Gazon maudit

Boukhalfa, vendredi, vingt heures : des lueurs multicolores jaillissent de presque tous les balcons. Dans les grands quartiers populaires, comme celui-là, la fête du Mouloud est célébrée en grande pompe. On entend même les chants religieux des femmes entrecoupés des explosions de pétards. Soudain, un tonnerre assourdissant suivi de rafales effaçe les éclats de ces petits artifices. Il s’agit d’un tir d’artillerie venant du côté nord-est d’Amizour, faible à repérer depuis ce quartier situé sur les hauteurs ouest. La population encore surprise par ces bombardements de jour comme de nuit s’efforce de s’y habituer depuis le déclenchement de cette opération militaire de grande échelle visant un important groupe terroriste écumant les maquis d’Azru n’Bechar surplombant la localité de Merdj Ouamane. Depuis une semaine, le quotidien des habitants de cette région de la rive droite de la Soummam est complètement perturbé. Outre les bombardements et le bruit des hélicos survolant sans répit cette région, les citoyens se trouvent presque isolés du monde, suite à la fermeture de la RN 75 vers le chef-lieu Amizour. Durant cette nuit agitée comme les précédentes, les tirs de feu nourris ont duré plusieurs quarts d’heure. Les jeux de lumière éteints, Boukhalfa à l’instar d’autres localités, sombre dans un silence absolu. Parmi les quelques jeunes formant de petits groupes et qui suivent le pilonnage, il y a ceux qui se targuent d’identifier avec précision l’armement utilisé par les militaires. Ces éclairs qui traversent le ciel comme des étoiles filantes sont des bombes traceuses, dira Mohand, lui qui a passé deux mandats de service militaire. Samedi matin, c’est le jour du souk à Amizour, il y a moins de monde que d’habitude. En ce jour férié et la route fermée aidant, les habitués de ce marché ont préféré s’abstenir d’y aller. Ceux qui ont osé se déplacer l’ont fait la peur au ventre en imaginant le pire. Ces terroristes qui luttent pour vivre leurs derniers moments, car pris en étau par un impressionnant dispositif militaire, sont prêts à tout. Des attentats pour desserrer les tenailles sont à craindre à tout moment et en tout endroit. Dans les cafés et les places de rencontres, les discussions vont bon train sur les bilans quotidiens de cette opération et l’on s’interroge surtout sur la durée de cette opération jamais vécue par cette région que l’on croyait échappée à ces offensives.

La peur est pressentie partout dans ces localités surplombant les monts d’Azru n’Bechar. A Tadart Tamokrant et les villages avoisinants, on commence à remettre sur le tapis le problème de l’insécurité. « Nous avons déjà alerté les autorités locales quant au manque d’éclairage ici ». Ces localités constituent un passage sécurisé pour les terroristes et les transporteurs clandestins de sable de par les routes sans contrôles qui mènent vers Boukhlifa et Boumandas (Sétif) via Barbacha. En empruntant ce chemin de wilaya vers Amizour à travers les villages de Boumraou, El Hamma et Aït Oumaouche, c’est les mêmes sentiments partagés par les habitants : la peur et l’insécurité.

En contrebas de ce relief, plusieurs petits villages à l’instar d’Ihayounen, Ibakouren, Iharqan, Amayaz et autres vivent paisiblement loin des regards. Ce dernier village méconnu est néanmoins un lieu historique car il a servi de QG aux résistants anti-Espagnols puis de base de résistance contre le caïd Ourabah d’Amizour, allié de la France. Depuis le début de cette opération, les habitants de ces villages isolés ont changé de rythme de vie : sortir quand c’est nécessaire sinon rester chez soi pour porter soutien aux enfants traumatisés par les bombardements. Beaucoup parmi eux disent avoir ramassé de leurs jardins ou sur le toit de leur maison des petits obus et des balles. Le risque d’être atteint, par une balle perdue est omniprésent. D’ailleurs l’on parle d’un cratère causé par un obus découvert sur la dalle d’une maison. Un autre citoyen a vu ses fenêtres partir aux éclats suite à une déflagration. Mais la grosse facture de cette situation est payée par les habitants de Merdjouamane et les localités avoisinantes. C’est au niveau de cette agglomération qu’un grand dispositif militaire est installé. Et c’est à partir de là aussi que les premières opérations de pilonnage sont menées. Tous les bombardements visant des foyers suspects de terroristes sur le carré forestier surplombant les localités d’Ibakouren et de Sabt Aqdim sont menés sous l’œil angoissé des habitants. Beaucoup parmi les riverains de ce champ de bataille voyant leurs enfants et femmes traumatisés par les tirs stridents et les bombardements nocturnes, ont plié bagages vers Amizour ou Béjaïa où il sont hébergés provisoirement par des proches. C’est le cas des Aït Alloua et des Mansouri qui sont plus exposés aux aléas de cette offensive inhabituelle. Imaaziouen, Aït Ihya, Ihadjaren et la ferme Roha ne sont pas plus gâtés puisqu’ils se trouvent à quelques mètres à vol d’oiseau de la trajectoire des tirs. Dans ces même villages, plusieurs pères de famille n’ont pas rejoint leur travail depuis quelques jours, car ne pouvant laisser enfants et femmes seuls par ces temps stressants. Sans accès au chef-lieu pour effectuer leurs ravitaillements, certains habitants de Merdj Ouamane pensent déjà au manque de produits de première nécessité tel que le lait qui se fait rare. Depuis le début de cette opération, les habitants coupés de leur localité-mère sont contraints de faire le détour que El Kseur, via Béjaïa et Ouedghir pour se rendre à Amizour qui se trouve à huit kilomètres de cette zone rouge qui se trouve confinée en vase clos.

Des conditions sécuritaires obligent donc des citoyens à effectuer presque 100 km en aller-retour, une autre saignée financière pour les petites bourses afin de payer les déplacements somme toute pressants.

La plus grande galère est celle des lycéens de cette localité qui vivent un huis clos, forcés eux aussi à faire « le tour du monde » pour ne pas rater leurs cours. Certains de ces élèves du secondaires issus de familles pauvres n’ont pas rejoint leurs bancs de classe en ce premier jour de la reprise scolaire après les vacances printanières. Quant aux élèves du CEM et du primaire situés tout près du cantonnement militaire, il ont préféré prolonger leurs vacances jusqu’à nouvel ordre. Ici à Merdjouamane, même si l’on essaye de s’habituer à ce nouveau rythme de vie imposé, le calvaire risque de durer longtemps. Dans cette région à vocation agricole par excellence, le temps est au point mort, les fermiers et les éleveurs ne savent à quel saint se vouer, impossible de se rendre aux poulaillers et aux ruchers nombreux dans les plaines, diront les propriétaires qui n’espèrent qu’une chose « que l’opération soit menée à terme dans les plus brefs délais, sinon bonjour les dégâts ». Des désagréments et des aléas qu’affrontent ces citoyens stoïques qui essayent tout de même de garder leur sang-froid en reconnaissant que la lutte antiterroriste est un devoir sacré. Dans ces pâturages et montagnes verdoyantes, il y a des monstes qu’il faut éradiquer telles les mauvaises herbes, pour que le printemps soit beau.

Nadir Touali