Par DDK | 11 Juin 2005 | 3401 lecture(s)

Un village, une histoire

C’est un village qui est connu surtout par son passé révolutionnaire, mais aussi par une cohésion sociale qui se transmet de génération en génération. La pérennité de ses us et autres traditions ancestrales est assurée par une structure appelée : “Tajmaât N Laârch Iwaquren”.

Origine IwaqurenPour en savoir davantage sur les secrets de cette organisation sociale et solidarité entre villageois, nous nous sommes rapprochés des membres de ce comité (Tajmaât) qui ont bien voulu répondre à toutes nos questions. En effet, le premier point soulevé est relatif à la nomenclature du village : “D’où vient le mot Waqur ? “A défaut de manuscrits, jadis, l’histoire se transmettait de bouche à l’oreille. Si on se fie bien sûr aux dires “N yemgharen”, on peut définir ce mot comme étant “un homme de sagesse et de parole”, ou tout simplement “Argaz B Bawal”. Cette définition est inspirée d’un oiseau appelé “Waqur”, qui a un bon son et qui vit dans les hautes montagnes. Et dire que notre village, ou “Taddart Iwaquren” (Tzimit) était jonchée au pied du Djurdjura. Voilà ce que je peux vous dire à ce sujet”, nous dira un représentant du comité.Notons que la première loi relative à la transcription des Algériens par l’administration coloniale remonte à l’année 1882. Elle a été catégoriquement refusée par les autochtones. Il a fallu attendre l’année 1890, pour voir les Algériens enfin accepter cette loi, sous peine d’être dénaturés.Quant aux origines de ce “Aârch”, un autre interlocuteur, nous répond : “Les premiers habitants qui ont constitué le noyau de notre “Aârch” se sont installés dans une éminence au sud-est de la majestueuse montagne du “Djurdjura”, connue sous le nom de “Tizimit”. C’était le lieu le plus élevé et stratégique à l’époque. Après, et pour des raisons sociales, économiques et sécuritaires, les habitants que cette aire n’arrivait plus à les contenir, ont pensé à l’extension “N Tadart”. C’est pourquoi certains se sont rendus à l’est, et avaient formé ce qu’on appelle aujourd’hui “Taddart Lejdhidh”, les autres se sont retournés vers le sud N tzimit pour former “Ighzer Iwaquren”. De nos jours, il reste encore des vestiges de cet ancien village (Tzimit)”.A la même époque, et pour fuir les hivers très rudes de la haute montagne, les grands éleveurs louaient des terres, qu’ils ont d’ailleurs achetées à longueur d’année, aux lieux dits “Tinswin”, “Aharrach” et “Adrar Séggane”. Il faut le signaler, l’économie d’un foyer kabyle dépendait à l’époque de l’élevage et du travail de la terre avant l’avènement de l’immigration qui remonte au début des années 1900, pour ce village plus précisément.

Immigration et résistance aux occupants françaisLe relief montagneux du village et les rudes conditions de vie ont poussé les habitants de l’époque à émigrer, dès 1912 vers la France, mais aussi, vers d’autres villes de l’intérieur du pays, comme Alger, Constantine et Annaba, à la recherche du travail. Ensuite, vint la Première Guerre mondiale, et à l’instar de tous les jeunes algériens, ceux de ce village étaient eux aussi recrutés d’office pour renforcer les rangs des Alliés contre les Nazis. La plupart de ces anciens combattants n’ont pas rejoint le village après la fin de la guerre, ouvrant ainsi le chemin de l’immigration aux autres.En sus de son apport purement économique permettant une nette amélioration des conditions de vie des villageois, cette immigration massive a permis de raviver l’esprit nationaliste parmi la population du village. En effet, en revenant au “bled”, ces immigrés qui avaient la chance de côtoyer des intellectuels et des politiciens avaient contribué à inculquer de nouvelles idées libératrices et révolutionnaires, parmi les citoyens. D’ailleurs, les résultats de cette sensibilisation ne se sont pas faits attendre, puisque en 1942, le aârch a enregistré ses premiers prisonniers d’opinion. Trois ans plus tard, soit en 1945, et suite aux crimes de guerre commis par les sanguinaires français, à Sétif, Guelma et Kherrata, la “Djemaâ” du aârch a décidé d’apporter secours aux rescapés de ce massacres sans nom. Tous les fellahs ont été, en effet, invités à verser une part de leur récolte acheminée par une caravane.Notons aussi, que bien avant cette date, la population avait pris part à toutes les insurrections tel que la bataille d’Icheridhen.

Le village et la révolution de 1954Avec 136 martyrs, et plus d’une centaine de veuves et autant d’orphelins, “L’aârch Iwaquren” a payé un lourd tribu de 1954 à 1962. Il a, en effet, été victime de la politique de “la terre brûlée”, en 1957. Le relief montagneux et la position géostratégique de la région ont fait d’elle un véritable fief et zone de repli pour les moudjahiddine, qui ont trouvé soutien et la protection la plus totale de la population locale.Pour couper toute relation entre les villageois et les éléments de l’ALN (El Djich), les soldats de Bigeard n’ont trouvé de mieux que de raser complément les villages de la carte et d’éparpiller la population. Ils ont brûlé d’abord Ighzer Iwaquren, le 6 mai 1957, avant que le deuxième village, Tadart Ledhidhne subisse le même sort, le 4 novembre de la même année. Les habitants ont été hébergés chez d’autres villageois de la région. Le territoire a été décrété zone interdite.Mais connaissant le caractère rebelle et révolutionnaires des citoyens d‘“Iwaquren”, cette politique de la terre brûlée ne les a pas empêchés, même dans de telles conditions d’apporter aide et soutien aux éléments de l’ALN. Alors, l’administration coloniale a décidé, en 1958, de les rassembler dans un camp de concentration entouré de barbelés (camps de toiles), d’où le nom actuel du village “L’étoile”, connu aussi sous le nom de Raffour, après l’indépendance.

