Par L. Beddar. | 18 Aout 2012 | 1872 lecture(s)

Vallée de la Soummam

Les émigrés à travers les générations

La Kabylie a été, de tout temps, une terre d’immigrants et la haute vallée de la Soummam, dans la wilaya de Béjaïa, en a toujours compté un lot important et pour chaque génération.

Dans cette région, rares sont les familles qui ne possèdent pas un ou plusieurs membres à l’étranger. Son territoire est d’un relief montagneux à caractère escarpé et boisé où les perspectives d’emplois sont quasiment nulles. Son économie est à vocation agricole, dominés par la branche arboricole, avec une prédominance de l’olivier qui occupe 80% de la superficie agricole utile. Pourtant, avant la colonisation, les populations vivaient décemment des produits agricoles du terroir émanant de leurs champs. Cette région est même considérée comme un petit coin de paradis, car reposant sur d’importantes ressources hydriques. A plusieurs endroits, l’eau potable d’une grande pureté, tiède en hiver, fraiche en été, jaillissait directement des entrailles de la terre et se déversait dans les rivières. On l’utilisait dans la consommation quotidienne des hommes et de leurs animaux, mais on la drainait, également pour l’irrigation des cultures. L’économie de la région ne cessait de devenir florissante. Les propriétaires terriens labouraient, semaient, cueillaient, fruits et légumes, ramassaient le bois. Ceux qui ne possèdent pas de parcelles de terre cultivables se spécialisaient dans l’activité artisanale, tournée vers la conception de produits locaux. Les forgerons fabriquaient et réparaient les outils agraires, pendant que des dizaines de moulins à eau implantés aux abords des rivières transformaient les céréales en farine. Cette région, à vrai dire, s’auto suffisait économiquement. La production agricole fournissait de grosses quantités, notamment pour tout ce qui pouvait se maintenir longtemps sans s’altérer et être consommé progressivement. Ainsi, pour les viandes rouges, la tomate et l’oignon, la technique de conservation restait simple. Il suffisait de les couper en morceaux et de les laisser sécher pendant quelques jours au soleil. On les gardait dans des récipients en terre (Akoufi) et dans des sacs en peau de mouton (Aylou). Sur un autre plan, le balai traditionnel était élaboré localement par les hommes. Les femmes, elles, confectionnaient le burnous et la couverture de literie avec de la laine de mouton. Chaque famille possédait un jardin et son propre élevage, d’où elle pouvait en extraire viande, lait, fumier… rien n’était gaspillé ! Les poils de chèvre étaient entrelacés, pour en obtenir de la ficelle, ceux des agneaux étaient bons pour le tissage des vêtements et des couvertures. L’arrivée des colons avait changé la donne et totalement bouleversé le mode de vie des populations autochtones, poussées vers la misère, affamés dans leur propres pays. La paupérisation gagnera des pans entiers de la société, depuis que l’administration coloniale a entamé l’opération de main mise sur les meilleures terres ne laissant que celles situées dans des endroits escarpés et boisés qui ne nourrissent plus les familles. C’est les préludes d’une guerre annoncée qui ont vu Cheikh Belhaddad se joindre à El Mokrani d’Ath Abbas dans un grand soulèvement paysan qui a duré plus de 10 mois, faisant des milliers de morts, les rebelles capturés vivants furent déportés vers la Nouvelle Calédonie, une île du pacifique sud, Leurs familles n’ont pas été épargnées, avec les pires sévices corporels qui leur avait été infligées par l’armée coloniale, en sus des amendes et autres confiscations de terres qui leurs étaient imposées. Des châtiments qui ont eu des effets durables dans le temps et l’espace. La région a été pacifiée par la force, donnant au colon les pleins pouvoirs et une hégémonie totale sur des populations indigènes. Deux secteurs économiques totalement différents étaient nés de cette ségrégation et se chevauchaient perpétuellement jusqu’à l’indépendance. Le secteur moderne, détenu par les colons français qui occupaient les meilleures terres à grands rendements, utilisant la mécanisation, bénéficiant de crédits bancaires et dont les productions sont exportées vers la Métropole. Et le secteur archaïque détenu par les fellahs Algériens, exploitants de terres parcellisées à rendements médiocres, situées sur des flancs escarpés et travaillées avec des moyens traditionnels. C’est une agriculture de subsistance. C’est l’une des raisons qui ont poussé un grand nombre de kabyles à aller chercher du travail ailleurs. D’abord, ils allaient travailler dans les plaines de Annaba et de la Mitidja. Puis ils découvrirent le nord de la France et ses mines à partir du début des années 1900. Depuis, la vallée de la Soummam, comme d’ailleurs toutes les régions de Kabylie, ne cessent de connaitre des contingents d’immigrants vers l’Europe, particulièrement la France.

