Par Ramdane B. | 13 Mars 2012 | 2883 lecture(s)

Reportage à la rencontre de ces familles qui survivent dans les Haouchs de la honte !

Vivre dans un taudis en plein coeur de Bouira...

Le problème du vieux bâti, au niveau de la wilaya de Bouira, se pose avec acuité au fil du temps. De vieilles bâtisses, datant de l’ère coloniale et même de l’époque ottomane sont en ruine et toujours…habitées. Ce vieux bâti, plus connu sous la dénomination de «Haouchs», constitue pour certains nostalgiques, l’âme et l’histoire de Bouira. Cependant, pour ceux qui y résident encore, il est question d’un danger permanant. Ces derniers ne cessent d’ailleurs de revendiquer la démolition de leurs «taudis», comme ils les définissent, et d’être relogés ailleurs. Afin de savoir de quoi il en retourne, nous sommes allés à la rencontre de trois familles qui habitent l’un des ces Haouchs, situé au quartier Aïssat Idir, en plein cœur du chef-lieu de la wilaya de Bouira.

A huit… dans une seule pièce !

C’est en compagnie de Noureddine, propriétaire du Haouch dit « Amar Khoja », que nous avons sillonné les dédales et faubourgs de ce quartier populaire. Au beau milieu des détritus en tout genre et autres canalisations perforées, notre accompagnateur nous a proposé de rendre visite à une famille… Au détour d’une ruelle sombre et sans âme, une femme d’un certain âge nous ouvre la porte de sa « modeste», et ce n’est qu’un doux euphémisme, demeure. La première chose qui frappe les esprits, à l’instant même où on franchit le seuil de la maison, c’est l’insalubrité et les odeurs fétides qui se dégagent des égouts, lesquelles, ruissellent tout autour de cette maison aux allures de cachot. «Entrez et, surtout, excusez-nous pour le désordre», nous dira cette femme, mère de famille, avec un sourire gêné, avant d’enchaîner d’un air teinté d’ironie : «Comme vous pouvez le voir, on ne vit pas dans un palace !». En effet, les lieux donnent des sueurs froides, tant la misère et le dénuement sont omniprésents… Des mûrs qui s’effritent, un sol donnant l’impression de se dérober sous nos pieds, au fur et à mesure que nous avançons.
A l’intérieur, c’est pire ! Une image des plus insupportable nous agresse d’emblée… salon, cuisine, salle de bain et chambre à coucher, tous se retrouvent dans une seule pièce. «Nous sommes huit à nous entasser dans cette pièce !», nous dira notre interlocutrice, avant de continuer, sur fond de malaise, «j’ai honte de vous dire… Mes filles, qui sont des femmes désormais, dorment avec leurs frères. Ces derniers n’hésitent pas à passer la nuit dehors pour céder la place !». Au fil des minutes, elle ne pouvait plus retenir sa colère et son désarroi face à cette situation. « Nous sommes considérés comme des parias par les autorités ! On vit comme des animaux en cage », s’est-elle écriée. «Cela fait prés de 52 ans que notre situation va de mal en pis, sans qu’aucun responsable ne lève le petit doigt pour nous ! Je suis lasse de cette misère, lasse de cette vie, lasse de voir mes enfants grandir parmi les rats et les moustiques ! Pourquoi tant de mépris, tant de négligence et de souffrance ?», s’est-elle interrogée d’une voix fébrile, tout en essayant de retenir ses larmes en notre présence. Avant de lancer cette phrase défaitiste : «On n’attend plus rien de la vie, dans de telles conditions, on attend juste que la mort nous délivre de cet enfer». Une de ses filles, le regard hagard, s’approche de sa mère pour la serrer dans ses bras. Cette scène poignante, reflète bien la détresse de cette famille. Concernant les actions des pouvoirs publics pour remédier à leur triste sort, cette mère au foyer nous dira d’un ton blasé : «Ils connaissent nos problèmes, mais ils ne font rien ! Ils se contentent de nous demander nos livrets de famille et promettent de faire leur possible… Cela fait 30 ans que ce petit manège perdure».

“Mes filles, qui sont des femmes, dorment avec leurs frères!”

