Par DDK | 11 Aout 2018 | 897 lecture(s)

Tafoughalt

Qui se souvient des casseurs de pierre ?

Dda Ramdane, Aâmi Mouh, Dda Said, El Maroki, pour ne citer que ceux-là, qui ne sont plus de ce monde, ont marqué de leur empreinte le métier dit «casseur de pierre».

Le lieu-dit Bouhadj, en face de la RN25 et sur la route menant vers le village de Tafoughalt, relevant de la commune d’Ait Yahia Moussa, une vaste carrière, propriété privée appartenant à des terriens de ce village, garde bien leurs souvenirs. Ces casseurs de pierre comme on a l’habitude de les nommer, à la manière de condamnés aux travaux forcés, étaient les pionniers dans ce village avant d’enrôler leurs enfants et d’autres chômeurs, de l’indépendance jusqu’au milieu des années 90. «Dda Ramdane faisait travailler avec lui jusqu’à quatre à cinq jeunes hommes, recrutés pour la force de leurs bras, parce que casser des rochers dont une grande partie est enterrée en profondeur n’était pas une mince affaire. Il était expérimenté et intelligent car la force, à elle seule, ne paye pas dans ce métier. Il scrutait ingénieusement les contours d’un rocher pour repérer les nervures permettant un morcèlement avant de l’attaquer à coups de burin et des massue de plus de 10 kg», raconte un ouvrier embauché par cet «expert» dans l’extraction de la pierre. Tout comme notre interlocuteur, d’autres apprirent vite le métier. «Il nous montrait comment suivre les fissures avant d’écarter les rocs l’un de l’autre comme des plaques tectoniques. Une fois la masse de pierre éclatée en plusieurs parties, le travail devenait un jeu d’enfant», souligne un sexagénaire ayant travaillé aux côtés de Dda Ramdane. «Certes, ce n’était pas bien rémunéré, mais nous arrivions à nourrir tant bien que mal nos familles. C’était un travail de bagnard, mais c’était la belle époque où la solidarité et l’entraide étaient le ciment d’une fraternité à toute épreuve», confie la même personne. Les plus belles villas de l’époque construites peu après l’indépendance du pays avec les économies des émigrés algériens en France étaient bâties, dit-on, avec la pierre de Bouhadj dont la renommée dépassait les frontières de la région. Aujourd’hui, certaines d’entre elles sont encore debout à Boghni, à Draâ El-Mizan et même à Tizi-Ouzou. À chaque jour suffisait sa peine, mais ces forçats malgré eux, étaient tout de même heureux. «Grâce à ma force et à l’aide de Dieu, j’ai pu subvenir aux besoins de ma famille. Mes enfants sont aujourd’hui des cadres dans des entreprises et dans de nombreux secteurs. C’est la récompense de mon labeur. Durant ces années de disette, certains ne trouvaient rien à se mettre sous la dent. Dieu merci», raconte un septuagénaire qui a arrêté ce métier à cause de son âge avancé. Ces forçats n’avaient pour assurance que leur savoir-faire et la prudence. Aussi étonnant que cela puisse être, ils n’ont connu aucun grave accident, malgré les hauts risques de cette activité. «Je me souviens que l’un des casseurs qui voulait faire tomber un roc de plusieurs kilos s’est fait briser une jambe. Le malheureux est resté cloué au lit durant presque une année», se rappelle un quinquagénaire employé chez un autre casseur de pierre. Si durant plus de trois décennies, ce métier était des plus prisés des jeunes du village, ces derniers ont «posé» les outils (pioches, pelles, burins, massues) depuis déjà plus de dix ans. «Pourquoi ai-je arrêté ?», dit l’un des derniers casseurs de pierre de Tafoughalt. Et de donner lui-même la réponse : «Aujourd’hui, la pierre ne se vend plus comme avant. Et avec le temps, le gisement s’est tari et ce n’est pas avec une pioche et une pelle qu’on peut atteindre les profondeurs. Il faut des moyens». Depuis le milieu des années 90, on ne voit plus un casseur de pierre à Bouhadj, tandis qu’une partie de la carrière fut louée par une entreprise. Celle-ci installa un concasseur, ramena des pelleteuses et embaucha quelques conducteurs d’engins pour exploiter ce gisement non entamé par les casseurs. Désormais, tout est motorisé. «La poudre de pierre est demandée par les fabricants du marbre et de la faïence. Ce n’est pas de la pierre bleue comme on en trouve dans d’autres régions du pays. C’est de la pierre blanche à forte brillance. Elle est unique en son genre. D’ailleurs, l’entrepreneur renouvelle à chaque fois son bail avec les propriétaires de la carrière», explique un sexagénaire accosté sur les lieux en train d’admirer le travail subtil des machines. «C’est un autre temps. Qui se souvient des casseurs de pierre qui occupaient chacun un périmètre à exploiter en versant une somme au propriétaire terrien ? Ils sont oubliés», dit-il. «À chaque mètre cube vendu, il fallait verser au propriétaire le tiers ou le quart du prix, à l’époque entre trente et quarante dinars jusqu’aux années 80. Mais tout le monde était content», souligne un autre ex-casseur de pierre. Sur cette carrière, plus aucun casseur. C’est dire que le métier a disparu au fil des ans. Des engins sont à pied d’œuvre, juste à côté, pour les travaux de terrassement pour y faire passer un tronçon de la pénétrante vers l’autoroute Est-Ouest. Aujourd’hui, les villageois racontent les histoires de ces braves et humbles hommes qui avaient, dit-on, «arraché leur pain de la pierre», aux jeunes générations qui rechignent à la moindre tâche. C’était les «forçats» de l’Algérie indépendante, qui étaient prêts à tous les sacrifices et à qui suffisaient la joie et l’honneur d’être libres et fiers dans leur pays. Tafoughalt est un village martyr, comme tant d’autres à travers ce pays de braves, il a fait le sacrifice de 156 de ses meilleurs enfants pour libérer l’Algérie du joug colonial.

Amar Ouramdane

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