Par DDK | 20 Avril 2017 | 3958 lecture(s)

Entretien avec Dr Said Khelil

«Personne ne peut prétendre avoir le monopole de Tamazight»

Dr Said Khelil, ex-détenu du printemps berbère de 80 et militant du MCB, revient dans cet entretien sur les événements et l’évolution du combat pour les libertés démocratiques et évoque d’autres sujets en relation avec le printemps berbère.

La Dépêche de Kabylie : Pourriez-vous nous faire un petit rappel des événements pour commencer ?
Dr Said Khelil : L’ouverture du centre universitaire à Tizi-Ouzou avait rassemblé beaucoup d’enseignants, qui avaient connu le militantisme pour la cause à Alger et à l’étranger, en France notamment. Une masse d’étudiants, recrutés dans la région et qui portent naturellement cette revendication, vu que c’est leur langue maternelle et que leur milieu naturel est lié forcément à tout ce qui concerne cette culture amazighe, ont essayé de s’exprimer, de trouver des canaux d’expression. Ils se sont retrouvés confrontés à une chape de plomb, à une répression même. C’est ce qui a déclenché une dialectique de lutte au sein de l’organisation des étudiants, secondée d’une manière discrète par des militants politiques, qu’ils soient du FFS, du PRS ou de l’extrême-gauche. Cette mayonnaise a pris, au point que lorsque l’interdiction de la conférence de Mammeri est tombée, elle a déclenché des événements qui vont sortir de l’université. Les étudiants sont sortis de leur enceinte pour manifester. A partir de là, ils ont été rejoints par des structures publiques tel que l’hôpital où nous activions avec une cellule du FFS, animée par Dr Said Saadi, Dr Halet, Dr Lounaouci, etc. D’autres cellules étaient aussi à la SONELEC. La manifestation est sortie de l’université et s’est popularisée, jusque dans les lycées, dans toutes les daïras et villes importantes de la Kabylie. Ça a atteint un point irréversible avec la grève générale du 16 Avril, et ça a duré des journées.

Avec le recul, quelle lecture faites-vous de ces événements ?
Je constate que ces événements ont gardé toute leur fraîcheur, c’est comme s’ils étaient contemporains, ils n’ont pas perdu leur vitalité, ce sont des événements vivants, alors que d’autres tombent rapidement dans l’oubli. Les événements de 80 sont comme le printemps, ils renaissent à chaque fois. Ils restent vivaces dans la mémoire. Les étudiants aujourd’hui fêtent avec ferveur le 20 Avril, c’est le fait que ça porte sur une revendication culturelle, c’est tout une âme qui reste vivante et c’est ce qui me frappe.

Quelle place aujourd’hui pour le combat identitaire avec l’officialisation de Tamazight ?
Cette officialisation est un premier pas, mais restons vigilants ! Lorsqu’on fait une lecture de juristes, il y a ce point-là de 3bis, qui stipule la langue amazighe aussi… C’est quoi cet ‘’aussi’’ ? D’autre part, il y a un article dans la Constitution algérienne qui protège ce qu’ils appellent les constantes de la nation, telles que le régime républicain, la langue arabe et l’islam… Mais notre langue et notre identité ne sont pas protégées par cet article-là. Aussi, dans le préambule, on notera : l’Algérie terre arabe ! Depuis quand ? Elle est terre amazighe ! Donc, on se pose des questions sur les concepteurs de cette Constitution et sur leurs intentions : ne seront-ils pas en train de nous endormir ? Aujourd’hui, ils fêtent le 20 Avril, c’est comme s’ils voulaient s’approprier cette symbolique qu’ils savent très forte et porteuse.

Ne serait-ce pas plutôt un signe de bonne volonté ? Une sorte de reconnaissance ?
Ils n’ont pas le choix à vrai dire. Aujourd’hui, cette question a tellement avancé et est tellement évidente. Le monde aujourd’hui a tellement évolué et changé, le monde ne comprendrait pas un régime qui interdirait une langue maternelle.

Quel est le rôle que devraient jouer, aujourd’hui, les acteurs du printemps de 80 ?
Pour ceux qui sont encore dans l’action politique, je dirai qu’ils sont porteurs de cette revendication, je dirai même qu’ils en sont protecteurs. Ils sont témoins pour les autres, ceux qui sont à l’écart. Le champ politique pour moi s’est drastiquement restreint. Ceux qui veulent garder leur autonomie politique, je les vois mal dans des élections législatives ou autres. À partir de là, notre rôle c’est la vigilance et le témoignage.

