Par Oussama Khit | 3 Aout 2014 | 2400 lecture(s)

Bouira : Zoom sur le village Ath Abdellah-Ouali

Un havre de paix et de tradition

La région d’Ath Abdellah-Ouali, appelée communément Tadarth n Abdellah-Ouali en référence à l’ancêtre des villageois, est vaste. Elle décline l’Est de la wilaya de Bouira en longueur et en largeur.

Le territoire immense de l’Aârch des Ath Abdellah-Ouali, composé essentiellement de trois villages (Thadharth, Thaghzouth et Chriâa), ainsi que de multiples hameaux dispersés sur les massifs montagneux de la Grande Kabylie, offre au regard, un décor pittoresque fait de verdure, d’oliviers abondants, de maisons basses en pierre, de forêts vastes et des chemins montagneux. Ce sont des chemins tortueux et accidentés qui mènent à ces agglomérations où semblent habiter des âmes inertes. Mais ce sont ces âmes qui constituent la richesse de ces étendues montagneuses des Ath-Abdellah Ouali. Deux heures et demie de route sont nécessaires pour parcourir les quarante kilomètres qui séparent le village d’Ath-Abdellah Ouali du chef-lieu de la wilaya de Bouira. Le chemin, traversant le cœur de la forêt est plein de virages et de difficultés, et empêche les automobilistes de rouler à plus de 50 km/h. Pour se rendre à Ath-Abdellah, il faut d’abord passer par la commune d’Ath-Leqsar, puis par celle d’Ath-Rached, à laquelle est rattaché administrativement le village. Sur la route, aucun panneau n’indique le chemin vers ce village perché à 900 mètres d’altitude. A la vue du village qui affiche “une mine” bien accueillante, un tableau rappelant la beauté de la Kabylie bien profonde s’offre gracieusement à nos yeux. Plusieurs maisons disposées les unes à côté des autres, le long d’une haute colline, sont entourées d’une chaîne montagneuse, qui semble s’accrocher au ciel, et d’une dense forêt de pin. Tout en bas, un sentier serpentant entre les oliviers et autres arbres fruitiers, descend vers la rivière des Ath Ghazi. Ce cours d’eau se déverse plus loin dans l’oued Sahel.  Le climat est rude, et bien des histoires liées aux alias du climat et de la nature sont transmises de génération en génération. Néanmoins, pendant la saison chaude, le village se transforme en un havre de paix, où l’ardeur du soleil ne dure que quelques heures, pour laisser place, dans la soirée, au vent frais et permettre aux villageois de s’adonner aux activités de la terre ou de simplement sortir faire une randonnée.  
 
Thajmaât, une véritable autorité 

La population locale est toujours très attachée aux traditions et coutumes de la culture berbère. Les mariages, les naissances, partage d’héritage, décès, l’attachement à la terre et Tiwizi pour les différentes tâches dures, qui nécessitent un travail collectif comme la cueillette des olives, les moissons ou la construction ...y obéissent à des règles ancestrales. Et parfois, même les tâches individuelles y sont soumises. Le comité du village  (Thajmaât) composé de sages de la région, représentant les familles, ne s’occupe pas uniquement des affaires sociales. Il conçoit également des lois que tous les villageois doivent respecter. Les lois ne sont pas imposées aux villageois mais sont votées, à l’assemblée générale. À chaque fois que le comité prévoit d’introduire une nouvelle loi, les villageois et le comité se réunissent à la mosquée afin de voter. « La société kabyle, et cela depuis des générations, a su faire face aux difficultés de la vie, en organisant un modèle de gestion basé sur l’assemblée (Thajmaâth), où les décisions sont prises en toute démocratie », nous dira un membre du comité de village. Chaque famille à un représentant dans thajmâat n taddart et enfin, le Arch est représenté par un homme sage appelé Azemni. On lui doit un respect particulier et c’est lui qui annonce l’ouverture de toutes les saisons et activités agraires. La majorité des conflits sont également réglés par thajmâat.  La charte de Thajmaât fixe les obligations de chacun et impose des sanctions à ceux qui violent les lois du village. Par exemple, un jeune qui voudrait épouser une fille étrangère au village devrait verser symboliquement la somme de 5000 DA aux caisses du village.  Commentant l’organisation du village, un autre membre du comité, peu bavard, nous affirme : « Nous avons simplement suivi la voie de nos ancêtres ». Même si des familles partent vivre ailleurs, elles restent attachées à leur terre natale et à leurs origines, on les retrouve souvent à chaque occasion, pour assister à un enterrement, ou pour partager la joie d’une fête organisée au village.
 
