Par DDK | 10 Septembre 2016 | 960 lecture(s)

Iguersafène

Du village le plus «sale» au plus propre

Entouré qu’il était de plus de 17 décharges sauvages à ciel ouvert datant de quelques années, le village d’Iguersafène s’est métamorphosé en un laps de temps record, se permettant, même, le luxe, de s’approprier le titre du « village le plus propre de la Kabylie».

Non seulement, il (le village) s’est débarrassé de ces décharges sauvages qui polluaient la nature et souillait, par ricochet, la réputation de toute une région, mais il est devenu aussi, par besoin ou par contrainte, ou par effet seulement de conscientisation, le village le plus propre de la Kabylie. Une distinction amplement méritée et qui a été attribuée par l’APW de Tizi Ouzou lors du «Concours Rabah Aissat du village le plus propre», en 2014. «Il y a quelques années, en 2011 exactement, nous étions entourés de 17 décharges sauvages. Entre deux décharges, il y avait une décharge. Actuellement, ce n’est pas le cas. Nous les avions éradiquées et nous avions mis en place un autre système de traitement de ces déchets qui est basé sur le tri sélectif et la récupération des déchets tout en relançant le compostage. A signaler que cette dernière existait jadis, mais elle a disparu de nos villages, ces derniers temps», nous dira M. Messaoudène Arezki, président du comité du village d’Iguersafène. Situé en plein cœur de la forêt d’Akfadou, le village d’Iguersafène est le chef-lieu de la commune d’Idjeur à 70 kms à l’est de Tizi Ouzou. Perché à 890 m d’altitude, ce beau village de 4500 habitants est un bon exemple de solidarité agissante et d’une convivialité des plus humanitaires de la Kabylie ancestrale. Erigé sur les décombres de l’ancien village rasé par l’armée française en 1957, ce mythique village qui a payé un lourd tribut pendant la révolution avec ses 99 martyrs, a pris sa revanche sur son espace/temps. Non seulement il a surmonté les nombreux aléas de la vie quotidienne, après l’indépendance, mais il a su dépoussiérer des valeurs ancestrales pour puiser des références et des repères en les cohabitant avec les exigences actuelles, il a pu, également, tiré des leçons de l’histoire contemporaine de la région, la chose qui l’a propulsé au summum dans la gestion des affaires de la cité jusqu’à devenir une mi-république dans une république. «La gestion du village ne date pas d’hier, ses fondements remontent à la présence coloniale et même au-delà. C’est ce qui a fait que le village doit s’organiser pour préserver sa dignité et perpétuer nos valeurs ancestrales», nous a expliqué le président du village. L’Etat est, pratiquement, absent dans cette localité. La majorité des infrastructures du village est réalisée par les citoyens eux-mêmes, avec leur propre argent à l’instar de cette conduite d’eau de quelques kms qu’ils ont ramenée à travers la forêt. Un projet qui avoisine les 3 milliards de centimes alors que la participation de l’état n’était que de 17% du montant globale. Actuellement, l’alimentation en eau potable à Iguersafène est gérée par le comité du village. Sa distribution est gratuite tout au long de l’année, exception faite pour la saison estivale où la quote-part est de 80l par personne. Dépassé cette quantité, le consommateur est tenu de régler, symboliquement, la différence.

Organisation du village

L’organisation sociétale du village ne date pas d’hier, il remonte à l’existence même de ce dernier. «C’est un système pyramidal, le sommet c’est le comité du village, c’est l’instance suprême qui gère toutes les affaires du village et les trois associations à caractère culturelle, environnementale et touristique que compte ce village, collaborent, d’abord entre-elles avant de travailler sous l’égide du comité du village. Rien ne se fera sans l’aval de cette instance parce que nous apportions même une assistance financière si c’est nécessaire», soulignera, encore, M. Messaoudène, président du comité du village. Avec des associations actives et dynamiques, chapeautées par des Tamens (sages) du village, le résultat des activités de ces structures ne peut être que bénéfique pour la localité. En plus de ces structures et de ces Tamens, le village est soumis à un règlement strict qui régit la vie des citoyens sous tous ses volets. Un règlement qu’on présente comme une charte et qui est actualisé à chaque fois qu’un besoin se fait sentir.

