Par DDK | 26 Septembre 2008 | 6467 lecture(s)

Un Kabyle au pays des Aborigènes

La Dépêche De Kabylie : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Youcef Abdi : Je suis né le 7 décembre 1977 à Azazga. J’ai débuté la pratique de l’athlétisme très jeune et cela grâce à mon frère aîné. C’est lui qui m’a ouvert les yeux sur la discipline. En le voyant courir au sein du club de la JS Azazga je me suis vite inspiré de ce qu’il faisait et c’est ainsi que je me suis retrouvé en 1992 au club sous la houlette de mon premier entraîneur d’athlétisme Belaid Bahous. Avec la JS Azazga j’ai remporté tous les titres nationaux chez les jeunes catégories (cadets – juniors) dans mes spécialités favorites à savoir les 800 et 1500 m. C’était du temps des Saïd Guerni et Saidi Sief Ali avec lesquels j’ai disputé plusieurs compétitions sous le maillot de l’équipe nationale, dont la dernière fut les Championnats du monde juniors à Sydney (Australie) en 1996, l’année où j’ai décidée de partir m’ y installer alors que je n’avais que 19 ans.

Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter le pays alors que vous étiez encore très jeune et face à une carrière aussi prometteuse ?

C’est l’accumulation d’un tas de problèmes qui m’ont poussé à cette aventure et croyez-moi, partir ailleurs n’était pas une fin en soi car vous comprenez bien que si je voulais juste émigrer, j’aurai dû partir dans un pays européen comme le font la majorité des Algériens. Mais moi c’était un défi. Je voulais partir pour réussir ma carrière après m’être vite rendu compte qu’on ne voulait pas me voir réussir ici. L’idée de partir a germé en 1996 soit juste après mon retour avec l’EN des championnats du monde juniors de Sydney. Alors que les responsables de l’époque ont promis à tous les athlètes internationaux de les inscrire à l’ISTS, en notre qualité de sportifs d’élite voila qu’après le concours d’accès, seuls trois postulants sur dix ont eu ce privilège. Sur quels critères ? Je vous laisse deviner. Cela m’avait vraiment déçu au point que j’ai décidé de mettre ma carrière en veilleuse. Mais, en réfléchissant, je me suis dit que me retirer de l’athlétisme ne fera du mal à aucun responsable sauf à moi. En ne voyant rien venir de leur part, j’avais mis à profit le fait d’avoir en ma possession un visa en cours de validité pour l’Australie que j’avais obtenu trois mois auparavant pour les championnats du monde, pour prendre l’avion après avoir fait des pieds et des mains pour réunir la somme d’argent et partir là-bas le mois de novembre 1996.

C’était en quelque sorte une aventure pour vous de partir vers un pays aussi lointain…

Au début j’ai vraiment galéré. Je n’avais même pas de quoi me payer une chambre d’hôtel et j’ai dû passer des nuits à la belle étoile mais sans toutefois oublier l’objectif de mon départ à savoir le sport. C’était très dur de travailler et m’entraîner surtout que je n’avais pas de papiers. Mais au bout de deux ans, j’ai réussi à régulariser ma situation et à m’inscrire au sein du club de Randwik AC avec lequel j’ai disputé des meetings et des championnats de l’Etat de New South Walls et où j’ai souvent réussi à m’imposer sur le 1 500m. En me distinguant dans cette spécialité, je me suis ouvert les portes de la consécration dans un pays où seule la performance compte pour se frayer un chemin dans n’importe quel sport. C’est à partir de là que j’ai obtenu la nationalité australienne, plus précisément en 2000 soit l’année des Jeux Olympiques organisés par ce pays.

Vous aviez donc représenté l’Australie lors de ces Jeux Olympique, du fait que vous étiez leur espoir de médaille sur le 1 500m ?

Malheureusement non pour la simple raison que j’avais contracté une blessure à quelques mois des JO. Pourtant j’avais réalisé les minima et j’étais comme vous le dites l’un des espoirs du 1 500 m pour la délégation australienne au vu de mes résultats dans les différents meetings disputés avant les JO. La mort dans l’âme j’ai dû suivre les JO comme spectateur au stade olympique de Sydney où j’avais eu d’ailleurs le bonheur de rencontrer l’ensemble des athlètes algériens dont la plupart d’entre eux furent mes ex-coéquipiers au sein de l’équipe algérienne à l’image des mes amis Saidi Sief et Saïd Guerni.

