Par Ramdane B. | 25 Février 2013 | 1180 lecture(s)

Kadiria Localité de Kerfala

Qu'elle... était verte ma vallée !

Le titre du roman de Richard Llewellyn, How green was my valley (Qu'elle était verte ma vallée), publié en 1941, convient parfaitement à la petite localité de Kerfala, relevant de la commune de Kadiria et située à une trentaine de kilomètres à l’ouest du chef-lieu de la wilaya de Bouira. 

Jadis terre fertile regorgeant de richesses, les agriculteurs labouraient leur champs et cultivaient leurs terres afin d’en tirer des ressources abondantes. Cette vallée est désormais laissée à l’abandon. Livrés à la misère, à la précarité et au sous-développement, les villageois de cette bourgade vivent dans l’indigence et la précarité les plus absolues. Ce hameau d’à peine 2 600 âmes est dépourvu de tout aménagement digne de ce nom et de toutes les commodités nécessaires au bien être des citoyens. 

La misère à perte de vue

Pour s’y rendre, on emprunte le CW1 le reliant à d’autres communes, comme Zbarbar, Guerrouma, Maala. Ce chemin de wilaya, si on peut appeler cela un chemin, est totalement escarpé, étroit et sinueux. En quelques endroits, il est carrément impraticable, notamment par temps pluvieux comme ce fut le cas lors de notre passage sur les lieux. D’ailleurs, les quelques villageois croisés se déplaçaient à dos de mulet, faute de pouvoir le faire à pied. Mohamed, un quadragénaire vivant à Telouche, hameau perché sur le mont de Beggas et culminant à plus de 650 mètres d’altitude, soulignera avec un large sourire que « si l’on tient à la vie, il vaut mieux disposer d’un bon et solide mulet ». Sa fidèle monture portait deux bonbonnes de gaz de chaque coté, et notre interlocuteur tentait, tant bien que mal, d’équilibrer sa « précieuse » cargaison, afin de ne pas être entrainé en contre- bas de la falaise sur laquelle il grimpait. Interrogé sur la provenance de ces bonbonnes de butane, ce villageois prit un certain temps avant de nous répondre. « Je suis allé les chercher à Guerrouma ! », dit-il. A noter que cette commune est distante d’une bonne dizaine de kilomètres de Kerfala. Visiblement peu loquace, notre compagnon de route était beaucoup plus préoccupé par les gros nuages noirs qui se dirigeaient vers nous. « Si vous ne voulez pas être mouillé jusqu’aux os, cessez de parler et grimpez avec moi », nous a-t-il signifié d’un ton pressant. Arrivés devant un pont qui donnait l’impression de pouvoir s’effondrer à tout moment, ce villageois nous a demandé de descendre, sans fournir la moindre explication. Surpris, on lui en a demandé la raison. Avec un sourire assez moqueur, il nous répondit : « Si vous souhaitez mourir, allez-y ! Quant à moi, je tiens encore à la vie ! ». Et de préciser : « Ce pont date de l’époque coloniale, il ne peut supporter plus de deux personnes. Donc, au lieu de poser toutes ces questions, aidez-moi à décharger la mule ! ». Aussitôt le pont traversé, bonbonnes de butanes portées à bout de bras, notre vis-à-vis nous dira : « ça se voit que vous n’êtes pas d’ici, alors un bon conseil… repartez d’où vous venez, car la vie est rude en cet endroit ». Devant notre insistance, Mohamed accepta enfin de nous parler de sa situation. « Je vis ici depuis toujours, la misère, la souffrance et le désespoir sont nos lots quotidiens, ceux de tous le villageois de Kerfala », assénera-t-il. Interrogé sur les commodités dont dispose son village, notre interlocuteur arrêta sa monture et, fixant l’horizon, il tonnera : «  Vous voyez une quelconque commodité ? Moi, je n’en vois aucune ! Ni gaz, ni électricité, ni routes… Tout est à l’abandon ! ». Avant que nos chemins ne se séparent, ce citoyen nous dira : « Moi, je suis une vieille carcasse. Si vous voulez, allez voir nos jeunes, ils vous diront combien la vie est dure et impitoyable par ici ».

