Mohand Oubélaïd, dit Si Moh. Un témoin de son temps, qui préserve jalousement ses notes et le souvenir de ses nombreux frères et faits d’armes. Il se souvient de chaque nom, de chaque embuscade et de chaque lieu. Hocine Mohand Oubelaïd est né en 1934 à Aït frah (un village de la localité de Larbâa Nath Irathen). Il a assumé plusieurs responsabilités au fil des années de lutte, à commencer par chef de région 1, zone 4 de Michelet. Chef de région 1, zone 3 de Fort National, chef du secteur 2, région 3 d’Aït Djenad et chef du secteur autonome d’Azazga.

La dépêche de Kabylie : Parlez-nous de la situation d’avant le déclenchement de la guerre de libération.
Si Mohand Oubélaid : Ma vie se partageait entre l’Algérie et la France, elle ne différait guère de celle de mes compatriotes émigrés. J’enchaînais les journées de travail pour gagner ma vie et envoyer l’argent au pays. La situation était très difficile que se soit ici en Algérie ou en France, où on était persécutés et mal vus partout où on passe. On n’est bons que pour les sales besognes. Le colonisateur s’enrichissait sans cesse de nos richesses, et l’algérien est appauvri, obligé de se séparer des siens et de sa terre pour survivre.

Quand avez-vous rejoint le maquis ?
D’abord, le déclenchement de la guerre de libération nationale fut, pour moi comme pour mes compagnons d’exil, une surprise totale, un séisme qui nous précipita dès lors dans un état d’exaltation sans précédent. Nous étions assoiffés d’informations et la moindre nouvelle en provenance du pays et en lien avec la révolution, était largement analysée, commentée et partagée. La situation était pareille au pays, et dès le 1er novembre, la population était unie autour de la même cause. Ils en avaient marre des fausses promesses, des faux espoirs et de la misère. En outre, ils avaient marre du joug colonial. La première tentative pour rejoindre les rangs de l’ALN, était en juin 1955. Je reçus une convocation du pays pour une visite médicale d’incorporation au service militaire. J’en ai discuté avec mes proches (en France) qui m’encouragèrent de me rendre au pays pour répondre à la convocation et, par la même occasion, m’informer à la source, sur la réalité de la révolution en cours. Une fois arrivé, le premier contact avec les membres de l’ALN, fut organisé au niveau de mon village à Aït Frah, (relevant de la commune de Larbâa Nath Irathen, ex Fort National), où je leur ai dit mon souhait d’intégrer les rangs de l’ALN. Si Nacer (le colonel Mohamedi Said) du village d’Aït Frah, me refusa. Pour lui, il est plus que nécessaire que la population s’unisse autour de la révolution et c’était là ma mission! Il me chargea ainsi de me rapprocher de Hamoudi Tahar, possédant un local au niveau du chef-lieu de Larbâa Nath Irathen, lieu de rassemblements et de réunions des moudjahidines et des mousseblines où je fus désigné comme agent de liaison. Je faisais toutes sortes de missions, transport de colis d’armes, argent, vêtements pour les moudjahidines… pour me camoufler et faire ma tache tranquillement, je travaillais comme clandestin avec ma voiture, une Chrysler, jusqu’à la fin de l’année 1955. Au début de 1956, (mois de janvier), lors d’une réunion, j’ai rejoint officiellement les rangs de l’ALN. Ce jour-là, c'est-à-dire, la nuit du 2 au 3 janvier 1956, le groupe de moudjahidines de si Tarik (Benouar Mehena), se refugia dans mon village natal (Ait Frah), chez mon beau père Yahiaoui Ahmed. Ils (les moudjahidines), revenaient d’Ibahlal où ils avaient incendié les Bulldozers qui faisaient l’ouverture de la route vers Ighil gufri, relevant de la localité de Larbâa Nath Irathen. J’ai rejoint la maison où ils étaient réfugiés et j’eus le privilège de discuter longuement avec Si Tarik à qui j’ai fait part de mon souhait de rejoindre le maquis. Il tenta de m’en dissuader, disant que l’organisation révolutionnaire avait grand besoin de ses agents de liaison, mais devant ma détermination et mon insistance, il se rendit à ma volonté. Après mon serment, Si Tarik convoqua une assemblée générale du village, et leur expliqua les raisons de cette lutte, nécessaire et incontournable pour l’indépendance. Et c’est à partir de ce jour, que j’ai rejoint les rangs de l’ALN. Plusieurs rassemblements identiques à celui d’Aït frah furent organisés dans différents villages de Larbâa Nath Irathen, tels que Taourrirt Amokrane, Ikhlidjen, Ait Mimoune, Thighilt El Hadj Ali…

Comment avez-vous pu faire face à une aussi grande puissance mondiale ?
Bien que nous manquions considérablement de moyens, surtout d’armes, notre détermination et connaissance du terrain nous ont beaucoup aidés, de plus, la population s’est ralliée à la cause, elle nous a donné tout ce qu’elle possèdait, nourriture, habits, maisons… pour que nous ne manquions de rien. Sur le plan militaire, notre tactique de guerre se basait essentiellement sur la guérilla, (attaque surprise et fuite), missions de sabotage, pour marquer notre présence et porter un coup dur au moral de l’armée française. Personne n’ignore que nous étions inferieurs à l’armée française à tous points de vue, que soit humain, ou matériel, surtout en arsenal de guerre. Une rencontre frontale serait donc du suicide, sauf en cas de force majeure. De ce fait, chaque attaque devait surtout compter sur l’effet de surprise. Mais, nous avons pu surpasser cette armée et lui porter un coup dur.

