Par DDK | 9 Aout 2018 | 1108 lecture(s)

Résultats SCOLAIRES (2ème partie)

Quel sens pour la réussite et l’excellence dans une société en proie à l’effet Dunning-Kruger ?

Par Idir AHMED ZAID Université Mouloud Mammeri ‘‘L’incompétent se présente toujours comme expert, le cruel comme pitoyable, le pécheur comme dévot, l’usurier comme bienfaiteur, l’arrogant comme humble, le vulgaire comme distingué et l’abruti comme intellectuel.’’ Carlos Ruiz Zafón (Le Jeu de l’ange, 2009).

En revisitant un ouvrage de Stephen HAWKING, je réalise combien et comment le pragmatisme reste la voie royale et la méthode idéale dans l’art de transmettre la science avec les mains pour reprendre l’expression de l’un de mes chers professeurs.

HAWKING raconte en l’espace de quelques conférences la formation, la structure et le devenir de l’Univers mais avec une pédagogie telle qu’il vous emmène dans les profondeurs de la cosmologie et de l’astrophysique sans réaliser que vous franchissez le mur de la complexité sidérale comme un avion supersonique crève le mur du son.

En d’autres termes, toutes ces complexités, ces contournements et détours périphrasiques que l’on qualifie aujourd’hui de méthodes pour exprimer une chose simple à côté ou loin de soi, si bien qu’il faut recourir à des outils perfectionnés pour la résoudre, ne constituent que détournements des prédispositions de l’élève à l’apprentissage facile, sans compter la dilution de la science dans des fantaisies idéologiques et religieuses que même un esprit adulte éprouve de la peine à ingérer.

La question vitale et primordiale pour notre système éducatif est de voir comment le réintégrer dans la modernité et l’extraire de la spéculation, des faux débats et faux semblants qui le renvoient chaque fois un peu plus dans les profondeurs abyssales, car il s’agit de l’avenir de notre pays et des futures générations.

Il n’y a d’autres sciences que celles qui s’habillent de la rigueur, de la mesure, de l’expérience, de la logique et du raisonnement critique tout en nourrissant l’esprit de la substance de ce qui nous entoure. On ne peut qu’échapper aux fondamentaux scientifiques par l’installation du doute et de la confusion et un retour à des référents usés, bref, à la résurgence des sciences occultes et à l’abus de la crédulité des enfants.

Or, la distinction et l’excellence des résultats, expression de la performance et de l’efficacité du système qui les génère, ne s’accommodent que de l’esprit d’ouverture et de l’utilisation des acquis scientifiques de l’élève et, partant, de la libération de son intelligence et de ce qu’il sait faire. La dilution et le nivellement par le bas ne peuvent se fondre en une force de frappe du système éducatif national.

Ignorer et déprécier la qualité des meilleurs de ce système, encore faut-il se situer sur une échelle absolue, c’est s’obstiner à le noyer davantage dans les abysses de la médiocrité dans laquelle il baigne et où l’on cherche à le maintenir même une fois les facteurs à l’origine de sa dégradation avancée identifiés. C’est sombrer dans cette myopie acceptée où même les courbes sont observées et analysées par effet miroir ou tête-bêche pour s’évertuer à voir du positif dans ce qui est négatif et du négatif dans une réalité positive, c’est verser dans le prisme déformant de l’effet Dunning-Kruger.

Selon la définition retenue, cet effet est un biais de jugement qui correspond à la tendance qu’ont les moins compétents dans un domaine déterminé à surestimer leurs compétences et inversement, pour les plus compétents à sous-estimer leurs compétences. Sans s’en rendre compte, ceux qui en sont atteints ont une illusion de supériorité en évaluant leur propre compétence au dessus de la moyenne et de celle des autres.

David Dunning et Justin Kruger ont alors émis l’hypothèse qu’une personne incompétente tend à surestimer son niveau de compétence, qu’elle ne parvient pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement, ni à se rendre compte de son degré d’incompétence. Ce n’est que par une amélioration réelle de sa compétence que cette personne finira par admettre et reconnaître ses lacunes.