Mais vous aviez certainement eu l’occasion de vous rattraper quatre ans plus tard aux Jeux d’Athènes…

Encore une fois j’ai raté les JO et pour la même raison, à savoir une blessure à trois mois du coup d’envoi. Pourtant, j’avais réussi les meilleures performances à toutes les compétitions auxquelles j’avais pris part sous le maillot australien dont la médaille de bronze sur le 1 500 m aux Jeux du Commonwealth en 2002. Une médaille historique pour l’athlétisme australien qui n’avait pas réussi un tel exploit quarante ans durant. J’ai également réussi à me qualifier aux demi-finales du Mondial 2003 à Paris et alors que j’étais sur une courbe ascendante voila qu’une méchante blessure m’éloigne des JO d’Athènes, me privant, la seconde fois de suite, de participer à ces jeux.

La guigne vous a-t-elle poursuivie aussi pour les derniers jeux de Pékin?

Heureusement non puisque j’ai eu enfin le bonheur immense de participer à des Jeux Olympique mais dans une autre spécialité à savoir le 3 000 m steeple où j’avais réussi à disputer la grande finale et me classer à la sixième place soit la meilleure performance pour un Australien depuis les Jeux Olympiques de 1968.

Mais pourquoi le 3 000m steeple et non le 800 m ou le 5 000 m comme le font généralement les athlètes de votre spécialité ?

En optant pour cette spécialité, connue pour sa difficulté, c’est un peu pour situer ma propre expérience dans la vie, qui était semée d’embûches à l’image de la course de 3 000 m steeple où les obstacles font face à l’athlète tout au long du parcours. A travers mon choix, j’ai voulu expliquer à tout le monde que je suis quelqu’un qui a connu différents obstacles tout au long de ma vie d’athlète que ce soit en Algérie ou en Australie car j’ai vraiment connu les pires moments dans ma carrière avant de me frayer un chemin dans le Ghota de l’athlétisme mondial.

Ceux qui ne vous ne connaissent pas, ne croiront jamais que malgré votre nouvelle vie, vous n’avez aucunement oublié vos racines ?

Détrompez-vous. Je suis avant tout un Kabyle et un Kabyle ne peut jamais renier ses origines. Il est vrai que je cours sous le maillot australien mais je me sens toujours kabyle et algérien de puisque j’ai toujours ma nationalité d’origine. Je vous parle dans ma langue kabyle et je me rends en Algérie à chaque fois que l’occasion s’en présente. La preuve je suis avec vous à Tizi Ouzou alors que les JO viennent à peine de se terminer. Sur ce plan, Dieu merci, j’ai toujours le pays de mes parents comme point d’attache. Toute ma famille est ici en Kabylie et croyez-moi je me sens toujours dépaysé en Australie où pourtant je vis très bien et où rien ne me manque. Mais quand l’air du pays ( lehwa tmurth ) me manque alors je prend l’avion et je descend.

Est-ce que cela ne vous fait pas regretter d’avoir choisi de courir sous le maillot australien ?

De ce côté-là, j’ai la conscience tranquille car j’ai quitté l’Algérie après avoir constaté que toutes les portes étaient fermées devant moi. C’est vraiment navrant de constater que la situation du sport en Algérie empire de plus en plus. Comment voulez-vous que l’athlétisme soit performant alors que nos jeunes ne trouvent même pas un simple terrain en friche pour y courir ? Je l’ai vérifié à mes dépens ces derniers jours. En voulant faire mon footing dans la ville d’Azazga, je me suis retrouvé coincé à courir sur une piste de détritus où le bruit des camions étourdit vos oreilles et la poussière infecte vos poumons. Ce n’est pourtant pas des milliards qu’il faut à nos responsables pour tracer une piste d’athlétisme et laisser nos enfants faire leur footing dans une atmosphère saine.

Avant de repartir dans votre lointaine Australie, vous avez certainement quelque chose à ajouter pour conclure ?

C’est vrai que je vais repartir prochainement mais mon cœur reste toujours en Kabylie. J’ai la chance de me retrouver dans un pays très accueillant où j’ai pu réaliser tous mes vœux de sportif. Je suis en quelque sorte l’ambassadeur des Kabyles en Australie, un peuple qui respecte beaucoup les autres et qui est très fier d’avoir un finaliste des JO d’origine kabyle comme ils le font toujours avec les sportifs d’origine aborigène qui ont beaucoup donné au sport australien.

J’ai de la chance de courir avec un maillot jaune et vert (couleurs de l’Australie) alors je représente en quelque sorte les couleurs de la JSK (éclat de rire) club de mes amours. J’ai toujours tamazight dans mon coeur et ce signe (il nous montre le signe berbère tatoué sur son épaule) je le montre à chacune de mes courses dans le monde entier. J’écoute Matoub là où je me trouve et je ne me sens naturel que lorsque je parle en kabyle. J’espère voir mon projet de création d’une association des Amazighs d’Australie voir bientôt le jour afin de mieux faire connaître notre culture à travers le monde.

Entretien réalisé par Ali Chebli

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