Quelles sont les grandes batailles auxquelles vous avez assisté ?
Le premier attentat organisé au niveau de la localité, est la liquidation physique du maire de Fort National, en occurrence Marcel Frappolli. Ce dernier inquiétait beaucoup les hauts responsables de l’ALN, parce qu’il était très populaire et rusé. Il avait rallié autour de lui la population, et sans le soutien de cette population, l’ALN étoufferait. Les hauts responsables de l’ALN, avaient confié la mission à Dial Arezki, du village d’Aït Atteli, qui l’avait liquidé près de chez lui, le 22 août 1955. Bien évidement, les batailles que nous avions livrées à l’armée française sont nombreuses, je garde en mémoire chaque bataille, et dans les moindres détails. L’ensemble des régions ont connu des batailles, à commencer par Aït Aggouacha (Ait Meraou, El Misser, Aït Mimoune, Icheriden, Aggumoun Izem…), ou Aït Oumalou, (Arous, Tablabalt, Iaboudene, Tadart Oufela…), ou à Tizi Rached, ( Ighil Oumechedel, Igounane, Icharaïoune…) ou encore ici, à Fort National (El Hammam, Aït Frah, Aït Atelli, Taourirt, Azouza, Ikhlidjen, Ighil Gufri…),des batailles où nous avions perdu beaucoup de frères d’armes, pour qu’aujourd’hui, l’Algérie soit libre et indépendante. Je me souviens encore du conseil de wilaya qui avait réuni tout l’État Major de la Wilaya 3, un conseil convoqué par Krim Belkacem et si Nacer (le colonel Mohamedi Said), au niveau du village Afernakou, le 24 janvier 1956 et qui avait duré trois jours, soit du 24 au 27 janvier. 200 hommes environ étaient réunis. L’un des points de l’ordre du jour du conseil de l’ALN était la restructuration de l’édifice structurel de l’ALN. C’est lors de cette réunion qu’il fut procédé au découpage des secteurs et régions. A la fin de ce conseil, soit le 27 janvier, chacun avait pris sa direction, et notre section prit le chemin d’Aguemoun Izem. Vers trois heures du matin, à mi-chemin, entre Icheridene et Aguemoun Izem, nous aperçûmes un convoi de camions aux phares allumés, une quarantaine environ, qui descendaient de Michelet et se dirigeait vers Larbâa Nath Irathen. Le mouvement d’une force aussi considérable nous inquiéta, et le chef du secteur, Ammi Amar, nous demanda ce que nous pensions de ce mouvement de troupes ennemies. Si Ahcene Amechtouh (Metrek), lui répondit qu’il est probable que se soit une réaction de l’ennemi suite à des informations tardives sur la réunion et le rassemblement des responsables de notre wilaya, dans le secteur d’Aït Oumalou (village Afernakou). Le lendemain, vers 21 heures, une sentinelle accourut pour nous informer de la présence, à la Djemaa du village d’Aguemoun Izem (lieu de notre refuge), de quelqu’un qui lui semblait être un responsable important de la révolution et qui avait demandé à voir les moudjahidines. Je partis avec Si Ahcene Metrek à la rencontre du personnage en question et nous eûmes la surprise de nous trouver face à Mohamedi Said, alias si Nacer. Il nous apprit qu’un événement tragique était survenu dans le secteur d’Aït Oumalou, au village de Tablabalt où un grand ratissage a eu lieu, juste après la fin du conseil, et que plusieurs frères d’armes, sont tombés aux champs d’honneur, parmi eux, si Tarek (Benouar Mehena). Le choc de sa disparation fut pour moi très rude. Mais, le chagrin est un luxe qu’on ne pouvait se permettre, nous étions en guerre. Bien entendu, plusieurs batailles sont livrées un peu partout, un livre ne suffirait pas pour toutes les raconter.

Parlez-nous de ce livre justement que vous avez publié ?
C’est un livre que j’ai écrit et que j’ai publié en 2015, sous le titre «Itinéraire d’un combattant de Fort National». Je l’avais commencé il y’a de cela plusieurs années et je l’ai achevé en 2015. C’est un témoignage de ce que j’ai vécu durant la guerre, des frères d’armes, ainsi que des nombreuses missions que j’ai accomplies avec mes compagnons d’armes. J’estime que c’est un devoir de le faire, afin de leur rendre, à ma façon, un vibrant hommage. Bien que fatigué et malade, je prévois de publier, incessamment, un autre livre de ce genre, afin de léguer aux futures générations, le patrimoine de leurs aïeux.

Durant la guerre, croiyiez-vous vraiment atteindre l’indépendante un jour ?
Même si la lutte armée était rude, et l’ennemi plus nombreux et bien armée, notre cause était juste, notre foi et notre détermination nous rendaient plus forts et nous ont permis d’arriver au but suprême. Nous étions sortis offrir notre vie, pour que notre patrie retrouve la liberté. Nous avions cru en notre cause et nous avons pu atteindre notre objectif. Mon souhait le plus cher est que chaque algérien s’intéresse à son histoire, à son passé, afin de savoir qui il est et d’où il vient, et surtout qu’il sache les sacrifices des Chouhadas. Je souhaite aussi, que notre région ait son propre musée afin que tout ce que j’ai comme photos, articles de presses, notes de guerre… soient exposés et mis à la disposition du public dans l’endroit qui leur sied, et ainsi aider un tant soit peu ceux qui s’intéressent à la recherche sur la guerre de libération et l’histoire de la révolution.
Entretien réalisé par Youcef Ziad.

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