Par DDK | 9 Novembre 2016 | 2214 lecture(s)

Raffour Les déportés de Taddart Lejdid Iwaquren

Tout un pan d’histoire…

Il est des commémorations douloureuses, des événements qui ne peuvent être passés sous silence et surtout un pan d’histoire qu’il convient de se remémorer à chaque occasion.

C’est le cas pour l’Aârch Iwaquren, regroupant les deux villages de Taddart Lejdid et Ighzer Iwaquren ayant subi les déportations de leurs populations, il y a de cela 59 ans. Triste anniversaire mais qui mobilise toujours autant, non seulement auprès des citoyens de ces villages, mais également à travers toute la région. Vendredi dernier, sur le site de Taddart Ledjid en pleine montagne, culminant près de 1.100 mètres d’altitude, plus de deux mille personnes étaient présentes, femmes, hommes et enfants. Un pèlerinage sur les tombes des 114 martyrs de ce village partiellement rasé par l’armée coloniale le 7 novembre 1957, soit trois jours après que les villageois aient été contraints, par la force, de quitter les lieux. C’est l’association Tajmait Taddart Lejdid qui a organisé cette journée commémorative en débutant par le dépôt d’une gerbe de fleurs au niveau du cimetière des chouhada du village, où reposent les 114 martyrs de la guerre de libération nationale. Les ruelles en ruines escarpées du village n’ont pas pu accueillir toutes les personnes présentes pour ce rendez-vous. En effet, il fallait jouer des coudes pour parvenir au carré des martyrs, situé au piedmont du majestueux Djurdjura. Site féerique est avec ses maisons en pierre, témoins de l’histoire de la guerre de libération nationale, mais également des souvenirs des affres de dizaines de familles qui ont été contraintes de fuir leurs villages, sous peine d’être ensevelies sous les bombes de l’aviation coloniale. Chaque pierre en ces lieux, chaque arbre centenaire sont empreint d’une essence historique et qui fait revivre des épisodes sanglants vécus par cette région. De retour du carré des martyrs, une visite guidée a été organisée sur différents sites incontournables qui ont tracé les destins de la révolution pour des dizaines de martyrs et de moudjahidines encore en vie. En premier lieu, l’incontournable refuge situé en contrebas du village de Taddart Lejdid. Bien avant le déclenchement de la révolution, la modeste demeure N’Ath Mhend Ouali servait déjà de refuge et de relais aux activistes et militants du mouvement national dans la clandestinité, eu égard à l’engagement de membres de cette famille dans les rangs du PPA, puis au PPA/MTLD. Au cours de la guerre de libération nationale, et à l’instar de certaines autres maisons du village, des héros de la révolution ont trouvé refuge à Taddart Lejdid tels le colonel Amirouche, Mohamedi Said…La demeure N’Ath Mhend Ouali a continué, d’ailleurs, à servir de refuge aux moudjahidines, jusqu’à cette date fatidique, un certain 4 novembre 1957, où tous les habitants ont été déportés. Après avoir visité ce refuge, un autre site appelé Tahanutt Uheddad (la forge du village) a été dévoilé.