Entre hier et aujourd’hui...

La Kabylie est dotée de structures sociales qui permettaient aux hommes de partir longtemps et loin sans s’inquiéter pour leurs familles. Le système familial traditionnel prend en charge la famille restée au pays. Le développement de la solidarité entre les membres de la collectivité est la base de l’organisation sociale. Pour cela, nostalgie oblige, nos émigrés ne peuvent rester longtemps sans rendre visite à leurs familles pendant les vacances et de rentrer définitivement aux pays dés leur retraite. Les kabyles ont commencé à émigrer en France avant la première guerre mondiale. Ils travaillaient dans les mines du nord. Ceux de la deuxième génération, c’est-à-dire des années 1930, se sont installés à la plaine Saint Denis et à Colombes, en banlieue parisienne, en raison de la concentration de l’industrie française dans ces deux départements entièrement urbains où les paysages naturels sont quasiment inexistants. Leurs conditions de vie, hébergés dans des foyers pour africains, et les salaires de misère qu’ils percevaient, ne leurs permettaient pas de rejoindre chaque année leurs familles. Certains, une infime partie, se remarièrent avec des françaises, les uns continuaient leurs vies avec elles là-bas et d’autres les ramenaient au bled. D’autres, malheureusement, ne retournèrent jamais au bled, sauf expulsés ou décédés, dans ce dernier cas de figure, c’est la communauté à l’étranger du village qui se chargeait du rapatriement de la dépouille. La troisième génération a commencé à fouler le sol français durant les années 1960, c’est à dire après l’indépendance du pays. La reconstruction et le relèvement de l’économie française après la guerre, impliquent de nouveau un appel aux habitants de la rive sud de la méditerranée, d’où le départ massif de jeunes kabyles, dont certains n’avaient pas atteint la majorité. Cette génération, comme les deux précédentes d’ailleurs, avaient beaucoup souffert. Avant la nationalisation des hydrocarbures, l’Etat algérien comptait beaucoup sur les rentrées en devises émanant de ces émigrés, d’où l’instauration d’une obligation de change par personne et pour chaque rentrée, car l’économie algérienne de l’époque était basée sur l’agriculture traditionnelle, composée de petites parcelles de terre non mécanisées… La paupérisation a gagné des pans entiers de la société, ce qui a fait que la France et devenu le pays dont rêvaient nos jeunes d’hier. Après vingt années de prospérité, la crise économique des années 90 a fait apparaître une autre génération d’immigrants vers, cette fois ci, l’Amérique du nord (Canada et les USA) où les conditions d’installation sont très facilitées, contrairement à la France qui a fait adopter des mesures draconiennes allant jusqu’à la suppression de certains textes de lois qui avantageaient par le passé nos jeunes désirant s’installer dans ce pays : mariages mixtes, regroupements familiaux… D’ailleurs, le nombre de citoyens en situation de séjour provisoire est important. Pour ce qui est de leur retour au pays, qui se fait systématiquement pendant les vacances, qui par nostalgie, qui pour rendre visite aux ascendants âgés ou malades, qui pour assister à un mariage familial : un tel événement se réalise rarement sans eux. D’aucuns pensent que les vacances des émigrés, vieux ou jeunes, sont synonymes de camping dans des stations balnéaires de la côte. Au contraire, ils préfèrent passer les vacances dans leurs villages, prés des leurs. Quand les enfants étaient encore jeunes, ils débarquaient avec leurs familles dans des véhicules surchargés de bagages tassés dans les malles et les portes bagages, dans le souci de satisfaire les