L’effet Dunning-Kruger se rencontre notamment chez les hommes politiques à l’égo surdimensionné, qui s’avancent remplis de certitudes sur des terrains qu’ils ne maîtrisent pas, et entendent en revendre à des personnes plus compétentes qu’eux. Mais il nous semble que la situation est fortement impactée par un ambiant favorable à l’émergence du phénomène dans le cas où ce n’est plus l’individu qui éprouve un tel sentiment, mais c’est plutôt une partie tierce qui lui fait croire d’en être atteint à force d’être imprégné de discours redondants prônant la surestimation de compétences pour l’individu incompétent ou inversement, la réduction de compétences pour l’individu compétent.

Ce type de comportement finit par s’imposer en tant qu’utopie et être accepté comme une fatalité au niveau même de groupes et de générations entières à force de subir les effets de politiques de nivellement, de manipulations de résultats et classements, et de pseudo-performances, notamment dans les domaines de l’éducation et professionnel en général. Par effet de banalisation, on finit par faire croire aux compétents à la faiblesse de leurs capacités par la redondance, la subordination et l’injonction, et aux incompétents, la force des leurs, par l’exercice du pouvoir et l’intronisation.

L’illusion de la compétence et de l’incompétence devient une réalité manifeste et lorsque ce phénomène a cours dans la formation du capital humain, les dégâts sont incommensurables et difficilement réparables. Malheureusement, il semble avoir pris racine et gangréné nos espaces éducatifs à tous leurs niveaux. Dès lors, laissons la wilaya de Tizi Ouzou savourer ses succès et stabiliser davantage sa sérénité. Si elle est portée au pinacle, c’est de tradition bien établie que l’une de ses ressources mères reste l’intérêt profond pour les valeurs humaines, le savoir et l’éducation, l’histoire peut en témoigner. On peut y ajouter l’ancrage dans une tradition historiquement profonde marquée du sceau d’instituteurs racés qui ont du transmettre à des générations de professeurs l’art de la pédagogie et l’art d’enseigner, un legs à travers la formation des formateurs et l’approche humaine de l’éducation.

Faut-il rappeler que la Kabylie a toujours été un haut lieu du savoir et de savoir-faire, son territoire est parsemé d’espaces de culte et de science à fort rayonnement culturel qui ont secrété ce rapport fort et infrangible à l’éducation dans une société où la solidité du lien social reste aussi un catalyseur majeur.

Même si l’on peut encore s’atteler à identifier d’autres raisons objectives au succès soutenu de ses élèves, il serait plutôt indiqué de chercher à comprendre pourquoi les autres ne réussissent pas, et quels sont les voies et moyens à mobiliser pour faire en sorte qu’ils réussissent.

Le problème n’est pas chez les adeptes du succès, mais il est chez ceux qui échouent, auxquels d’ailleurs on s’intéresse peu et sur lesquels on disserte peu, voire on est quasi-muet, puisque leur population est de l’ordre de 433 000 élèves pour le bac de cette année et de 420 000 recalés pour les deux sessions du baccalauréat de l’année écoulée, soit l’équivalent de 43 fois la cohorte des reçus de la wilaya de Tizi Ouzou ! Ajoutons ce taux déconcertant annoncé récemment par la première responsable du secteur, d’uniquement 7% d’une promotion d’élèves entrant à l’école qui arrivent à décrocher leur bac, soit pour une promotion de 800 000 élèves en moyenne, 56 000 élèves ! Voilà un facteur inquiétant et aggravant pour la performance et le rendement du système éducatif ! On réalise que l’échec est immense et affecte tous les niveaux ! Une population de 420 000 ou 433 000 recalés au bac, c’est énorme, affligeant et préoccupant, et c’est pour cela que l’on reste muet là-dessus.

