Par DDK | 4 Février 2009 | 2337 lecture(s)

Vie, féeries et peines du Djurdjura

n Par Amar Naït Messaoud

Dans les moments les plus durs de l’histoire de la région-guerres, épidémies, sécheresse-ses hommes et ses femmes ont redoublé d’ingéniosité et de doigté pour tirer le maximum de nourriture, d’eau et de matériaux de ces chétifs pitons granitiques. "Choisir de vivre là, c’est opter pour la difficulté, pas une difficulté passagère, non, celle de tous les jours, depuis celui où vous ouvrez les yeux sur un monde hostile, aux horizons vite atteints, jusqu’à celui où vous les fermez pour la dernière fois. Il y a un pari d’héroïsme, de folie, ou de poésie doucement vaine à choisir cette vie. La montagne où je suis né est d’une splendide nudité. Elle est démunie de tout : une terre chétive, des pâtures mesurées, pas de voie de grands passages pour les denrées, pour les idées. Dans la montagne où je suis né, il ne pousse que des hommes ; et les hommes, dès qu’ils sont en âge de se rendre compte, savent que s’ils attendent qu’une nature revêche les nourrisse, ils auront faim ; ils auront faim s’ils ne suppléent pas à l’indigence des ressources par la fertilité de l’esprit ; la montagne chez nous accule les homme à l’invention. Ils en sortent par milliers chaque année, ils vont partout dans le monde chercher un pain dur et vraiment quotidien, pour eux-mêmes et pour ceux (surtout pour celles) qu’ils ont laissés dans la montagne, près du foyer, à veiller sur la misère ancestrale ; vestales démunies mais fidèles. Quand la force de leurs bras décline, ils reviennent, ils quittent les pays opulents, ceux de la terre fertile et de la vie douce, pour revenir sur les crêtes altières dont les images ont taraudé leur cœur sevré toute la vie", disait Mouloud Mammeri.

La haute vallée du Sahel

Le versant sud du Djurdjura qui fait face à la chaîne des Bibans présente un relief moins tourmenté que celui du versant nord bien que ses pentes qui descendent dans les vallées soient souvent raides. Au pied de cet imposant massif et sur l’une des parties les plus ouvertes de la haute vallée de la Soummam, se dresse le village de Raffour, une agglomération de presque douze mille habitants, faisant partie de la commune de M’chedallah. Un village aux trois noms- Raffour, L’Étoile et Iwaqurène- mais à la beauté et à l’harmonie uniques. La vivacité et l’hospitalité de sa population ont fortement déteint sur le cadre de vie, l’activité commerciale et la solidarité agissante entre les habitants. Elle est citée comme agglomération modèle au niveau de toute la wilaya de Bouira.

Raffour est nourrie par un mythe généalogique qui, dans la pratique quotidienne, prend les dimensions d’une réalité palpable. Il s’agit bien entendu de l’histoire du aârch d’Iwaqurène qui trouve toute son expression et son prolongement dans cette plaine de l’Oued Sahel.

A l’origine, il y avait les deux villages de la montagne : Ighzer et Taddart Lejdid, situés tous les deux sur le versant sud du Djurdjura et distants l’un de l’autre d’environ deux kilomètres. Avant la guerre de Libération nationale, la vie des populations de ces deux villages était d’une harmonie et d’une organisation exemplaires. A Raffour, tous les vieux s’en souviennent, et tous les jeunes le rappellent dès qu’une occasion se présente. Mieux, ces jeunes qui n’ont pas connu la guerre ont tout fait pour perpétuer la tradition dans les quartiers de la ville de Raffour.

Le déplacement des populations des Iwaqurène sur la plaine de Raffour a eu lieu dans la douleur et le drame des bombardements de l’armée française. C’était en 1957. L’un après l’autre, les deux villages se vidèrent de leurs habitants. Ces derniers rejoignirent l’actuel site de Raffour où était implanté un camp de toile de l’armée française. Et c’est pour cette raison que, par un glissement phonétique, la future ville prit le nom d’“Étoile’’ (Camps de toile).

Les deux associations ‘’Ighzer’’ et ‘’Taddart’’ qui animent la vie locale tiennent à perpétuer la mémoire et les précieuses traditions des anciens Iwaqurène. Solidarité, actions tendant à améliorer le cadre de vie et célébrations grandioses de certaines fêtes, à l’exemple de Taâchourt, dans la pure communion d’antan sont les quelques traits qui caractérisent ces deux organisations de la vie civile de la ville de Raffour. Nous eûmes à le vérifier sur place lors de d’une célébration de la fête de Taâchourt qui revêt ici un caractère particulier. Sacrifice de plusieurs veaux acquis par un système de cotisation et par des dons venant d’âmes charitables, distribution de viande pour les foyers selon le nombre de membres qu’ils comptent, circoncisions collectives, animations festives et cérémonies d’invocations et de prières publiques.

