Par A. Mohamed | 1 Octobre 2014 | 1540 lecture(s)

Draâ El-Mizan : Après les années de braise qui ont fait fuir les villageois sous d’autres cieux

L’espoir renaît à Bezzazoua

L’avènement du terrorisme au début des années 90 n’a pas été sans conséquences dans de nombreux villages et hameaux de la région.

Mais c’est peut-être le versant sud du chef-lieu de la commune allant de Tazrout jusqu’à Bezzazoua et ses environs qui a été le plus touché. Des localités jadis si paisibles sont devenues des mouroirs et des lieux fantômes. Terres abandonnées, maisons détruites, insécurité totale, tel est le constat sombre fait de cette région. Vingt-ans après, la vie renaît dans ce flanc montagneux. Nombreux sont ceux qui ont retrouvé leurs terres après des errements qui ont duré de longues années. En ce début d’automne,  accompagnés d’un guide, nous avons décidé de prendre cette destination. Pour y arriver, nous avons choisi de prendre le chemin communal qui va de Tizi-Gheniff jusqu’aux hauteurs. Dès l’entame de ce périple, notre accompagnateur nous arrêta pour nous montrer l’hôtel «  Thala » au village Tala Mokrane, à quelques six kilomètres de Tizi-Gheniff, au milieu d’une végétation luxuriante. « Cet hôtel que vous voyez n’a jamais fermé ses portes. Pourtant, il a été souvent visité par les groupes armés qui écumaient ces maquis qui s’étendent jusqu’à Beggas, du côté de Bouira. Lors d’une de leurs incursions nocturnes, le patron a perdu un de ses fils », nous raconta-t-il. A peine trois autres kilomètres plus loin, sur cette route bordée, de part et d’autre, d’oliviers, de chênes-lièges, de ronces et de lentisques, un autre témoignage poignant interrompit cette traversée paisible. «  Personne n’oubliera le faux barrage de 2004 dressé à cet endroit précis. Un groupe armé a fait un guet-apens à un militaire de ce village, qui rentrait de Tizi-Gheniff. La suite a été sanglante. Quatre personnes ont été assassinées », se rappellera notre guide. Au fur et à mesure que nous nous approchions de notre destination, nous rencontrâmes des femmes, des hommes et des enfants qui vaquaient à leurs occupations. C’est dire que la paix est revenue dans cette contrée où, il y a quelques années, seuls les téméraires où ceux qui n’avaient pas où aller étaient restés.

Les cauchemar raconté au passé

Lors d’une halte devant une source, sous eûmes droit à une poignée de figues fraîches, les toutes dernières encore succulentes, bien que la saison soit presque terminée. Car, il faut le souligner, c’est aussi une région connue pour ses belles figues et ses grenades qui commencent à peine à jaunir. Arrivés au centre de Bezzaoua, nous rencontrâmes des membres de l’ancien comité de village non encore renouvelé. « Soyez les bienvenus, nous sommes là pour vous informer sur tout ce qui se passe dans notre village », dira le premier intervenant. Et à un autre de prendre la parole : «  El Hamdoulah, on peut dire que nous avons retrouvé une paix totale. Ne me rappelez pas la période noire car je risque de me sentir mal. Durant presque vingt-ans, je n’ai pas dormi une nuit ici au village, de peur d’être surpris par les sanguinaires ». Lui emboîtant le pas, un septuagénaire reviendra sur ces années cauchemardesques : « C’est difficile de se remémorer tous ces drames, mais on ne peut pas avancer si on ne revient pas sur le passé. Tout ce versant qui s’étend jusqu’à l’horizon était devenu en quelques années un territoire fantôme. Ils détruisaient les habitations au fur et à mesure qu’elles étaient abandonnées par les villageois. Et parmi ceux qui étaient contraints de rester, il régnait une grande méfiance. Chacun avait peur de l’autre. C’était vraiment terrifiant. Et si nous avons survécu, c’est surtout grâce à l’engagement de presque tous les hommes du village qui se sont constitués en groupes d’autodéfense. Mais, malheureusement, aujourd’hui, ils sont abandonnés à leur sort. Certains d’entre eux n’ont même pas de quoi vivre. C’est vraiment de l’ingratitude. Aucune reconnaissance », soulignera le même intervenant. Sur l’un des pitons qui écument cette zone, on peut voir encore les quelques baraquements du siège de la garde communale. «  Personne ne comprend pourquoi ce détachement a été démantelé. Pourtant, des groupes activant sur le territoire de la commune de Kadiria qui se trouve à un jet de pierre de notre village y transitent quotidiennement. Les gardes communaux ont protégé tout ce versant durant des années. Il fallait garder ce corps de sécurité. Ne serait-ce que pour sauvegarder ces emplois », dira une autre voix.