«Le terrorisme nous a mis à genoux et l’abandon des autorités nous a achevés ! » 

Poursuivant notre périple, nous sommes tombés nez à nez avec des jeunes du hameau d’Ouled Hamdane, à trois kilomètres de Kerfala. Visiblement intrigués par notre présence, l’un d’eux nous abordera : « Vous, vous êtes de la ville. Ça se voit au premier coup d’œil ! Que venez-vous faire dans ce trou perdu ? », nous interroge Makhlouf (c’est son prénom) d’un air moqueur. Après s’être présenté, ce jeune homme d’à peine 17 ans s’exclamera : « Vous connaissez sans doute le wali… Si c’est le cas, dites-lui de venir faire un tour dans le coin, qu’il puisse voir la misère dans son plus simple appareil ». Puis, il nous invitera chez lui. « Entrez ! Voyez par vous-même dans quelle précarité on survit… ». Il est vrai que la modeste demeure de ce jeune villageois ne payait pas de mine… Murs en brique, toitures en zinc, le tout s’étalant sur une surface d’à peine 20m2. Outre son aspect extérieur, cette maison, si on peut appeler cela ainsi, n’avait ni gaz ni électricité… elle n’est même pas raccordée au réseau d’eau potable. Bref, une bicoque implantée au beau milieu de nulle part. « J’ai dû quitter les bancs de l’école à la 6ème année afin d’aider mon père dans les champs. Mes deux sœurs et mon petit frère ont eu beaucoup plus de chance que moi, ils poursuivent leur scolarité au lycée et au CEM », a-t-il dit avec un regret non dissimulé. Le père, Hamid, un monsieur d’un certain âge et fermier de son état, venait de faire rentrer les vaches, car, dehors, il pleuvait des cordes. D’ailleurs, les plaques de zinc, qui font office de toiture, laissaient échapper de grosses gouttes de pluie à l’intérieur. Le père de famille expliquera, qu’à certains moments, il avait songé à quitter cet « enfer », mais faute de moyens, il s’est finalement résigné à y rester. « La vie ici est impossible ! On n’a absolument rien, on vit encore à l’âge de pierre », dit-il, avant d’enchainer sur l’avenir de son fils et de tous les jeunes de la région : « Vous pouvez lui demander… à chaque fois, je l’encourage à partir de cet endroit maudit ! Lui et ses semblables n’ont aucun avenir ici. Il n’y a ni travail, ni agriculture, ni le moindre espoir de lendemains meilleurs. Le temps s’est arrêté à Kerfala ». Hamid fut pris d’une soudaine envie de « s’en griller une sèche », mais il ne voulait pas le faire à l’intérieur de la maison. « Venez avec moi ! », nous a-t-il dit en nous emmenant à l’extérieur. Et de poursuive : « Ecoutez, les infrastructures de base sont inexistantes. Seules une école primaire et une antenne communale, deux sites étatiques, ont été construites ici. Ce village a bénéficié d’un CEM dont les travaux ont été lancés en 2005 et qui a ouvert ses portes en 2008. Les postes d’emploi, aussi bien à Kadiria qu’à Djebahia, sont très rares », a-t-il indiqué, avant de conclure sur cette phrase poignante : « Le terrorisme nous a mis à genoux et l’abandon des autorités nous a achevés ! ».

Un élu admet : «Notre APC est sous perfusion !»

Ces témoignages reflètent bien la détresse et l’exaspération des villageois face à leur triste sort. Mohamed, Makhlouf et Hamid, comme tant d’autres citoyens de ce bourg, ne réclament rien mis à part… l’amélioration de leur cadre de vie. La population locale souhaite que les autorités prennent en considération leurs conditions, jugées misérables, de « survie ».  Afin d’en savoir plus sur le sujet, attache a été prise avec quelques élus locaux de Kadiria. L’un d’entre eux,  M. Achache en l’occurrence, expliquera que la nouvelle assemblée communale est bien consciente des difficultés de la population et de ses préoccupations. Il déclarera : « Les conditions de vie à Kerfala et dans d’autres hameaux de la commune, sont misérables. Ceci nous préoccupe énormément». Il précisera que les moyens d’action sont assez restreints. «Vous devez savoir que notre APC est sous perfusion ! Nous ne disposons pas de moyens, et comme nous l’avons signalé à maintes reprises au chef de daïra, et même au premier magistrat de la wilaya, notre APC n’a pas de ressources pour régler tous ses problèmes, surtout ceux concernant la jeunesse », s’est-il désolé. Interrogé sur les moyens actuels dont dispose la commune afin d’agir contre la précarité et l’enclavement qui frappent de plein fouet cette bourgade, et bien d’autres, cet élu signifie : « Nous agissons en fonction de la subvention que la wilaya nous accorde. Notre souhait est de faire sortir la région de cette marginalisation et de l’isolement, et aussi d’améliorer autant que nous pouvons les conditions de vie des citoyens ». 

Ramdane B.

0