Par Aziz Bey | 4 Avril 2015 | 2193 lecture(s)

Aghbalou Beni Hamdoune souffre encore de plusieurs manques

Un passé glorieux, un présent peu enviable

Nous sommes tombés littéralement sous le charme de Beni Hamdoune, un village situé à l’extrême Nord-est de Bouira. 

 

Ce village de près de 4 500 âmes, est planté sur un grand rocher que domine le majestueux Djurdjura encore couvert de neige. Dès l'instant où nous prîmes pied sur ce gros caillou, nous eûmes le sentiment que ce bourg avait bien des facettes qui restaient à découvrir. Ben Hamdoun est, en effet, un diamant à l’état brut, lequel le temps d’une halte, nous sommes transportés à travers le prisme de son histoire. Une histoire riche, mouvementée et pleine d’enseignements sur ce qui est la Kabylie dans sa profondeur et sa magnificence. Devant le siège de l’APC, au bord du précipice, la vue est superbe. En bas, au fond de la vallée embrumée et étroite où coule l’oued d’Aghbalou, on pouvait, à condition de s’habituer au vertige qui commençait à vous saisir, distinguer une école. Le silence qui l’entourait est inquiétant. « Elle est déserte », expliquait Yahia, un enseignant du primaire qui s’exprimait dans un français sans reproche. « Elle se compose de cinq classes, d’une cantine et d’un logement. Sans portes, sans fenêtres, sans clôture, elle a été l’objet d’un vandalisme systématique », poursuivait notre enseignant. « J’ai mal au cœur de voir ça », se désolait-il.  Selon lui, l’établissement, construit en 2005, a coûté plus de deux milliards à la communauté. Les deux autres écoles, beaucoup plus anciennes, sont, elles aussi, dans un triste état. Notre déplacement sur les lieux nous a permis de constater que les toilettes, par exemple, n’avaient pas de portes. « Regardez la piste qui serpente, là, sur le flanc de la montagne pour atteindre le village Bahalil, en face, invitait le maître d’école. Nous l’avons construite nous même. L’autre qui grimpe directement vers le village, est plus dégradée encore, lui faisait écho Hocine. L’amélioration urbaine est un concept inconnu des gens d’ici. Tout le village se ressent de l'absence de cette politique qui vise à rendre beaux et propres nos villages et nos villes. Une promenade à travers ses rues étroites et sans revêtement, nous a donné un court aperçu à ce propos. Mais ce n’est pas le seul grief que les habitants nourrissent à l’égard des responsables. Il y a aussi l’eau qui est assez fortement rationnée, car les pompes qui la font remonter du fond de la vallée, du côté de Tazmalt, tombent facilement en panne. En été, surtout, où l’eau des sources s’épuise vite, la situation qui en résulte est vécue comme un véritable calvaire. « Nous nous alimentons au moyen de citernes en été », assurait notre interlocuteur.  En effet, il y a là une forme d’injustice qui révoltait le jeune enseignant. D’après lui, le malheur de Beni Hamdoune a son origine dans le découpage administratif qui rattache arbitrairement ce village à Aghbalou. « Le seul chef-lieu de commune est aussi grand que les six plus grandes daïras de la wilaya », faisait-il observer. À ses dires, Beni Hamdoune devrait se détacher administrativement d’Aghbalou pour former une commune à part. 

 

L’eau, l’éternel problème 

 