Histoire d’une séparation forcée
 
L’histoire dit bien que Thadart des Ath-Abdellah Ouali est matinale, travaille sans cesse ses terres, s’occupe jalousement de ses bêtes, elle est sage et solidaire quand elle traite des affaires, elle est débrouillarde et très économe dans ses dépenses. La religion et l’histoire des ancêtres ne manquent pas d’occuper son âme et son esprit. L’eau y est abondante, elle coule des fontaines et des sources, d’où le nom de Thiâwinine. Autrefois, on travaillait minutieusement les vergers et on cultivait toutes sortes de fruits et de légumes, de quoi suffire toutes les saisons de l’année et emmagasiner une bonne partie de la récolte pour la consommer pendant les périodes difficiles. On s’arrangeait aussi pour qu’il y ait au moins un membre de la famille émigré en France ou travaillant à Tizi-Ouzou ou à Alger, pour aider financièrement la famille, pendant que les autres restent pour s’occuper des champs et veiller sur la famille.  Durant la guerre de Libération, symbole de sacrifices et de martyrs, la région était renommée en matière de fabrication d’armes et de «baroud» et de source d’approvisionnement et de soutien à la résistance armée et pour les maquisards de la wilaya III historique. L’histoire retient aussi que tous les habitants ont subi les atrocités du colonialisme, beaucoup sont morts criblés de balles, ou suite à des maladies incurables ou encore de famine. Les ruines du centre de concentration d’Ighil Oumerou, érigé par l’armée coloniale, rappelle encore les atrocités de la guerre dans la région. Au lendemain de l’Indépendance, les facteurs de regroupement social et de fixation des populations ne furent guère favorables. L’isolement, le chômage, la pauvreté et la détérioration de la qualité de la vie ont concouru au départ de bon nombre d’habitants en France. L’on raconte qu’ on se souvient bien des pires moments de séparation, quand le malheureux père prenait sa mallette pour aller travailler loin et ne revenir qu’après plusieurs années. Il allait sans dire un mot, laissant derrière lui, une famille triste et la mère livrée à la solitude entourée de petits en sanglots. Beaucoup de femmes attendaient patiemment des années durant le retour de leurs  maris. Certains sont revenus d’autres non.  Shavha, enseignante aujourd’hui, se souvient toujours, cinquante ans plus tard, des rares moments où elle avait eu la chance de voir son père Moussa, parti travailler dans une usine de voitures en France. « Je ne me souviens que de ses yeux. Il est parti à jamais… », témoigne-t-elle. Mais elle est convaincue que le père kabyle, par pudeur, dissimule ses larmes. « Je suis persuadé qu’il pleurait à chaque fois qu’il pensait à nous ».
 
La solidarité à défaut de développement 

Le phénomène de dépeuplement des villages a persisté durant plusieurs années, au vu de la dégradation des conditions de vie des habitants. Les pires moments vécus par les villageois étaient de voir les leurs partir. « Il n’y a rien de plus émouvant que de voir toute une famille quitter le village à bord d’un camion », témoigne un habitant d’Ighil Ihedadhen. « Les hommes avaient les larmes aux yeux quand, tard dans la nuit, ils emballaient leurs meubles et leurs effets sur la benne d’un camion, pour se préparer à quitter le village le lendemain, à l’aube, et ne plus revenir. C’est comme si le jour de leur enterrement était arrivé», nous diront plusieurs personnes. Touché en plein fouet par le phénomène de dépeuplement de la région, au lendemain de l’indépendance, Thadarth n’Ath-Abdellah Ouali, compte aujourd’hui près de 7000 habitants. Sur la place publique se côtoient enfants, jeunes, adultes et ceux du troisième âge, qui, pour leur majorité, sont des retraités de l’émigration, mais qui ne manquent pas de servir les leurs, notamment par le biais de leur pension. Ils contribuent aux actions caritatives collectives des habitants. L’ouverture des pistes agricoles durant les années 90, en est un exemple frappant de défi, de bravoure et d’espoir. Le message qui transparaît de cette action est clair, car il renvoie à un sentiment inégalable, celui du rapport qu’entretient l’homme avec la terre et ses valeurs ancestrales. Face à l’absence de projets de développement, le comité des sages a appelé à inscrire d’autres réalisations grâce à la stratégie collective, destinée à faire face au phénomène de dépeuplement de la région.

Des potentialités non-exploitées
 
Des jeunes, chômeurs et célibataires pour leur majorité, ne cessent d’évoquer leur quotidien morose. « Pour juste sortir du village et aller en ville chercher du boulot, il nous faut déjà beaucoup d’argent. Le chômage chez nous touche la majorité des jeunes, c’est devenu presque inévitable ! », commente Massinissa, jeune chômeur et diplômé de l’université de Tizi-Ouzou. Et de poursuivre : « Toutefois, nous gardons l’espoir ! ». Dans la foulée, ses amis signalent les manques dont souffrent les habitants : « Nous sommes privés de toutes les commodités : le manque de transport, l’insécurité, l’absence d’une couverture sanitaire, de structures de jeunes, l’absence d’un CEM et d’un lycée…et la liste est encore longue ! ». « C’est vrai que nous sommes encore là, mais c’est par amour pour notre village. Cet amour à lui seul ne “nourrit” pas les hommes ! », lâche Sofiane. Cependant, l’appauvrissement de la région est palpable. Celle-ci est due à l’absence de plans de développement mais aussi à l’inexistence de projets d’investissement dans la région. Si la création de richesses et d’emplois est réduite à néant, les potentialités naturelles, humaines et économiques ne manquent pas dans la région. La redynamisation de la culture de l’olivier, de l’apiculture et la mise en place d’une industrie du tourisme se prêtent largement aux programmes d’investissement. Aussi, la production laitière se présente comme un créneau porteur, car favorisée par la richesse de la nature dans le domaine de l’élevage de la chèvre et de la vache laitière. Ce qui encouragerait le développement d’une industrie laitière et fromagère performante, dans cette région de montagne. Et au vu de l’important parc d’olivier dont dispose la région, la production de l’huile d’olive pourrait également constituer une bonne opportunité pour le développement et le redressement économique.

Oussama Khit

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