“Tajmaât n laârch” et son rôle dans la cohésion socialeTahjmaât, cette structure propre aux villages kabyles a toujours existé depuis la nuit des temps et se transmettait de génération en génération. En effet, Raffour est, de nos jours, parmi les rares villages de la vallée où le comité garde encore sa crédibilité et exerce ses prérogatives d’antan. Ecoutons les explications d’un représentant du aârch, à ce sujet : “Si on revient un peu en arrière, cette structure remplaçait, jadis, l’administration et la justice coloniale. A l’époque aussi, le nombre d’habitants était très limité, au point où les “Tamman” (représentants des tribus), les connaissaient par cœur, comme “Tajmaât (place publique- était le seul lieu de rencontre pour les villageois, après les besognes quotidiennes. Les jeunes n’avaient pas le droit à la parole par humilité et respect aux aînés. Aussi, les décisions prises étaient indiscutables, et le nombre de gens instruits était vraiment très minime”. Aujourd’hui, certes, tout a changé. D’abord, il y a le facteur démographique, où le village compte plus de 10 000 habitants. Et puis, le citoyen est influencé de toutes parts : la parabole, l’école et les libertés individuelles sont garanties par la loi. Mais pour éviter d’éventuels conflits de générations, et assurer la pérennité de cette structure ancestrale, certaines précautions sont prises lors de l’élection des sages du aârch.D’abord, les membres sont élus démocratiquement et dans la transparence totale. Ils sont ensuite plébiscités sur fond de “averrah” (la criée). La force de cette structure réside aussi dans son caractère apolitique. Chaque délégué doit obligatoirement “oter sa casquette politique” à l’intérieur de Tajmaât”. Il y a toujours l'intérêt suprême du aârch qui prime.Notre interlocuteur ajoute : “L’autre point rénovateur qui fait la particularité de notre village, est la composante de ce comité. On y trouve des vieux, des jeunes, des intellectuels. Comme ça, chaque catégorie sociale est représentée. Ce comité, en effet, s’efforce de communiquer avec les jeunes, et d’être toujours à leur écoute.Voilà, grosso modo, comment notre “Tajmaât” arrive en ce début du troisième millénaire à exercer une tutelle morale sur toutes les activités au sein du village, et à se faire respecter de tous”. Bien sûr cette “Tajmaât” est régie par une réglementation interne propre au village, avec toutes ses spécificités. Cet ensemble de règlements est soumis à l’approbation populaire avant son application.L’existence de cette structure n’exclut nullement le travail associatif, où pas moins de sept associations activent dans le village dans des domaines différents, et selon des programmes bien définis. Les sages exercent sur elles (les associations) un pouvoir moral, qui consiste essentiellement à préserver l’intérêt suprême du village, et, à veiller sur la cohésion sociale et prévenir d’éventuels conflits.Tajmaât du aârch contribue aussi au désenclavement du village, et ce en organisant des volontariats (Tachemlit), que se soit à Raffour, ou dans l’ancien village Iwaquren : l’organisation de Timechret, la circoncision gratuite pour nécessiteux : la distribution de denrées alimentaires et d’articles scolaires, organisation des cours de soutien pour les classes d’examens, tenues de conférences liées essentiellement aux fléaux sociaux, et bien d’autres activités d’utilité publique. Mais le rôle primordial “N tajmaât” reste le règlements des conflits à l’amiable.

Préoccupations et attentes des villageoisEn sus de certaines demandes liées à la réalisation de nouvelles infrastructures (bibliothèque, lycée, polyclinique, complexe sportif, etc.) ainsi que la modernisation et l’aménagement des biens existants, ce qui préoccupe sérieusement les membres “N tajmaât du aârch, c’est bien l’extension futur du village ; qui selon les données actuelles est pratiquement impossible. A ce propos l’un des membres du aârch explique : “On est vraiment cernés de partout. A l’ouest Soummam au sud, des propriétés privées, mais aussi par des terres agricoles, où l’usage du béton est interdit. Vraiment on étouffe. Imaginez un adolescent qui sort de chez soi. Il se trouve automatiquement dans la rue, aux cafés, sinon il gêne tout simplement. Tout ça bien sûr en absence d’aires de distractions, de jeux, et d’autres infrastructures adéquates. Le résultat est clair. Ce pauvre adolescent ou jeune est une proie facile et intègre facilement le rayon des fléaux sociaux (drogue, toxicomanie, délinquance). Sans oublier le problème du logement, du mariage, du travail, etc…”.Enfin, les habitants de ce village révolutionnaire, à travers “tajmaât n l aârch” lancent un appel de détresse aux autorités compétentes de la wilaya afin qu’elles prennent des mesures et dispositions urgentes pour trouver une issue à ce problème d’extension en matière d’infrastructures publiques et socio-éducatives, dont les conséquences seront graves et désastreuses dans les années à venir.

Farid A.

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