Imagine-t-on un seul moment quelle est la structure de cette population ? Quelle en est la provenance : lycée, université, chômeurs ou monde professionnel ? Quelle consistance des capacités pédagogiques et des moyens matériels et humains faut-il pour prendre en charge cette population, quel en sera le coût pour le Trésor public, du moins pour ceux qui auront la chance de doubler la terminale ? Et enfin, quelles sont les raisons objectives de leur échec ? En d’autres termes, tirer des conclusions de l’échec, en faire une analyse sereine et constructive pour progresser et ne pas l’ignorer. De là, on pourra apporter des solutions pour juguler ce phénomène et partant, améliorer le taux de succès dont on parle beaucoup, mais qui n’est en fait qu’un succès relatif, puisqu’on omet de mettre en face, la part de l’échec et la performance modeste du système éducatif en entier.

Une simple arithmétique nous permet d’en mesurer l’ampleur : si l’on suppose que 25% de cette population de recalés, soit 108 250 élèves, représentent des étudiants repassant l’examen du baccalauréat en quête d’une meilleure moyenne et d’un accès à une filière protégée, il restera 324 750 élèves qui le repasseront et méritent d’être pris charge. Cette population représente physiquement et humainement l’équivalent d’au moins 162 lycées de 2 000 places chacun, ou 8 120 classes de terminales de 40 élèves chacune ! On doit réaliser que l’annonce des résultats du bac, encore faut-il qu’ils soient complets et non fragmentaires pour en permettre la vérification et en accroître la crédibilité, constitue un moment solennel de vérité. Mais il se trouve que la tendance est à glorifier le succès relatif et à oublier l’échec cruel. Si le premier était nettement plus important que le second, il est dans l’ordre naturel des choses de s’occuper davantage des lauréats que de ceux aux efforts insuffisants.

Mais si l’échec est anormalement élevé, il est logique de s’en alarmer et de le mentionner, d’analyser sa nature et d’en expliquer ses causes et enfin d’envisager les mesures à prendre pour en limiter les effets néfastes pour les recalés et la société. L’annonce des résultats d’un examen aussi important que le baccalauréat est une totalité et non une partie au risque de nous retrouver dans le cas de figure de l’arbre qui cache la forêt.

C’est sûr que pour s’inscrire dans l’euphorie et l’allégresse générales, il vaut mieux édulcorer davantage le succès, louer les efforts des uns et des autres et relever les facteurs à l’origine, notamment l’impact des réformes entreprises, quand celles-ci sont réellement profondes et pertinentes et concernent surtout le volet pédagogique.

Mais omettre totalement la portée de l’échec, surtout quand il est élevé et qu’il s’agit de pouvoirs et d’institutions publics, c’est causer du tort aux malheureux candidats et à la société entière tout en versant dans la culture de l’infatuation et de l’exaltation de l’autosuffisance démesurée.

De plus, cette attitude égratigne l’intérêt général, en ce sens que l’échec et la réussite constituent une paire indissociable d’indicateurs de la performance des politiques publiques entreprises en matière d’éducation et de l’action publique en général. L’examen du baccalauréat n’y échappe pas, censé être une étape fatidique à franchir pour accéder aux études supérieures, et donc, un tournant majeur dans la vie du lycéen.

D’où l’importance à accorder au succès et à l’échec au moment de l’annonce des résultats, pour ne pas verser dans une forme de satisfaction béate et de sélectivité positive dans les apparences, mais négative dans le fond, en raison du traitement partial et de l’importance accordés aux uns et autres.

Cette attitude encourage l’émergence de l’effet de Dunning-Kruger par le fait que l’on cherche à booster coûte que coûte le succès relatif par la cosmétique des résultats et voire des dispositions arbitraires au cours de l’élaboration des sujets, de la définition du volume des matières exécuté et des corrections, qui violent même l’éthique.

La clarté, la franchise et la déclaration de la vérité dans la solennité de l’annonce des résultats, sont des actes pédagogiques de rappel à l’ordre des acteurs responsables de près ou de loin à la fois du succès et de l’échec des uns et des autres, bien avant les élèves eux-mêmes, s’agissant surtout d’un examen aussi crucial que le bac qui concerne chaque année des centaines de milliers de candidats. (à suivre...)

I. A. Z.

1.00