Par Hocine T | 10 Décembre 2012 | 1318 lecture(s)

Maâtkas La population locale semble perdre confiance en ses représentants

Tajdiwt, un village oublié

 

En Kabylie profonde, comme c’est le cas à Tajdiwt, relevant de la commune de Maâtkas au sud de la capitale du Djurdjura, la population se sent oubliée et méprisée.

 

Sa confiance en les responsables locaux a tout simplement disparu. Pour rejoindre le village de Tajdiwt, il n’y a guère de choix, il faut emprunter l’unique route vers Zerouda en passant par Aït Ahmed et Aït Zaim. Par là, au lieu de monter, il faut descendre et encore descendre, par un chemin, certes, carrossable, mais très étroit et truffé de dangereux virages. Les dos d’anes, l’absence de caniveaux, des matériaux de construction (sable,  ferraille, briques et parpaings) déposés de part et d’autre de la chaussée et les différents points de chutes des ordures ménagères, rendent la circulation difficile. Notre accompagnateur regrettera : « le plus gênant, ce sont ces tas de sable, de pierres et de parpaings qui réduisent la chaussée. Certains de ces matériaux sont là depuis des mois, voire des années. Tout cela avec la bénédiction des autorités ». Malheureusement, toute cette négligence défigure la nature, malgré les paysages sublimes et enchanteurs. Avec des comportements pareils, la nature risque d’ici quelques années de perdre toute sa splendeur et son charme. Le véhicule amorce une descente vertigineuse et interminable. Par endroits, la chaussée montre ses limites, elle se rétrécie significativement. Au bout de quelques kilomètres, on arrive enfin à Tajdiwt et l’imposant mausolée d’Agouni Abou se dresse devant nous. En ce jour du Nwal, il y a foule au village. Les couleurs vives emplissent les espaces. Les robes Kabyles des jeunes filles avec leurs foutas et leurs foulards illustrent parfaitement la beauté de la Kabylie. Pour en savoir davantage sur ce village, nous avons cherché à rencontrer les membres du comité de village. Ils étaient chaleureux et accueillants. Pour engager la discussion avec les membres du comité de village et les organisateurs du Nwal, nous leurs avons d’abord demandé la signification de Tajdiwt, le nom de leur village. Un d’entre eux répondra : « Tajdiwt est en fait un ensemble de Trois Hameaux à savoir Tigmi Oufella, Tigmi Bwada et Ighil Izougaghen. L’ensemble de ces trois hameaux totalise plus de 2 000 habitants. Pour revenir à votre question, nous avons bien entendu effectué des recherches auprès de connaisseurs qui nous ont donné trois explications. La plus plausible serait que le mot Tajdiwt veut dire Tajadit. Sachez que notre village est le premier village qui a vu le jour à Maatkas avec celui de Sidi Ali Moussa de la commune de Souk El Tenine. D’autres nous ont dit que Tajdiwt, comme Taj en arabe, voudrait dire la couronne. D’autres encore nous diront que Tajdiwt est synonyme de Tachmoukht (Pot d’argile) ». Pour rentrer dans le vif du sujet des préoccupations des villageois, nous avons questionné les membres du comité sur le réseau de l’assainissement. « Nous avons bénéficié dans le cadre des PPDRI, d’un réseau d’assainissement à Tigmi Oufella. Mais les foyers des villages de Tigmi Bwada et Ighil Izougaghen n’en ont toujours pas. Les fosses septiques et les rejets à ciel ouvert sont l’unique solution pour évacuer les eaux usées». La rivière dite Assif et les fontaines publiques d’Ighil Izougaghen sont toutes polluées ». Nos interlocuteurs nous ont parlé, également, d’un projet de 1,5 km d’assainissement, mais à ce jour rien n’est fait. Signalons que la pollution dans ces villages a fini par mettre à mal la faune et la flore. Les oiseaux et les animaux sauvages ont presque disparu puisqu’ils s’abreuvent dans la rivière polluée. « Autrefois, les chardonnerets nichaient partout, aujourd’hui ces oiseaux ont simplement été anéantis. Nous n’avons plus que les moineaux. Même nos troupeaux qui se hasardent à boire de cette rivière finissent par tomber malades et mourir. Il est vraiment urgent de généraliser l’assainissement et de prévoir une station d’épuration en vue de filtrer toutes les eaux usées venant de Cheurfa, de Berkouka et de nos foyers. Concernant les ruelles à l’intérieur des hameaux, elles sont en piteux état. Leur bétonnage n’a pas été entrepris, si bien que les habitants pataugent dans la boue à la moindre pluie.