Le volontariat comme valeur

S’il y a bien une valeur qui rassemble les habitants de ce village, c’est, incontestablement, ce moment de volontariat qu’on organise régulièrement dans les quartiers de la localité. «Nous organisons un volontariat chaque week-end. S’il s’agit de gros travaux, on réquisitionne tous les citoyens, mais pour des petites réalisations, on fait appel, seulement, à un groupe. Et cela à tour de rôle, puisque nous avons un fichier globale du village», précisera le premier responsable du comité. En sillonnant les ruelles de ce magnifique village, le visiteur constatera de visu qu’un travail titanesque a été accompli par ces dignes héritiers des aïeux de la Kabylie. Mais comment ne pas l’être lorsqu’on découvre que le village est doté de toutes les commandités nécessaires au bien-être du citoyen. Ces réalisations ont été le fruit de ce volontariat. A commencer par tajmaât, ce parc pour enfant, ce foyer de jeunes, le carré des chahids, la place des veuves de chahids, la stèle des 99 martyrs, plusieurs fontaines et un théâtre de verdure à la romaine, s’il vous plaît, en chantier. A cela s’ajoutent les expositions des bustes des personnalités de la révolution et de la culture amazighe à l’mage d’Amirouche, Mohand Oulhadj, Slimane Azem, Matoub…etc.

Prix du village le plus propre

Du village le plus «sale» au village le plus propre, il n’y avait qu’une volonté à parcourir. En 2011, le village est entouré de plus de 17 décharges sauvages, chaque quartier a créé sa propre décharge. En l’espace de trois années, le village sera sacré «Le village le plus propre de Kabylie». Le secret de cet exploit ne réside que dans la volonté, l’éveil de conscience et cette organisation impeccable des habitants. «En 2011, on aurait pu être le village le plus «sale» avec ces 17 décharges publiques tout au tour de la localité. Chaque quartier a créé sa propre décharge aux alentours. Pour s’en débarrasser, il y avait un travail considérable qui a été fait par le comité précédent. Ils ont transformé ces 17 décharges en une seule qui se trouve actuellement à 4 kms, en dehors du village. Et cela, évidemment, avec nos propre moyens», a relaté notre interlocuteur. Le lieu a été aménagé pour recevoir les déchets ménagers après avoir été triés auparavant et mis dans des bancs à ordures au niveau des quartiers. Le village dispose, également, d’un tracteur qu’ils ont acquis avec leur argent et qu’ils ont mis à la disposition des foyers pour le ramassage de ces déchets. «On ne se débarrasse pas des mauvaises habitudes du jour au lendemain. Il nous a fallu, quand même, une transition. Petit à petit, les gens commençaient à prendre conscience de l’importance de cette action. En plus, il y avait ces amendes qui ont contraint les plus récalcitrants à jouer le jeu. Mais, l’acte le plus noble et le plus édifiant, nous a été donné par ces enfants qui organisaient des volontariats au village pour collecter ces déchets ménagers. Je suis persuadé que c’était la clé de notre réussite dans ce volet», ajoute M. Messaoudène. Ce travail a, évidemment, un prix : une bonne interaction avec l’environnement et un statut du «Village le plus propre de kabylie» en 2014.

Le village aux 99 martyrs

Ce village a payé un lourd tribut pour la révolution avec ces 99 martyrs et un nombre très important de veuves de chahids et d’handicapés de guerre. Le village a été, complètement, rasé par l’armée française en 1957, une expédition punitive et une vengeance par rapport à l’engagement des citoyens dans la guerre. En effet, les habitants se sont engagés dans la révolution avec le consentement du comité du village, un cas inédit dans les annales de la guerre de libération. «Avec le consentement du comité de village, plus de 65 personnes se sont engagés dans l’armée française juste pour s’armer et rejoindre, après, le PCIII qui est à quelques encablures de notre localité. Une fois armés, ils ont organisé une fuite collective avec leurs armes et ils ont rejoint directement le PCIII. Evidemment, l’armée française s’est vengée et elle a rasé tout le village», nous dira le président du comité.

Hocine.Moula

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