membres proches, amis et voisins en cadeaux. Ces périodes fastes où les émigrés revenaient en masse au pays, créant chaque été dans les villages des ambiances traditionnelles et familiales particulières, est presque révolue depuis que leurs enfants ont grandi préférant aller passer leurs vacances à la découverte d’autres pays, d’autres modes de vie, d’autres cultures. Et ce sont les parents qui revenaient seuls. A la retraite, beaucoup souhaitent rentrer définitivement au pays, mais rares sont les épouses qui acceptent. La plupart craignant, d’une part, de perdre leur statut de liberté acquis de longue date en France, pour se faire cloitrer entre quatre murs à la maison dans le village et, d’autre part, ne pouvant se séparer de leurs enfants binationaux par le droit du sol. Pour ces raisons, certains couples se déchirent. On a bien vu des maris revenir définitivement au pays et se remarier après le refus de leurs épouses de les suivre. « J’ai construit une maison spacieuse au bled dans l’esprit de la retrouver durant les vacances et à la retraite. Mais mes enfants, quand je leur parle du village, disent qu’ils s’ennuyaient par le dépaysement. Ils sont nés et ont vécu en France, je les supplie et pour me faire plaisir reviennent une fois tous les cinq ans. Alors, pour les rattacher à leur pays, j’ai acheté un appartement à la ville de Béjaïa, j’y ai mis toutes mes économies. Avant, c’était juste mes enfants qui n’aimaient pas revenir au village, il est arrivé le jour où même mon épouse refuse de revenir au pays. Que faire avec deux maisons vides qui me bouffent mes économies dans les réparations », avoua aâmi Ali. Ces dernières années, on assiste au retour des émigrés pendant les quatre saisons, à cause du manque de commodités dans les villages durant l’été. Pénuries d’eau, pannes récurrentes de l’électricité… etc. Beaucoup évoquent aussi la cherté du billet d’avion pour une famille nombreuse qui voudrait venir durant les vacances d’été. Ils optent pour le retour en basse saison à cause des tarifs promotionnels des billets d’avion qu’accordent les compagnies aériennes. Cette année, un autre facteur est entré en ligne de compte pour les dissuader davantage. Le Ramadhan qui coupe la saison estivale en deux. Même dans les villages comptant une forte communauté installée à l’étranger, l’absence des émigrés est fort remarquée. Vraisemblablement, ils ont préféré éviter d’avoir à supporter, en plein jeûne du Ramadhan, les chaleurs torrides de l’été. Il y avait tout de même quelques uns, venus en juin et début juillet et qui sont repartis avant le Ramadhan. Rares ceux qui sont restés passer le mois de jeûne et l’Aïd ici. D’autres ont décalé leurs vacances pour le mois d’aout pour passer l’Aïd en famille et profiter des derniers jours des vacances d’été qui ne manqueront pas d’être bien animés par les fêtes de mariages qui reprendront de plus belle, car suspendues pendant un mois. Dure, dure est la vie des émigrés sde l’ancienne génération, avant ou aux temps actuels !
Il faut dire, aussi, que beaucoup de jeunes binationaux reviennent, en couple, passer leurs vacances dans les villages. Fait qui mérite d’être signalé. Un jeune couple mixte, lui est kabyle et elle française, a célébré son mariage suivant les rites et coutumes de Kabylie. La mariée était même accompagnée de toute sa famille. Les convives villageois se sont vus servir par un mélange de serveurs français et kabyles. Du jamais vu, jusque là, à Seddouk. Plus étonnant que cela, si la famille française est déjà repartie vers l’hexagone, le couple est toujours là, préférant finir le Ramadhan au village.

L. Beddar.

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