L’école primaire retrouve ses élèves petit à petit

En raison de l’exode vers les villes voisines, telles Tizi-Gheniff, Draâ El-Mizan et même Aomar dans la wilaya de Bouira, l’école s’est vidée. Aujourd’hui, les élèves qui y sont inscrits sont regroupés dans une classe à plusieurs niveaux. Mais il faut dire que les deux enseignants ne l’ont pas quittée en dépit du manque d’élèves. Aujourd’hui, les parents ayant déplacé leurs enfants vers les écoles de la ville de Tizi-Gheniff pensent à les réintégrer dans l’école du village. « Ma fille poursuit ses études à Tizi-Gheniff. Si les conditions le permettent, dès l’année prochaine, elle sera inscrite ici à Bezzazoua », nous confie un parent d’élève qui avec d’autres se concertent pour mener une action afin que la carte scolaire de cet établissement soit revue et que l’établissement soit restauré. Il y a, selon nos différents interlocuteurs, plus d’une quarantaine d’élèves qui font le déplacement jusqu’à Tizi-Gheniff.  Par ailleurs, ces mêmes parents demandent aux autorités locales de Draâ El-Mizan d’assurer le transport aux lycéens. Si peu à peu ceux qui ont quitté le village songent à y revenir, il faudra que les pouvoirs publics pensent à les y aider, de manière efficace. Deux salles de classes désaffectées ont été aménagées en salle de soins, mais celle-ci est toujours close. «  A quand la mise en service de cette salle de soins ? », nous interrogera un villageois accosté devant un café maure. Comme ce citoyen, nombreux sont ceux qui poseront la même question. Lorsque nous leur avons décliné notre identité, ils ont tenu à profiter de l’occasion pour interpeller les autorités locales au sujet de cette salle de soins. « Pour une simple injection ou un pansement, nous sommes contraints de nous rendre jusqu’à Draâ El-Mizan ou encore à Tizi-Gheniff. Nous ne savons pas pourquoi alors cette unité de soins a été installée dans ces classes, sans réelle prise en charge. Il faudrait que l’EPSP de Boghni affecte au moins un infirmier pour nous assurer les petits soins. C’est une autre motivation qui encouragera les habitants à revenir dans leur village », dira notre guide.

L’agriculture de montagne en plein essor

Durant les années de terrorisme, toutes les bonnes terres de ce versant ont été abandonnées. Ce que nous avons découvert lors de cette virée c’est que nombreux sont les villageois qui ont même investi dans les terres forestières. « Au moment où les gens quittaient le village, je n’ai pas cessé de défricher ce lopin de terre que vous voyez. Alors, j’ai investi toutes mes forces bravant tous les dangers en plantant ces figuiers qui commencent à donner des fruits. Mais j’ai peur d’être pénalisé car cette terre ne m’appartient pas. Elle est située dans le territoire du domaine forestier. Nous demandons aux services agricoles de s’entendre avec ceux des forêts pour nous transférer ces terres », interviendra l’un des fellahs qui ont travaillé ces terres. De son côté, un autre préférera nous parler des PPDRI : «  Aucune opération n’est programmée dans notre village », déplorera-t-il. Avant que nous les quittions, toutes les personnes que nous avons rencontrées ont tenu à adresser des messages clairs aux pouvoirs publics, les exhortant à se pencher sur la situation de leur village. Elles leur demandent de tout mettre en œuvre pour que les anciens habitants du village qui hésitent encore à y revenir le fassent, car le village a besoin de tous ses enfants. « C’est la terre de nos ancêtres. Nous ne l’abandonnerons pas. Nous souhaitons que nos frères reviennent le plus tôt possible. L’espoir est en train de renaître dans notre village ». Telle sont les dernières paroles auxquelles nous avons eu droit avant de redescendre vers Tizi-Gheniff.

A. Mohamed

0