Par R. B. | 29 Décembre 2014 | 3233 lecture(s)

Bouira : Aux urgences de l’EPH Mohamed Boudiaf

Les malades toujours livrés à eux même

La presse nationale ne cesse de faire état de «négligences» au niveau des hôpitaux en Algérie. Aussi bien à Constantine, Alger ou à Oran, les patients sont le plus souvent des cas livrés à eux mêmes.

Pourtant, le ministre de la Santé et de la réforme hospitalière a fait de l’amélioration des conditions d’hospitalisation son «cheval de bataille», mais visiblement, rien ou presque n’a été fait dans ce sens. Les malades endurent, au quotidien, les affres de cette anarchie qui prédomine dans nos hôpitaux. Ils sont les éternelles victimes d’un laisser-aller ou d’une gestion qui laisse le plus souvent à désirer. À Bouira, et plus précisément au niveau du bloc des urgences de l’EPH Mohamed Boudiaf, la situation demeure des plus inquiétantes.  

On y pénètre comme dans un moulin

Les dizaines, voire les centaines de malades qui affluent chaque jour sont littéralement «ignorés» par le personnel médical et les agents d’accueil. C’est du moins, ce qu’il nous a été donné de constater, samedi dernier, lors de notre passage sur les lieux. La prise en charge, tout comme l’accueil, sont carrément inexistants. Les patients, qui arrivent dans le plus souvent des cas dans un état des plus lamentables, ne savent plus à quel saint se vouer. Au moment de notre présence, aux alentours de 10h30 du matin, les locaux de la réception étaient déserts. Pas un seul agent d’accueil ni agent de sécurité ne se trouvait dans les parages. Pour faire simple, il était aussi aisé d’accéder au bloc des urgences, comme on pouvait accéder à un moulin. Les agents de sécurité étaient «éparpillés» un peu partout, en train de siroter un café ou bien tout simplement faire des pronostics sur le match MCEE-JSK, qui devait avoir lieu le même jour. Bref, ils s’occupaient de tout sauf de leur travail. Pis encore, une personne, qui visiblement accompagnait un malade, a «osé» demander un renseignement à un agent de sécurité et s’est vue carrément rabrouée : «Vous ne voyez pas la porte ? Allez-y tout droit !». Suivant cette personne, nous avons pénétré à l’intérieur des urgences. Là, on retrouve encore certains agents de sécurité et autres agents d’accueil, qui bavardaient avec le personnel médical, un gobelet de café fumant à la main. Il faut dire que dehors, il faisait frisquet, contrairement à l’intérieur où le chauffage central tournait à plein régime. 