Ici, la vie associative n’est pas un vain mot. Les organisations de ce genre servent aussi d’interface entre la population et les pouvoirs publics dans plusieurs secteurs d’activité et les différents programmes de développement.

Sur le versant de Lalla Khedidja

L’un des plus élevés hameaux de ce versant de Lalla Khedidja, 1 000 m d’altitude, et l’un des plus retirés de la daïra de M’chedellah, Ighzer Uwaqur se love dans un cône de déjection d’Assif n’Taghzout, ramassé autour de petites parcelles de montagne. Assif n’Taghzout descend directement du point culminant de l’Algérie du nord, le sommet de Lalla Khedidja(2 307 m). Situé à 8 km du chef-lieu de commune de Saharidj, Ihgzer occupe le coude le plus aigu du CW 9 au niveau du pont sous lequel coule l’eau limpide d’Ighzer Uwaqur.

A l’approche d’un grand virage en fer à cheval, au-dessous duquel passe Ighzer n’Taghzout qui prend naissance du sommet de Lalla Khedidja et se prolonge par Ihgzer Ouakkour, apparaît le petit village d’Ighzer engoncé dans des bosquets et des vergers. De ce fait, les maisons, abandonnés au cours de la ‘’décennie rouge’’, se devinent plus qu’elles ne s’exhibent au visiteur. Les pans de murs sont à peine aperçus au travers des vastes frondaisons de frêne et de chêne. Un contraste fort remarquable par rapport à la plaine de M’chedellah : ici, l’eau coule de partout ; elle suinte des talus et des petits escarpements dressés au-dessus des fossés pour imbiber de son humidité une litière épaissie par la chute des feuilles. Comme son nom l’indique, Ighzer (rivière) est situé sur les deux berges de la rivière torrentielle descendant de Lalla Khedidja. Ses habitants, qui sont une autre fraction du aârch Iwakourène, ont fondé, avec ceux de Taddart Lejdid, la nouvelle ville de Raffour, dans la plaine de l’Oued Sahel. Cela s’est passé en 1957 après le bombardement des deux villages par l’armée française à six mois d’intervalle.

Ces pâtés de maisons auxquels on n’accède que par les chemins qui montent sont subrepticement dissimulés sous les denses frondaisons de chêne vert, figuier et cèdre.

Le visiteur qui se destine vers cette contrée ne peut vraisemblablement pas imaginer la vie, l’humeur et l’allure qui étaient celles d’Ighzer il y a un peu plus une dizaine d’années.

La matrice de la tribu des Iwaquren était un village bien accordé aux harmonies de la nature, à la musique de l’eau qui glougloute sur les chutes herbeuses, à la verdure tapissant terre et toitures et aux bruissements discrets de la brise sifflotant entre les aiguilles des cèdres. Les sentiers pédestres tracés entre les arbres et les carrés de légumes portaient les traces des troupeaux et des plantes des pieds de femmes marchant pieds nus pour se rendre à leurs jardins potagers ou à la cueillette d’olives en hiver. Des grappes de raisins Hmar Bou Ammar pendaient sur les lisières des sentiers dans un bel élan dessinant un geste d’offrande.

En été, une lumière tamisée par les frondaisons enchevêtrées pleut doucement sur le sol généreux d’Ighzer. Même le son des cigales qui craquettent se trouve adouci par les musiques diaprées de l’eau qui coule et de la brise qui souffle. En hiver, le froid et la neige qui deviennent maîtres des lieux trouvent en face d’eux des chaumières fumantes et des hommes défiant les éléments de la nature pour se rendre à la chasse sur les façades de Tizimis et d’Ighil Arkegoum.

Certes, le village ancestral était plus important et plus peuplé, cela avant qu’une partie de la population n’aille fonder, dans la plaine est de l’ex-Maillot, l’agglomération de Raffour. Cependant, jusqu’au début des années 90, la vie et l’activité avaient un rythme soutenu et un charme discret propre aux patries de labeur et d’authenticité.