Par la suite, Noureddine nous proposera de rendre visite à une autre famille de ce Haouch. «Vous n’avez encore rien vu ! Je vous laisse le soin de constater de vos propres yeux l’ampleur de cette catastrophe », dira-t-il. Juste à côté, c’est un père de famille qui nous accueille sous son toit. La cinquantaine bien entamée, chétif et emmailloté dans son paletot de misère, notre hôte nous dira : «Comme vous pouvez le constater, on est dans la précarité la plus absolue !». En effet, tout comme le précédent gourbi visité, l’espace vital de ce citoyen n’excède pas les 6m2 ! Tout y est entassé, vaisselle, linge, lits… etc. Un si petit espace pour une famille comptant six personnes, «un mètre carrée pour chaque personne», ironisera notre interlocuteur. Ensuite, il nous fera part de sa détresse et de son désespoir : «C’est une prison ! Le soir, à la tombée de la nuit, on peut vraiment ressentir le véritable sens de l’enfer sur terre…». Et d’ajouter que « durant les jours de pluie, on prie le ciel pour que la toiture ne s’effondre pas sur nos têtes. Sans parler des fils électriques, qui pendouillent un peu partout. C’est lamentable !», s’est-il exclamé. A propos d’éventuelles solutions proposées par les autorités locales, notamment l’APC de Bouira, notre vis-à-vis a qualifié ces responsables de menteurs. «Ne me parlez pas des ces gens-là, ils ne font que nous mentir depuis le début ! Ils se présentent une fois tous les cinq ans, c’est-à-dire, à la veille de chaque élection et nous promettent qu’on va être bientôt relogés. Un bientôt qui s’éternise !», s’est-il indigné. Outre le danger permanant qui pèse sur les locataires de ce Haouch, s’ajoute l’insalubrité et les maladies qui en découlent. Ainsi, au beau milieu de la pièce, les rongeurs et autres bestioles répugnantes se baladent en toute quiétude. «Voilà une autre preuve, s’il en fallait une, de la misère que nous subissons chaque jour que Dieu fait ! On est réduit à cohabiter avec les rats…», fera constater cet habitant. Toutefois, et malgré l’infamie qui le frappe, ce citoyen garde toujours l’espoir d’être relogé et que ces taudis soient détruits dans les plus brefs délais. «Les autorités sont au fait de notre situation et ne font rien pour nous, tout le monde le sait ! Cependant, j’ai foi en le wali et en sa grandeur d’âme. J’espère de tout cœur qu’il va se pencher sur notre cas et mettre fin à notre calvaire’’, a-t-il conclu.

“On partage notre table avec les rats...’’

Enfin, la dernière famille visitée est celle de Nacer, père de quatre enfants et chômeur de son état. Ce locataire, à l’inverse des autres, n’avait nullement envie de contenir sa rage et sa colère en nous interpellant d’une manière virulente. «On vit comme des chiens ! Pire encore, ces derniers sont libres d’aller où ils veulent. On nous a menti, opprimés et manipulés ! Les autorités, à leur tête le P/APC de Bouira, nous ont trahis», s’est-il insurgé avant d’enchaîner sur un ton tenace : «Personnellement, la seule raison qui me maintient en vie, ce sont mes enfants ! Sans eux, j’aurais mis fin à mes jours. Vivre dans la précarité, la misère et la vétusté, ce n’est pas une vie. Même la plus basse des créatures ne voudrait pas de cette vie là». Au sein de la pièce centrale (l’unique), des sceaux sont disposés un peu partout pour recueillir les gouttes d’eau qui s’échappent de la toiture. La charpente est complètement rongée, les fissures ont creusé des sillons dans les mûrs. Nacer, relèvera aussi le fait que des serpents ont été aperçus aux alentours de ce Haouch : «On risque, à tout moment, de se faire mordre par des serpents qui trouvent refuge dans les méandres de ces taudis». Soudain, cet habitant a été pris par une crise de nerfs. «Autant que je sache, on n’est pas des sous-hommes, ni même des indigènes. Néanmoins, l’Etat nous traite comme si nous étions des parasites, avec mépris et dédain ! Je vous le dis, jusqu’à présent, nous étions patients et nous avons remis notre triste sort entre les mains des élus et des responsables locaux. Mais la patience à des limites, il viendra le jour où les habitants se révolteront contre cette injustice !», a-t-il menacé.
De tout ce qui a été relaté, on peut en conclure que les habitants de ce Haouch, comme tant d’autres aussi, sont dans le désarroi et la misère la plus terrible. D’ailleurs, bon nombre d’entre eux exigent la démolition de ces Haouchs qui, nous dit-on, ont autant de confort qu’un «camp de concentration». Cet adjectif peut paraître exagéré, cependant, il reflète bien leur état qui menace la santé et l’intégrité, mais aussi, et surtout, la dignité humaine dans tout ce qu’elle a de noble.

Reportage réalisé par Ramdane B.

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