Par Nadir Touati | 1 Octobre 2014 | 3075 lecture(s)

Feraoun : Elles se perdent de plus en plus, elles qui faisaient vivre des familles entières, jadis

Il était une fois les salines d’Imlahen…

Feraoun, cette commune, qui conserve son charme sauvage, offre, parallèlement, un cadre urbain propice à l’épanouissement.

Outre cette panoramique grandeur nature et l’explosion du béton, les salines d’Imlahen constituent un site majeur du patrimoine « industriel artisanal », plutôt, économique et culturel local de la région. Un héritage plutôt remarquable qui rend, en outre, hommage aux anciennes générations des villages Ichekaven, Iadnanen et Ait Ounir constituant la grande tribu d’Imlahen. Les salines, le nom n’est pas donné par hasard à cette région de l’Ouest de Feraoun mais pour ce qu’elle possède de plus particulier par rapport aux autres villages, les salines. Ces dernières existent au début en comble du mont Imlahen, dans un endroit appelé « Mghendas », tout prêt du village Akentas. Puis le site est laissé à l’abandon pour une exploitation de proximité, étant que la source d’eau salée suit son itinéraire vers le bas pour atteindre les deux sites existants aujourd’hui, un site pour les habitants d’Ichkaven, et l’autre pour ceux d’Iadnanen et Ait Ounir. Les salines d’Imlahen constituaient, jadis, d’abord une activité de production qui faisait nourrir plusieurs bouches. Le sel extrait se vendait avec fierté dans les marchés de plusieurs localités. Mais aussi, elles constituaient un trésor culturel, un label rustique de renom pour cette région.

Un nostalgique raconte…

Hormis les produits de terroir, les huileries traditionnelles et le métier de vannerie, rares sont les villages qui possèdent un tel trésor économique, le sel ou l’or blanc puisque ce fut une richesse et une source de fierté économique. « Je me souviens que le début de saison d’extraction du sel fut un événement particulier de nos trois villages. Ce fut une grande fête. On immolait des bœufs, les habitants se regroupaient à la grande place prêt du site et pendant qu’un Berrah sillonnait les ruelles invitant les gens à ce rendez-vous économique et culturel, en leur annonçant la date fixée pour la circonstance », se rappela Lakhdar, un habitant d’Ichekaven et propriétaire actuel de quelques bassins traditionnelles d’extraction du sel. La saison débute le mois de juillet et prend fin en septembre, quand les températures commencent à baisser, car dira notre interlocuteur, « l’extraction se fait par évaporation de l’eau engorgée de sel, sous l’effet du soleil ». L’eau salée provient d’une source naturelle qui remonte en surface en parallèle avec une source d’eau douce, comme pour constituer un isthme d’une source à double voies. Lakhdar, exploitant d’une saline, explique que « durant la journée d’inauguration de la saison d’exploitation se fait aussi le partage équitable de l’eau de l’isthme, selon le nombre de bassins possédés. Le facteur temps est aussi capital dans la distribution du cours. Il y va aussi du nettoyage des bassins, des équipes qui veilleront au respect des règles de l’exploitation du sel. Bref, une véritable charte et une convention collective. Le nombre de bassins est presque égal au nombre de familles exploitantes, ou un peu plus puisque il y en avait celles qui en possédaient plus d’un ». Tout compte fait, ce fut un fait de vendange, une animation qui fit joindre l’utile à l’agréable. Les bassins se remplissaient les matins et à la fin de la journée, le soleil de plomb asséchait l’eau et ne laissait que le sel qui n’était pas tout à fait blanc.

Une douzaine de paysans encore en activité
 
Le produit est passé à la balance et mis en sac pour le préparer à la vente. « Nous inondâmes les marchés de la région de notre or blanc, utilisé comme sel de cuisine, mais aussi pour le métier de tannerie qui consiste au salage des peaux provenant des dépouilles des animaux abattus pour les rendre imputrescibles. Mais après quelques années, les gens partirent vers la France, d’autres vers les grandes villes pour laisser derrière eux ces bassins livrés aux érosions et aux effondrements. Plusieurs parmi eux ont totalement disparu. Il reste, toutefois, une bonne dizaine, toujours en activité mais dans la discrétion la plus totale. Aussi, l’arrivée du sel blanc riche en iode a mis à l’écart ce produit d’assaisonnement et de conservation des aliments, pour sa pauvreté en cet iode, à l’origine de certaines maladies métaboliques, comme celles qui font apparaître le goitre. Par ailleurs, cette activité centenaire qui a fait vivre et enrichi une région ne peut en aucun cas disparaître du jour au lendemain. Ce produit provenant d’eau salée de roche, extrait d’une manière très simple, non coûteuse, peut certainement être utile dans d’autres domaines outre que l’alimentation. Le sel est, certes, pauvre en iode, mais vu la quantité forte annuelle, il peut servir, comme au bon vieux temps, à l’activité de tannerie, à l’agriculture et aussi comme produit adoucisseur en médecine et autres industries. Les habitants d’Imlahen, ou les salins, font de ces sources d’eau salées et de ces bassins un lieu de visite par excellence aux invités occasionnels et aux responsables montrant le savoir vivre de leurs parents et grands parents, qui, d’une source ont pu créer, mine de rien, une activité économique durant plusieurs décennies. Il s’avère qu’aujourd’hui les pouvoirs comptent inscrire ces sites ou les salines de Feraoun comme patrimoine culturel, alors que l’on pourrait les réhabiliter à produire encore du sel comme adoucisseur qu’on achète en devise. Cela fera une petite industrie artisanale modernisée qui apportera un plus au développement local de la région et donnera, à Imlahen, une véritable réputation, histoire de ressusciter les efforts des générations ayant laissé un héritage, un modèle d’une autonomie économique, sinon un savoir faire à l’ancienne.

Nadir Touati

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