Par L.Beddar | 15 Juillet 2014 | 3012 lecture(s)

Béni Maouche : Un gigantesque incendie a touché la région, le 3 juillet dernier

Tizekht, un village sinistré !

Béni Maouche, dans la wilaya de Béjaïa, est connue pour ses produits agricoles du terroir, tels la figue, l’huile d’olive et le miel. Une région à vocation agricole par excellence, où une foire se tient chaque année.

Un bon nombre d’agriculteurs y exposent et proposent à la vente leurs produits, à des visiteurs locaux et d’autres qui viennent de tout le territoire national. La population locale est même composée dans sa majorité d’agriculteurs, seuls agents économiques. Mais cette nature qui a gratifié généreusement cette région d’une terre nourricière et de paysages enchanteurs à couper le souffle accentue la dureté de la vie des populations. Un séisme d’une magnitude de 5,8 qui a engendré des centaines de sinistrés, des tempêtes de neige comme celle de 2005 et un incendie ravageur en 2008 qui a dévasté un millier d’hectares. La boucle des catastrophes a été bouclée, le jeudi 03 juillet, une date qui restera gravée dans les mémoires des habitants du village Tizekht, dans cette commune. Des habitants surpris en pleine journée de Ramadhan, vers 13h, par un gigantesque incendie qui a failli détruire les habitations et tué des personnes, si ce n’était l’intervention des citoyens qui ont lutté contre des flammes au péril de leurs vies. Les sapeurs pompiers de Seddouk ne sont arrivés sur les lieux que vers 15h. Constatant l’ampleur des brasiers auxquels ils ne pouvaient faire face, ils ont sollicité du renfort et des brigades ont été dépêchées de Béjaïa, El-Kseur et Sidi Aïch. C’est le lundi 07 juillet que nous nous sommes rendus sur les lieux du désastre. En arrivant à Trouna, chef-lieu de la commune de Beni Maouche, notre première halte fut le siège de l’APC où nous avons été reçus par Sekour Abdelkader, chef de service chargé du social, qui nous a donné les premières informations. «Le village Tizekht est distant de 3 kms du chef-lieu. Il est habité par 700 âmes qui ne vivent que de l’agriculture. Tous ces villageois sont désormais ruinés, suite à cet incendie qui eut lieu le 03 juillet dernier et qui a ravagé les 80 hectares constituant leurs propriétés. 50 hectares de figuiers et d’oliviers et le reste était composé de différents autres arbres fruitiers et de maquis. Dieu merci, nous ne déplorons aucune perte humaine. Il y eut plus de peur que de mal. Six femmes furent néanmoins prises de panique quand des flammes géantes arrivèrent à proximité des habitations. Elles ont été transportées à la polyclinique de Béni Maouche où elles ont été soignées. Si nous avons pu éviter un grand désastre, c’est grâce à des villageois qui, bravant les chaleurs suffocantes et le carême, ont combattu les flammes aux cotés des sapeurs pompiers qui ont aussi fait leur devoir comme il se doit. La gendarmerie aussi n’a pas quitté les lieux qu’après avoir constaté que tout danger était écarté. Les APC de Bouhamza et Amalou, dans un élan de solidarité, ont contribué avec leurs camions citernes», nous narrera notre interlocuteur, avant de nous conduire chez le P/APC. M. Loudjani Khaled, le maire de la commune, nous accueillit à son tour dans son bureau. Il a même ajourné une sortie pour nous accueillir. Affecté encore par cet incendie, il s’est livré sans ambages à nous, en revenant sur ce jeudi noir.

«Nous allons les aider à reconstituer les vergers»

«D’abord, je remercie tous les citoyens et les sapeurs pompiers qui ont lutté jour et nuit en pleine période de Ramadhan pour circonscrire un incendie qui a menacé les habitations de tout un village. Dieu merci, aucune perte humaine n’a été déplorée. Reste les pertes matérielles qui sont importantes, notamment les milliers d’oliviers et figuiers qui ont été calcinés. Nous allons faire tout notre possible pour les aider à reconstituer les vergers. Je pense déjà à la mise en place d’un PPDRI où seront pris en charge les remplacements des arbres calcinés et l’ouverture de pistes agricoles qui faciliteront les accès aux champs. Une commission composée des subdivisionnaires des forêts et des services agricoles, de la protection civile, de la gendarmerie, de l’APC et de la daïra se rendra prochainement sur les lieux. Cette commission aura pour tâche d’évaluer les dégâts et de trouver les mécanismes nécessaires pour d’éventuelles indemnisations», a souligné le maire qui profitera se l’occasion pour insister sur la nécessité de créer une caserne de pompiers dans sa commune. «Le territoire de notre commune est d’un relief accidenté car situé en haute montagne, à 1300 mètres d’altitude. Des catastrophes naturelles, nous en avons vécues un bon nombre. Voilà pourquoi nous faisons tout pour avoir une caserne de la protection civile. Cela fait deux ans que nous avons déjà choisi un terrain mais le projet traîne toujours à cause de la bureaucratie. Si une caserne était implantée dans notre commune, les dégâts auraient été moins importants car les pompiers seraient intervenus plus rapidement. Mais comme ils sont venus de Seddouk, ils sont arrivés deux heures trop tard. Nous courrons aussi après l’implantation d’un siège de la CRMA que nous jugeons indispensable aussi dans notre commune. Pour preuve, si le siège existait, les villageois auraient contracté des assurances qui les prémuniraient contre les risques de ce genre», a ajouté l’édile communal.