Ighzer se réveille en 2000 avec une population expatriée, le plus souvent vers Raffour, et une gueule de bois caractérisant les lendemains d’un vertige inattendu. Les années de terreur intégriste qui ont marqué la RN 30 (M’chedallah –Tizi Ouzou par Tizi n’Kouilal) ont instauré de nouveaux comportements, fait fuir des habitants de leurs foyers et dégarni ainsi des contrées entières de ce qui était la sève et la substance de la montagne.

Aujourd’hui, Ighzer Uwaqur voit ses anciens habitants le visiter pour les travaux des champs ou pour une tâche particulière. Une grande partie d’entre eux se sont installés ailleurs. Les sentiers s’obstruent peu à peu avec des rideaux de ronces ou d’asparagus. Les arbres fruitiers non entretenus crient leur détresse de ne pas être regardés comme jadis. Les demeures sont fragilisées. Il faut dire qu’avec le déplacement des populations, de nouveaux besoins surgissent (services, école, santé, transport,…). Ce qui rend la réinstallation des foyers plus délicate.

Au silence hébété du visiteur scrutant de tous côtés une présence humaine, répond une sensation de vacuité envahissante, de vide cosmique au pied de Lalla Khedidja.

Taddart Lejdid : les hommes et le labeur

Sur le même versant, au pied d’Azrou Madène, se dresse le village de Taddart Lejdid, à 1 050 m d’altitude. Le site semble suspendu entre ciel et terre avec un contraste de couleur qui fait défiler le vert des terres herbeuses cultivées par une branche des Iwakourène et le gris blanchâtre des façades rocailleuses du Djurdjura. A cela s’ajoute, bien sûr, le bleu azur du ciel lorsque les horizons, découpés nettement par le relief, sont dégagés de toute charge de nuage. Le chemin qui dessert la localité à partir du chef-lieu de commune de Saharidj paraît interminable en raison de son état dégradé et des circonvolutions imposées par un relief montagneux. Une dense chênaie forme un tapis continu sur la partie haute de la route et qui se prolonge, vers le sommet de Lalla Khedijda, par une cédraie dont les arbres ont plusieurs siècles d’âge. Des carottages effectués par des spécialistes ont révélé que certains sujets datent de l’époque de Massinissa et de Jugurtha, c’est-à-dire 21 siècles.

Nous sommes dans le territoire du Parc national du Djurdjura (PND) qui s’étale sur les deux wilayas de Bouira et Tizi Ouzou avec une superficie de 18 500 hectares. Le Parc est classé comme une réserve de la biosphère. Tout le long de la route, des panneaux invitent les visiteurs à respecter la nature en évitant le dépôt d’ordures et la chasse.

Arrivés au niveau de Taddart Lejdid, nous pouvons admirer de loin tout le panorama de la vallée du Sahel (sur l’axe Ahnif-M’chedellah-Raffour) et les monts et monticules de Beni Mansour et Beni Abbes (sur les hauteur d’Ighil Ali, wilaya de Bgayet). Une piste fort pentue et rocailleuse bifurque vers le haut et traverse les propriétés des Iwakourène de Taddart Lejdid. Nous avons l’impression de revivre le tableau présenté par Mouloud Feraoun dans la première page de La terre et le sang. Les rares véhicules qui montent péniblement ce tronçon de piste ahanent avant de s’arrêter net devant les bosses, les crevasses et la pente insupportable. C’est au niveau de cet endroit précis que nous avons pu découvrir une partie endommagée de l’ancien canal d’irrigation, terga, datant approximativement d’un siècle. A ce niveau, la conduite est enterrée avec des buses en ciment. Plus loin, des tronçons entiers sont à découvert, ce qui nous fait penser aux anciens aqueducs romains.

Targa, une source de vie

Le jeune membre de l’association Taddart, en compagnie d’un autre membre assez âgé, nous explique que ce canal est synonyme de vie ici à Taddart Lejdid. Son itinéraire n’a pas changé depuis qu’il fut tracé par un aïeul paysan pour desservir le maximum de parcelles et lopins de terre appartenant aux familles de Taddart. Suite aux dommages qu’il a subis ces dernières années, cet aqueduc a bénéficié d’une enveloppe financière pour sa réfection dans le cadre des projets de proximité initiés par le ministère de l’agriculture. Cependant, au vu de la faiblesse du montant qui lui est alloué, cet ouvrage voit sa réalisation remise en cause. Et pourtant, sa nécessité ne se discute pas. C’est le moyen idéal d’acheminer, par un système gravitaire peu coûteux, l’eau de la montagne vers les vergers. En tout cas, les gens tiennent encore à venir à partir de Raffour entretenir leurs arbres, bêcher, tailler, débroussailler et essarter.