Privé d’eau depuis mai dernier

A Tajdiwt, le réseau AEP est disponible mais sa réalisation remonte au début des années 1970. Les incessantes réclamations des comités de villages ont été entendues. Un château d’eau d’une grande capacité a été réalisé en 1992. Lors de sa mise en service, le château s’est fissuré en plusieurs endroits. Il ne pouvait donc pas servir. Les villageois ont réclamé des travaux de réparation pour le rendre opérationnel mais rien n’a été fait. Le château a été abandonné et n’a jamais servi, diront nos interlocuteurs d’une seule voix. Du coup les trois hameaux sont livrés à une panne sèche durant toute l’année. Il y a dix jours, les villageois ont carrément bloqué le chemin de wilaya N°25 pour réclamer de l’eau. Une fois celle-ci lâchée, les conduites et les vannes ont éclaté, laissant les villageois désemparés. « Il est clair que la gestion et la distribution de cette denrée rare et précieuse se fait de manière hasardeuse. Comment se fait-il que dans certains villages l’eau est disponible au quotidien alors que chez nous, nous souffrons le calvaire été comme hiver. Nous sommes contraints d’acheter des citernes tractables au prix fort de 1500 DA l’unité. Avec le chômage galopant et la cherté de la vie, nous avons besoin de ces sous. Nous espérons que la prochaine assemblée regardera dans la direction de notre village car à présent rien n’a été fait », dira un autre membre du comité de village. Concernant le réseau électrique, il existe mais les chutes de tension sont récurrentes et plus de 15 habitations n’y sont pas encore raccordées. L’éclairage public à Ighil Izougaghen n’est pas réalisé. Pour ce qui est du téléphone fixe, de l’internet et du gaz naturel, les citoyens de ce village n’osent même pas en rêver : « Nous voulons, à l’instar de tous les villages de Kabylie, avoir le téléphone fixe et par là Internet. Des commodités dont on ne peut plus se passer aujourd’hui. Le gaz naturel doit aussi être réalisé car par ici les hivers sont très rigoureux. Le cauchemar que nous avons vécu lors des intempéries de février dernier est toujours dans nos esprits », diront les membres du comité.

C’est le désert pour les jeunes

Dans ce village, les jeunes sont livrés à l’oisiveté qui est, faut-il le rappeler, mère de tous les vices. L’alcool, la drogue et les jeux de hasard constituent une menace certaine. Par ici, on ne compte ni foyer de jeunes, ni maison de jeunes ni encore moins une aire de jeu ou un stade. C’est dire que les activités culturelles et sportives sont quasi nulles. Pour se divertir, les jeunes n’ont d’autre possibilité que d’aller ailleurs. « Dans notre région nos jeunes n’ont pas droit aux activités culturelles et sportives. Les jeunes essaient de s’organiser en créant des associations qui ne durent jamais longtemps car les moyens font très vite défaut, si bien que même les volontés les plus tenaces finissent par avoir les genoux à terre », dira un jeune enseignant du village. Rappelons que le village a bénéficié depuis des années de deux projets, dans le cadre des PPDRI. Il était question de la réalisation d’un foyer de jeunes et d’une petite bibliothèque, mais à ce jour rien de concret. Les réclamations du comité  et les multiples tentatives de relancer ces deux projets sont restées vaines. Les associations Agdal et Tigmi Oufella n’activent qu’à l’occasion. Pour ce qui est du secteur de l’éducation, le village ne dispose même pas d’une école primaire. Les élèves des 3 villages fréquentent l’école Majour Abderrahmane distante de plus de 5 kilomètres. Les enfants venant du quartier près d’Assif ou de la gare font 10 kilomètres en aller et retour. Les jeunes élèves en souffrent énormément. En hiver comme en été, ils font face aux aléas de dame nature et surtout aux animaux sauvages (les chacals) qui mettent leurs vies en danger, surtout en hiver. Cela sans parler du froid, de la pluie et de l’excessive chaleur pendant la saison chaude. Les collégiens eux se rendent au CEM d’Ighil Aouane et les lycéens vont au chef-lieu communal. Le transport scolaire n’est assuré qu’aux filles, c’est comprendre que les collégiens et les lycéens endurent toutes les peines du monde pour étudier. Les plus âgés sont malmenés par le chômage galopant et la cherté de la vie. « Nous n’avons que les oliviers et les figuiers pour espérer récolter quelque chose. Aujourd’hui même ces arbres nourriciers sont menacés de disparition. La pollution et les feux de forêt pendent chaque année comme des épées de Damoclès. Nous demandons plus que jamais aux responsables concernés et surtout aux futurs élus, pour l’amour de Dieu, de regarder du côté de notre village qui est oublié et totalement abandonné, depuis trop longtemps », diront les membres du comité de village.

 

 Hocine T

 

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