L’homme qui prenait la place de Yahia a pour nom Arezki. Il sourit, en le déclinant. « C’est un nom kabyle, très répandu, n’est-ce pas ? » Très cultivé, s'exprimant dans un français irréprochable, cet ancien fonctionnaire à la retraite n’a pas son pareil pour parler de l’histoire de son village. À la question de savoir à quoi le village doit son appellation, il répondit sans hésiter : au temps des Hammadides. S’improvisant historien, donc, notre nouvel interlocuteur, remontant le cours de l'Histoire, fait observer que la capitale bâtie par la dynastie Hammadites était Kalaa (M’Sila), avant de passer à l'Est et de devenir Naciria (Béjaïa). En ce temps-là, se professait Arezki, « le village de Beni Hamdoune s’appelait Agharef. Son emplacement était à l'endroit là où se trouve à peu près aujourd’hui Bahalil ». La raison de ce déplacement ? L’ancien fonctionnaire de la DJS a deux explications aussi plausible l’une que l’autre. La première : la population, qui était rassemblée autour de 500 foyers, avait été décimée par une épidémie. Entre le 9ème siècle et le 14ème siècle, la peste sévissait partout. Le peu de personnes ayant échappé au fléau serait venu s’installer sur la colline, où se dresse aujourd’hui le village. Son nom c’était Tadjdit qui veut dire nouveau village. Mais il y a une autre explication. D’après Arezki, l’arrivée de Sidi Boudjemlayan, un descendant des Idrissid, venu du Maroc, a déterminé la population à se fixer là où il s’était reposé un certain temps avant de poursuivre son voyage en direction de M’Sila, de Tlemcen, puis d’Alger, où il rencontrait Sidi Abderahmane. Cependant, Beni Hamdoune ne devait recevoir son nom définitif qu’après l’installation de Sidi Ali Benyoucef et son élève El Hadi. Le premier est enterré aujourd’hui à la zaouïa qu’il a fondée sur le flanc de la montagne, en face, et le second, qui marchait sur les pas du maître, dans ce cimetière qui se trouve eu Sud-est du village. Une petite maison entoure son tombeau. Les nombreux livres qu’elle contenait ont été pris par les soldats français vers 58 et brûlés dans un coin du cimetière. Enfant, Arezki y a assisté en témoin. Il nous a racontés comment une partie a été sauvée de l’incendie par les habitants, après le départ des soldats. Ces ouvrages sauvés du feu seraient toujours entre les mains de ces courageux hommes ou de ceux de leurs fils ou petits fils. Ils doivent constituer un vrai trésor. Il a également évoqué le souvenir de ce moudjahid qu’on avait fait venir dans ce cimetière pour l’exécuter. En passant par là, les nouvelles mariées ne manquaient jamais de se plier à cette tradition, celle de se recueillir sur le tombeau du saint, avant de rejoindre leurs nouvelles demeures. Cette pose spirituelle, c’était une manière de s’attirer les faveurs de se Saint. Le cimetière est couvert de fleurs, du géranium, surtout, mais la bibliothèque-tombeau ne comporte aucun ornement. Tout juste remarque-t-on une petite niche noircie d’avoir reçu récemment une bougie. Non loin de là, se dresse le carré des martyrs où reposent 68 héros. Le maître est mort en 1434 et son disciple en 1468. Et à l’appui de ses affirmations, Arezki qui donnait ces dates, citait la page 24 de l’ouvrage du cheikh El Hocine El Ourtilani qui y évoque la vie de ces deux Saints que furent Sidi Ali Benyoucef et Sidi El Hadi Ben Ahmed. A l'entrée du carré, Arezki fait un récapitulatif que la hauteur de l’endroit lui permet de faire : sur la colline située au Sud-ouest, c’est Aghreuf ou la Colline de la roue, celle où s’était installé le descendant Idrissid. Au Nord, sur la colline, repose le Saint Sidi Ali Benyoucef dans sa zaouïa, là où plus de trois ou quatre siècles se dressait l'ancien village abandonné pour une raison inconnue. Et au centre de Beni Hamdoune, c’est la bibliothèque Tarma, où repose Sidi El Hadi Ben Ahmed. 

 

Pourtant…

 

L’époque en question commence avec Fatma N’soumeur, cette grande figure de la résistance kabyle. « Elle vivait de l’autre côté de la montagne », assurait Arezki, mais le bruit des combats qu’elle dirigeait et les appels incessants au soulèvement qu’elle lançait contre l’envahisseur arrivaient, porté par les échos de la montagne, jusqu’à Beni Hamdoune ainsi que ceux de Boubaghla. Et les tribus qui les recevaient de ce côté-ci se hâtaient de les rejoindre pour faire leur allégeance à ces deux grands chefs de guerre. Lorsque le premier coup de feu a éclaté, le premier novembre 1954, signifiant que les hostilités étaient ouvertes contre l’occupant, les habitants de Beni Hamdoune avaient répondu présents. Dans le carré des martyrs, les hommes qui le peuplent n’ont cessé de payer de leur vie, leur audace et leur révolte contre l’oppresseur. Les premières victimes dataient de 1955. Les dernières de 1962. Parmi ces héros, un devait s’illustrer de manière plus spectaculaire. C’est Ali Ouabdellah, un moudjahid tombé dans une embuscade qui lui a été tendue en octobre 1957. Se sentant perdu, il s’était jeté sur le capitaine qui dirigeait, ce soir-là, le détachement posté en embuscade. Un terrible corps à corps devait s’ensuivre avant de s’achever dans le sang. Le capitaine avait pris son pistolet dans son étui et tiré à bout portant sur son adversaire. Arezki nous a raconté cette histoire au pied de la stèle dressée sur la place du village à la mémoire du martyr. Cette place s'appelle « Amdoun ». « En ce temps-là, il n’y avait pas toutes ces maisons que l'on voit aujourd'hui. Et elles n’étaient pas aussi hautes. Tout le monde a dû entendre les coups de feu, cette nuit », nous dira-t-il. En revanche, notre guide avait assisté à la mort de Aknaoui, amené de chez lui et assassiné sur la place, peu après la mort de Ali Ouabdellah. Il venait de la mosquée lorsque les soldats français, qui rentraient après leur méfait, le croisèrent devant sa porte. Interrogé sur la présence des moudjahidines dans le village, il avait répondu par la négative. Cela avait semblé suspect après l’assassinat du Moudjahid Ali. Le tenant donc pour complice, ils l’avaient conduit sur la place et fusillé sans autre forme de procès. « Il aurait dû dire qu’il venait d’être relâché, car ce même jour, dès le matin, tous les hommes du village avaient été embarqués. Ils n’avaient pu être libérés qu’à la tombée de la nuit », commentait Arezki. « Autrefois, Beni Hamdoune était un village prospère grâce à son ingénieux système d’irrigation qui permettait toutes sortes de culture », assurait notre guide. Aujourd’hui, selon Yahia, l'enseignant, c’est le chef-lieu de commune qui retient tous les projets pour lui. « Nous ne recevons que les miettes », déplorait-il. Beni Hamdoune, c'est donc plus que de beaux sites touristiques et une qualité de l'air qui doit sa fraîcheur revigorante et embaumée à la montagne enneigée et boisée. Beni Hamdoune c'est aussi la richesse de son histoire et le courage de ses habitants qui n'avaient pas fléchi le genou devant l'envahisseur.                      

 

  Aziz Bey   

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