Le vieux de Taddart Lejdid qui nous a accompagnés sur tout l’itinéraire de la marche insiste pour dire que la partie la plus importante du canal se trouve à Tigwdaline, la source même qui l’alimente. Elle est située au bas de Tizi n’Ath Ouabane, dans une sorte de dépression conique. Aujourd’hui, l’eau qui en jaillit se déverse presque en pure perte dans le talweg. En cours de route, éreintés par une montée de chemin pédestre qui ne veut pas prendre fin, nous nous arrêtâmes au bord d’un portail qui clôt la grille d’un verger luxurieux. Ammi Ahmed nous héla de loin pour nous inviter à visiter son jardin. Au bout de quelques marches bétonnées après le portail, nous mîmes les pieds dans un endroit féerique où les ramures des figuiers, pommiers, cerisiers, poiriers joignent leurs belle architecture en entrelacs à l’humidité ambiante et aux ombrages à peine inquiétés par de fluets rais de lumière. Ammi Ahmed, un retraité des champs pétroliers du Sud, a mis toute son énergie dans ce champ où il a semé beauté, richesse et magnificence. Une curiosité s’impose au premier visiteur qui s’engouffre dans ces galeries végétales : en captant une source, Ammi Ahmed lui construit un bassin assez volumineux avec une vasque longiligne où se déverse l’eau conduite dans un tuyau galvanisé. Le bassin est couvert d’une dalle en béton sur laquelle il a construit une chambre où il se repose d’un repos mérité après les durs travaux des champs. En été, toute la fraîcheur du bassin situé dans l’étage inférieur monte vers le parquet de la chambre d’en haut. L’œuvre de Ammi Ahmed va plus loin et ne laisse pas d’impressionner le visiteur.

La treille de la vigne est construite avec des poteaux à étriers, enfoncés et bétonnés de façon à soutenir les charges les plus lourdes. Le cerisier forme un verger tellement dense et ombragé qu’il prend les aspects d’une véritable forêt. Sur une petite clairière gorgée d’humidité, Ammi Ahmed cultive le fraisier. Un peu plus haut, le laurier-sauce prend place entre deux cerisiers et tend ses feuilles dentées à qui veut en cueillir. Un autre versant du champ est complètement réservé au figuier, arbre roi des vergers de Taddart Lejdid.

La marche continue vers les hauteurs du Djurdjura. En face, le versant de Takerboust impose son panorama par l’envergure du village qui, dit-on, est le plus peuplé de Kabylie. Selloum et Tiksighidène montrent leurs pitons bien en bas des lieux sur lesquels nous voguons ; cette vue aérienne nous donne d’ailleurs l’impression d’être embarqués dans un avion. Au-dessus de Laînser n’Lgazuz, la façade de la haute colline présente une plaie qui a défiguré le beau maquis de chêne vert qui tapissait naguère toute cette étendue ; il s’agit d’un incendie qui a noirci le paysage et qui commence déjà à provoquer des éboulements de rochers et de pierres vers la rivière.

Au regard de la disponibilité et de la fougue que manifestent les Iwaqourène pour le travail des champs et lorsqu’on constate de visu tout l’attachement qu’ils montrent à la terre ancestrale, l’on reste pantois devant cette triste vérité à laquelle les populations sont réduites : elles n’y habitent pas ! Tout le monde ici souhaite l’établissement des conditions décentes de vie (aide à la construction, électrification, mobilisation des ressources hydriques, pistes rurales et autres projets de développement créateurs d’emplois).

Tamda Ugelmim, une merveille peu connue

Parmi les sites les plus curieux mais qui n’ont pas connu une promotion particulière sur le plan médiatique, le lac Goulmim est certainement celui qui mérite une attention et un intérêt accrus de la part d’éventuels visiteurs, amis de la nature ou âmes gagnées par l’angoisse existentielle.

Un lac sur un sommet de montagne, ce n’est certainement pas ce qu’il y a de plus courant en Algérie et même de par le monde.

Situé à califourchon entre la wilaya de Bouira et la wilaya de Tizi Ouzou, ce monument de la nature appartient réellement au bassin versant d’Assif Assouki, qui passe en contrebas d’Agouni Gueghrane. Il trône à 1 660 m d’altitude avec une cuvette d’environ quatre hectares. C’est une dépression limitée par trois sommets assis sur des lignes de partage des eaux :Tizi n’Cennad, à l’est (1 950 m), Tizi Taboualt, à l’ouest (1 900 m) et Tizi Goulmim, au sud (2 000 m).