«Tout a été dévasté par un feu de forêt»

En sortant de chez le maire, nous avons pris la route de Tizekht, le village sinistré. Un villageois à qui nous demandions notre chemin nous a aidés en nous tançant ces quelques phrases. «Il fallait venir le jour de l’incendie. Nous ne pouvions même pas sortir de la maison. L’air était devenu irrespirable. Des lambeaux de cendre tombaient du ciel comme des flocons de neige en hiver et le mercure à atteint les 45° à l’ombre. Si c’est la verdure de Tizekht qui vous attire, je vous conseille de rebrousser chemin. Le paysage qui va s’offrir à vous est des plus pénibles à regarder. Tout a été dévasté par le feu », nous dira-t-il. La route est fraîchement goudronnée et il ne nous pas fallu longtemps pour arriver au village. Celui-ci était presque désert, hormis quelques personnes qui attendaient l’arrivée d’un fourgon. Nous avons profité de leur présence pour leur demander si quelqu’un pouvait nous guider vers les endroits sinistrés. C’est Kherfouche Hocine, un fellah, qui s’est porté volontaire pour nous aider et répondre à nos questions. Comme le village est situé sur un flanc escarpé de la montagne d’Achtoug, les flammes qui ont démarré de la vallée ont dévasté, du bas jusqu’au sommet de la montagne, des terres pourtant bien travaillées. Même les arbres des jardins ont été touchés, ce qui montre que les flammes ont menacé des habitations. L’école primaire, le seul édifice public que compte ce village, a failli disparaître. Notre guide nous montrait les séquelles du sinistre, très ému de se remémorer cette journée infernale : «Me concernant, j’ai tout perdu. Tout a été calciné dont 120 figuiers. Un voisin a perdu 130 bottes de foins, son seul capital. Un autre, maçon de son état, a perdu un lot de bois de coffrage estimé à quelques vingt millions de centimes. Selon ce qui se dit, le feu a démarré de la vallée, à cause d’un individu qui incinérait de la broussaille. Il a très vite été dépassé et n’a pas pu maitriser son feu et les résultats sont là. De telles négligences sont impardonnables. Allumer un feu, aussi petit soit-il, est d’une très grande inconscience », nous dira le villageois. Il poursuivra : «Tout est devenu noir. Il n’y a plus de verdure, plus d’herbe, alors qu’il n’y a pas un seul habitant qui n’ait pas un cheptel ou du moins une chèvre ou une brebis. Que vont manger ces bêtes dans les champs calcinés. Recourir au fourrage du marché nous coûtera les yeux de la tête. Nous sommes complètement désemparés. Nous avons peur de devenir fous si aucune aide ne nous était accordée». Il y a une semaine de ça, il faisait bon vivre à Tizekht. Un village enchanteur avec des panoramas splendides, notamment cette vue imprenable sur le barrage de Tichy Haft qui apparait au loin comme un petit océan d’eau de couleur verte. On y voit aussi au loin, et à perte de vue, les collines et les montagnes du douar d’Ath Yaâla où sont disséminés des petites villes et villages de Beni Ourtilane à El Mayen. Tout ce décor que nous décrivons est partie en fumée. Les odeurs de lavande qui embaumaient les narines ont disparu cédant la place à celle des cendres. Les habitants du village Tizekht n’avaient vraiment pas besoin de cette énième catastrophe. En 2000, un séisme a détruit beaucoup de leurs habitations mais ils ont tenu le coup en se relevant doucement. Les tempêtes de neige sont fréquentes en hiver, dans la région, mais celle qui les a éprouvés le plus date de 2005. Ils sont restés cloitrés chez eux plusieurs jours, sans vivres ni gaz butane. Ils se sont ensuite remis d’un incendie, survenu au même lieu, en 2008, mais celui-ci était moins intense que celui du 03 juillet passé. Ces damnés de la terre ont craqué cette fois-ci, même s’ils savent qu’ils s’en remettront un jour. La solution pour ce village reste la mise en place d’un PPDRI où seront prises en charge les actions collective. «Notre village, à l’instar des autres villages de la région, se vide de plus en plus de ses habitants. Chaque année, des familles entières partent vers la grande ville, notamment à Seddouk. Nous avions il y a quelques années, le meilleur commerçant du douar d’Ath Aidel qui est parti s’installer à Seddouk où il a ouvert cinq commerces. Il est temps que l’Etat fasse quelque chose pour aider ce qui reste des villageois à demeurer ici. Un PPDRI serait le bienvenu. Nous avons besoin d’une fontaine, d’un centre de soins et de toute autre infrastructure nécessaire à la survie de tout village. Pour les actions individuelles, bon nombre de jeunes souhaitent créer leurs propres entreprises agricoles dans les domaines des élevages de bovins, d’ovins, de caprins, avicoles et apicoles», nous dira un jeune de la localité, espérant que son appel soit entendu par les autorités. C’est vers 14h que nous avons quittés le village. Nous espérons y retourner un jour et y constater le retour de la verdure. Nous espérons que le désarroi de la population sera entendu et apaisé par les autorités et que le sourire se redessinera sur les visages de ces villageois.

L.Beddar

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