Quand les malades se prennent en charge…

Une fois à l’intérieur, un seul constat nous a interpellés : Ce sont les moins malades qui prennent soins de ceux qui se trouvent dans un état plus critique. Le personnel médical « erre » dans les couloirs. Il est bien présent et visible mais n’apporte aucune aide aux patients. Il se contente du « minimum syndical ». La scène qui suit est assez illustrative : Un médecin, qui s’est retrouvé devant un malade allongé sur un brancard, n’avait même pas pris la peine de l’ausculter. Il s’est simplement contenter de « le déplacer » de son chemin, tel un meuble encombrant, avant de poursuivre son chemin. Ce malade, visiblement un ouvrier de chantier d’après sa tenue, était allongé sur le ventre. Ce n’est que bien plus tard qu’il sera admis au box des soins. 11h15, un jeune homme vêtu d’une tenue de sport est admis aux urgences. Il était allongé sur une civière, à moitié inconscient. Son accompagnateur était à la fois déboussolé et paniqué. Il cherchait en vain à être orienté. Il demandait de « l’aide » ici et là, mais personne ne semblait se soucier de lui. Les infirmiers et infirmières passaient à côté d’eux, sans pour autant les prendre en charge. Il a fallu qu’un autre malade, qui tenait son dossier médical sous le bras, aille vers lui et le prenne en charge. « Qu’est-ce qu’il a ? », s’est-il empresser de demander, avant de l’orienter : « Emmenez-le là-bas », en montrant du doigt le bloc d’admission réservé aux hommes. Entre son admission et son orientation vers le bloc, le jeune homme, qui s’est avéré par la suite être un joueur de football ayant eu un choc très violent avec le gardien adverse au cours d’un match, il s’est passé pas moins de 20 minutes.  Entre-temps, une jeune femme qui poussait des cris assourdissants et qui donnait l’impression d’être au bord de l’agonie a été admise. Même topo. Les médecins présents, tout comme les infirmiers, faisaient mine de ne pas la voir, malgré qu’elle se tordait de douleur. Elle était allongée sur son brancard, toute seule, abandonnée et «ignorée» de tous. Fort heureusement pour elle, une vieille dame qui accompagnait sa fille a «donné l’alerte». «Venez voir cette femme ! Venez voir qu’est-ce qu’elle a. Vous n’entendez donc pas ses cris ?», a-t-elle lancé. C’est là qu'un médecin femme est venu la voir. Cette patiente sera finalement admise au service des soins intensifs. Devant cette « pagaille», un citoyen qui attendait sa maman, qui était en observation, dira d’un ton rageur : «Dans cet hôpital, c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. On nous traite comme du bétail. Si vous n’avez pas El maârifa, vous risquez de mourir comme un chien». Cet avis est également partagé par un autre malade qui attendait son tour. «On est livré à nous même ! Certains pseudos médecins n’ont cure de nous. Comme vous avez pu le constater, ce sont les malades qui se prennent en charge entre eux», indiquera-t-il. Avant de lancer : «La santé en Algérie est morte et enterrée». Aux alentours de midi, deux familles ont fait irruption à l’intérieur du bloc des urgences. Soudainement, on se serait cru dans un commissariat. Chacune des deux familles voulait porter plainte contre l’autre. Motif ? Deux blessés : Une vieille dame qui avait un œil au beurre noir, et un jeune adolescent blessé à la jambe, qui jurait par tous les saints de « faire la peau» à celui qui avait frappé cette dame. On était à deux doigts de la bagarre générale à l’intérieur même des urgences. Mais où sont les agents de sécurité ? Et bien, l’un d’entre eux, arrivait «tranquillement» pour séparer les deux parties. «C’est un ring de boxe, pas un bloc des urgences», ironisera un médecin qui regardait la scène, les mains dans les poches. Ces faits ne sont, malheureusement, pas nouveaux au niveau de l’EPH Mohamed Boudiaf. Le même état des lieux a été dressé au mois de juillet dernier. Mais visiblement, la situation n’a pas bougé d’un iota. À partir de là, des questions méritent d’être posées : Les malades sont-ils condamnés à être livrés à eux-mêmes ? La dignité du patient et son droit à une prise en charge digne de ce nom, sont-ils un «luxe», que quelques privilégiés peuvent s’offrir ? 

L’hygiène, seul point positif 

Dans ce tableau des plus noir, un seul élément permet de dire que tout n’est pas perdu. Et bien si, il nous vient des agents d’entretien, ou comme ils sont plus communément et péjorativement appelés : «femmes ou homme de ménages». En effet, depuis juillet dernier, une chose a vraiment changé au niveau des urgences de Bouira, c’est l’hygiène. Avant, ce bloc avait des allures de porcheries et ce n’est guère exagéré. Les déchets hospitaliers, côtoyaient les malades, les gobelets en plastique et autres mégots de cigarette jonchaient le sol. Bref, l’insalubrité y était des plus présentes. Désormais, ce bloc est relativement propre. Il répond un minimum aux standards d’hygiène qui sont exigés des hôpitaux. Samedi dernier, les rares employés qui faisaient leur travail convenablement étaient les agents d’entretien. Ils ne laissaient rien passer ! Après chaque admission, ils passaient les box au peigne fin, le tout avec des gants. D’ailleurs, si besoin est, ces agents donnaient un petit coup de main aux médecins, tout en prenant soins au préalable de se désinfecter les mains. Nous avons beau tenté de «repérer» la moindre saleté sur le sol, mais tout était nickel. Même les déchets médicaux étaient aussitôt transférés en dehors du bloc. Certaines «femmes de ménages » s’occupaient (et c’est tout à leur honneur) des patients, en les orientant vers les différents services.

  R. B.

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