La dépression de Tamda Ugelmim résulte d’un travail géologique fort complexe associant les mouvements de la dynamique interne de la terre (orogenèse et plissements) et les phénomènes karstiques propres aux reliefs calcaires faisant intervenir un processus chimique.

La cuvette semi-fermée du lac s’ouvre légèrement vers le nord pour laisser le trop plein d’eau se déverser dans Assif Assouki. C’est une plate-forme dont les limites sont des falaises qui dessinent une véritable reculée. Spacieuse, pittoresque et envoûtante, cette place est, en été, la destination privilégiée des jeunes d’Ath R’Guène, des Ath Bouadou et des autres villages du piémont pour un bivouac naturel ou pour une partie de football.

Le pèlerinage et les randonnées commencent généralement au début de l’été lorsque les grosses congères auront fondu. Il ne reste alors que de petits amas de neige lovés dans les recoins et les échancrures du site. Pour s’y rendre, les jeunes d’Aït El Mansour, Aït Djamaâ, Aït Khalfa, Ibadissen,…doivent emprunter des chemins pédestres, montueux, cahoteux et éreintants. C’est une petite partie d’alpinisme avant d’accéder à la plaine sacrée de la haute montagne qui nous hèle à partir de son balcon perché à presque 1 700 m d’altitude.

Les bivouacs qui s’organisent sur ces lieux s’étalent sur plusieurs jours. Pauvre est certainement celui qui n’a pas pris part à l’une de ces agapes où l’on égorge et rôtit un chevreau offert par un berger. Le pauvre cabri s’est renversé d’une falaise, fait le tonneau et sortit avec plusieurs fractures. Pour ne pas perdre gratuitement la bête, le berger l’offre volontiers aux randonneurs et vacanciers qui, dans une liesse collective, n’en font qu’une bouchée.

Itinéraire de randonnées pédestres

Le seul accès plus ou moins viabilisé vers le lac Goulmim est la piste qui vient de Tikjda, dans le territoire de la wilaya de Bouira. Cette vieille piste tortueuse et fortement rocailleuse prend naissance à l’extrémité ouest de la forêt de Tigounatine, en amont de Assif n’Tinzer. Elle dessine des angles aigus en fer à cheval que seul un véhicule tout terrain peut franchir avec, bien sûr, la gymnastique d’usage.

Nous sommes à Tizi Boualma (appelée aussi Tizi Timedouine), à 1 700 m d’altitude. Le chemin monte jusqu’à Tizi n’Tit n’Tserdount (‘’col de l’œil de la mule’’), à l’ombre d’un pic de 2 126 m d’altitude. Ici, c’est un chemin pédestre qui évite les contorsions de la piste qui passe par Tizi n’Cennad. Arrivés à hauteur du lac, nous sommes happés par un saisissement presque surnaturel à la vue d’un panorama qui n’a pas son égal ailleurs.

La fente nord de la dépression par où s’échappent les eaux excédentaires s’offre à la vue comme un véritable belvédère qui ouvre le champ sur la perle des villages du piémont et des vallées : Agouni Gueghrane, à l’est, jusqu’à Aït Djemaâ et Thakharradjit,à l’ouest.

En l’absence de bergers et de visiteurs, l’oreille du solitaire devient hypersensible à cette brise permanente, parfois atone et d’autres fois sifflante, qui se faufile entre les rocs, pénètre dans les anfractuosités et les méandres des talwegs descendants, caresse les pitons et les quelques houppiers ballants de cèdre disséminés à l’horizon. La brise finit par se perdre dans les hauteurs éthérées pour être relayée, sur les pelouses avoisinantes, par les beuglements de vaches et de bœufs sortis de quelque monticule ou vallon où ils paissaient dans un silence religieux.

Du temps où s’organisaient les randonnées pédestres sous la conduite des agents du Parc du Djurdjura, et particulièrement de feu Mustapha Muller, le lac Goulmim faisait partie de l’itinéraire sacré qui mène de Tala Guilef (sur les hauteurs de Boghni) à Tikjda (dans la wilaya de Bouira). La marche était promise à une durée moyenne de quatre heures sous la conduite vigilante et les explications précieuses de Muller.

Mustapha Muller, un Autrichien qui a choisi comme patrie l’Algérie depuis la guerre de Libération nationale, travaillait au Parc du Djurdjura. Ensuite, il a été nommé au Parc du Tassili-Ahaggar. Mort au milieu des années 90, il a choisi d’être enterré à Tamanrasset.

A.N.M.

iguerifri@yahoo.fr

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