Cette année, la commémoration des événements intervient dans un contexte électoral, où l’on voit même des partis islamistes porter la revendication identitaire… Une sorte d’instrumentalisation de cette date ? Votre avis là-dessus ?
En tout cas, c’est de bonne guerre. Que ce soit le FFS, le RCD ou même les islamistes, nous leur donnons rendez-vous au parlement, lorsqu’ils vont s’installer confortablement, on verra les lois organiques qui doivent accompagner l’officialisation de Tamazight, car cette officialisation est incomplète, il y a un manque. Là, on reste très vigilants. Donc, qu’ils la portent, qu’ils la revendiquent, c’est leur droit, personne ne peut leur dénier cela. Nous, nous jugerons au moment où ils seront installés.

La marche traditionnelle du 20 Avril, pensez-vous pas que le MAK se l’est appropriée ?
Oui, le MAK veut être en quelque sorte l’unique représentant, dès lors qu’il aspire à l’indépendance. J’espère qu’il nous permettra de dire notre mot. Nous avons notre mot à dire, nous avons notre propre vision, notre propre projet sur cette question, dans ce cadre géopolitique, dans cet ensemble. Pour nous, Tamazight c’est Tamazgha qui va de la Libye jusqu’à l’Atlantique. Le MAK veut un territoire, nous, nous restons dans le cadre pas seulement national algérien mais aussi nord-africain. Personnellement, je ne partage pas la vision du MAK, mais au nom de la démocratie, je dirai que le MAK a le droit de s’exprimer, de porter son projet. Mais il ne peut pas avoir la prétention du monopole de la question berbère dans la région. Ce combat a été porté par des milliers de militants, par des générations, personne n’a le droit de s’approprier exclusivement cette question, personne n’a le droit de l’instrumentaliser non plus pour une campagne électorale, ni pour un autre projet.

Comment évaluez-vous aujourd’hui le combat et la lutte pour les libertés démocratiques en Algérie ?
C’est important de rappeler que cette revendication, dès sa naissance, a été liée à la question démocratique. Tous les militants politiques de l’époque ont compris que cette revendication ne peut s’épanouir et s’émanciper que dans un cadre démocratique, car nous voyons l’évolution du monde et il n’y a que la démocratie qui puisse garantir les libertés et les droits. Quoi de plus naturel que de s’exprimer dans sa langue maternelle, dans sa culture ancestrale, et cela ne peut être protégé que par un système démocratique qui va inscrire dans le marbre la garantie des libertés démocratiques et les droits humains, sans restrictions. Et pour le moment, on en est loin. Tant que nous n’avons pas arraché cette démocratie pleine et entière, cette revendication amazighe sera orpheline et ne pourra pas s’épanouir, vu qu’elles sont intimement liées. Mouloud Mammeri disait : «La culture n’a pas besoin de maison, d’être enfermée, mais la culture a besoin de liberté avant tout».

Aujourd’hui, peut-on dire que vous autres, anciens militants, avez accompli votre mission et atteint vos objectifs ?
Personnellement, je n’ai pas cette prétention. On s’est exprimés à l’époque et on ne savait pas quelle étendue allaient avoir les événements. C’est un chemin de parcouru. Nous avons porté naturellement cette revendication, mais ce qu’elle allait devenir ne dépendait pas de nous. Notre devoir était de militer et d’activer, pour le reste, il y a tout un contexte historique, c’est un rapport de force, une dialectique de lutte, c’est la vie.

Que pensez-vous de la portée qu’a le message de 80 sur la jeunesse d’aujourd’hui ?
Les jeunes aujourd’hui ont beaucoup de soucis. Je suis conscient que le monde du 21ème siècle, avec les autoroutes des médias, le monde technologique, la communication, le village planétaire, les hypnotise, et c’est normal qu’ils veuillent vivre.

Vous étiez jeunes aussi à l’époque…
Oui, mais c’était un autre contexte, nous vivions sous une dictature, la liberté de parole nous était contestée. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il ne faut pas se faire d’illusions. La militance est toujours portée par une minorité consciente et politisée. Je m’inquiète aussi des effets de la dépolitisation. Il n’y a rien de plus terrible qu’un pays qui risque son avenir, son devenir et sa place, dans le concept mondial, car sa société, à 80% jeune, serait complètement dépolitisée. Ce qui veut dire vous n’êtes porteur d’aucune valeur, d’aucun projet, que vous êtes une masse maniable, corvéable et manipulable… Cet aspect m’inquiète.

Vous avez parlé d’une élite, pensez vous qu’aujourd’hui cette élite existe ?
Franchement non. Mais quand même, il y a des petites pousses, des jeunes qui activent dans le mouvement associatif. Ils ont réalisé de belles choses sur le plan culturel et environnemental. Le génie, c’est comment relier ces énergies et féconder une autre dynamique qui nous sortira du marasme. Nous, nous serons là pour les accompagner, chaque génération doit faire sa part.

C’est votre conclusion ?
J’ajouterai que le combat continue, qu’il faut continuer à semer l’espoir et que la vie par définition dépasse tous les carcans dans lesquels on veut l’enfermer. Elle va finir par s’épanouir et fleurir.

Entretien réalisé par Kamela Haddoum.

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