Des témoins racontent…

Tahanutt Uheddad était un bien commun de la collectivité de Taddart Lejdid. La population, qui vivait essentiellement de l’agriculture et de l’élevage, avait fait appel à un forgeron qui se rendait au village trois à quatre mois par an. A l’aube de la révolution, un abri souterrain a été aménagé au sein même de cet atelier. Les forces de l’armée coloniale ne se sont jamais doutés qu’en dessous de cette forge, un endroit sommairement aménagé abritait les moudjahidines ou des blessés. D’ailleurs, pour les blessés, un hôpital refuge avait été créé dans le village voisin d’Ighzer Iwaquren dans lequel officiait plusieurs infirmières dont la célèbre Malika Gaid. Après avoir parcouru ces sites riches en histoire, les visiteurs ont pris connaissance de certains témoins de cette époque qui se sont relayés à la tribune pour faire part des conditions cruelles et inhumaines dans lesquelles ils avaient été délogés de chez eux le 4 novembre 1957. M. Youcef Djaâtouf, l’un des premiers témoins à prendre la parole s’est remémoré cette date, non sans ressentir une certaine émotion. «Nous activions dans la wilaya III, d’Ighzer Amokrane jusqu’à Haizer, qui délimitait notre champs d’action. Nous avons toujours été accueillis à bras ouverts par les habitants des villages d’Iwaquren, pour soigner nos blessés, nous ravitailler en ces temps de crise ou encore pour nous reposer. Cet attachement à la patrie et au recouvrement de la liberté, considéré comme un affront par les militaires français, les villageois l’ont chèrement payé, car l’aide et le soutien logistique aux moudjahidines des villageois se sont vite ébruités. En mars 1957, avant que le village voisin d’Ighzer Iwaquren ne soit évacué puis rasé, j’ai passé deux jours ici car j’étais blessé et je peux vous dire que les blessés arrivaient de partout, car la réputation de l’Aârch Iwaquren avait largement dépassé les frontières de la wilaya III. De ce fait, les français, et ayant eu vent de cette réputation et des activités des moudjahidines dans cette région, ont rapidement pris les devants en déportant ces pauvres familles à travers toute la daïra de M’chedallah, avant de procéder à la destruction du village le 6 mai 1957. Le 4 novembre de la même année, ce fut le tour de Taddart Lejdid en parallèle au village voisin Ivelvarene. Les français voulaient ainsi mater la rébellion au cœur du Djurdjura en organisant plusieurs bombardements aériens sur ces villages soupçonnés d’apporter leurs aides aux maquisards. Les déportés ont été acheminés de force vers Arafou, ancienne dénomination de Raffour, au-dessus de l’actuelle poste, en les installant dans un immense camp de toile, entièrement grillagé, et avec interdiction de se rendre dans leurs anciens villages. Les habitants d’Iwaquren ont beaucoup souffert. Des pauvres agriculteurs étaient contraints de demander une autorisation aux forces de l’armée coloniale pour aller cueillir quelques figues ou quelques grappes de raisins, et la plupart du temps ils essuyaient un refus de cette administration. L’Aârch Iwakourene s’est sacrifié pour le recouvrement de la souveraineté nationale, et ces villages devraient être des lieux de visites pour enseigner aux générations futures leur passé. Aucune des autres régions que j’ai pu visiter au cours de la guerre n’a un passé aussi riche et tumultueux que cette contrée», confiera cet ancien moudjahid originaire d’Ath Melikeche qui n’omettra pas de rendre un vibrant hommage au Chahid Amrouche Mouloud, digne fils de la région ainsi que ses compagnons d’armes tombés au champ d’honneur.

«On nous a donné 72 heures pour quitter le village !»

Un autre ancien maquisard, répondant au nom de Dda Aissa, prendra ensuite la parole pour enchainer sur les rudes conditions dans lesquelles s’est déroulée la déportation massive du village: «Les hommes ont été acheminés vers le lieu-dit «Tineqich» et les femmes vers Taqoravt. On nous a donné 72 heures pour quitter le village, nous avons, donc, pris le peu de bagages dont nous disposions et avons improvisé un camp de fortune en contrebas du village. Il y a ceux qui ont trouvé refuge à Selloum, d’autres à Takerboust. Ils sont restés chez des amis et des parents pendant une semaine avant que l’armée ne vienne de nouveau les déloger à bord de GMC militaires. Notre convoi s’est, alors, dirigé vers la Gare Maillot et on nous a abandonnés en plein sur la décharge municipale. Je me souviens, la neige s’était abattue précocement en cette saison, et nous étions pour la plupart à moitié nus et affamés. Un certain Belkacem Ouhimi a eu pitié de nous et nous a conduits dans son moulin à blé et dans son pressoir à huile. Un autre, à bord de son camion, nous a ensuite emmenés à Chorfa où des villageois nous ont accueillis. En 1958, dans l’actuel Raffour, les colons nous ont fait construire des bâtisses que nous avons, par la suite, habités. Ils nous ont obligés à nous rendre à pied chaque jour de Chorfa à Raffour et sur place nous leurs servions d’esclaves pour bâtir des maisons. Ils ne nous donnaient rien à manger, et ils nous ont exploités dans des conditions inhumaines. Une fois les maisons construites, ils ont entouré les nôtres avec du grillage et du barbelé avec interdiction de sortir dès 18 heures», expliquera l’orateur. D’autres déclarations plus émouvantes et éprouvantes pour les témoins seront ainsi exposées à l’assistance attentive. Après ces témoignages, des attestations d’honneur ont été décernées aux familles des 114 martyrs des deux villages. Les scouts de Tazmalt et d’Aghbalou ont, par la suite, entonné des chants patriotiques et une pièce de théâtre portant sur la révolution algérienne a été animée. «La commémoration de cette journée se veut un devoir de mémoire pour les générations à venir pour que nul n’oublie que la France a commis des crimes immondes contre l’humanité en Algérie, et particulièrement en Kabylie comme c’est le cas pour nos deux villages de l’Aârch Iwakourene», déclarera Dda l’hadj M’hend, un des membres de Tajmait Taddart Lejdid qui a organisé cette journée. Une journée mémorable qui restera sûrement ancrée dans la mémoire des visiteurs qui ont découvert un pan du passé de l’Algérie.

Hafidh Bessaoudi

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