Par DDK | 27 Mars 2017 | 5896 lecture(s)

Tizi Hibel Zoom sur le village

Tizi Hibel est le seul endroit de Kabylie d’où l’on peut voir la chaîne du Djurdjura dans son ensemble, dit-on.

Là où est née Fadhma Ath Mansour

Actuellement, Tizi Hibel regroupe trois villages : Agouni Arous, Tagragra et Tizi Hibel. Même s’ils partagent une histoire commune de quelques siècles et des liens familiaux entre la majorité des habitants, l’extension des quartiers a généré une prise en charge de proximité et, au fur et à mesure, ce détachement s’est transformé en une autonomie de gestion dans chaque village. Tizi Hibel est entouré de Takhoukht à l’Est, de Taguemount Azouz à l’Ouest, de Taourirt au nord et de Taourirt Moussa Ouamar et Ouadhias au sud. Tizi Hibel dispose d’une école primaire depuis 1893 avec des enseignants précurseurs, tels Mme Carrière et MM Amhis et Djander, entre autres. Des écoles de pères blancs étaient ouvertes, également, à Taguemmount Azouz. Pour rappel, les dernières sœurs blanches n’ont quitté la localité qu’en 1975.

Le toponyme «Tizi Hibel»

Selon un vieux du village, le mot «Hibel» viendrait du nom d’une personne venue du Maroc, exactement du Rif. «Hibel» est venu avec une autre personne qui s’appellerait ‘’Oufilali’’. D’ailleurs, l’une des trois mosquées de l’actuel village de Tizi Hibel porte le nom de «La mosquée de Sidi Amar Tafilalit». Plusieurs hypothèses sur l’origine de ce toponyme sont avancées, sans pour autant que celles-ci soient confirmées par des preuves historiques.

Histoire et société

Même si la gestion des trois villages, qui formaient jadis Tizi Hibel, est autonome, les fêtes nationales sont célébrées dans l’unité et la concertation, comme suit : le village Agouni Arous célèbre la journée du 20 août, journée du moudjahid et le congrès de la Soummam ; le village Tagragra commémore le déclenchement de la guerre de libération, 1er novembre 1954, et enfin Tizi Hibel fête l’indépendance, 5 juillet 1962. Des célébrations qui rompent un tant soit peu la monotonie et la routine qui emplissent les journées des habitants de ces bourgades de Kabylie. Une virée à l’intérieur du village de Tizi Hibel nous renseigne sur la situation qui prévaut dans ce beau village kabyle qui a vu naître des icônes de la littérature et de la chanson algériennes, à l’instar de Mouloud Feraoun, Frik Mohamed, Ouahes Ramdane, Fadhma Ath Mansour, Malika Domrane, Cherif Hamani, Amar Koubi…etc. Mais également des stars du football et de la boxe, tels Derridj Mourad et Ferguène Mourad, entre autres. Malheureusement, les anciennes habitations, qui faisaient la fierté de ces personnalités, sont dans un état de dégradation avancée pour les unes, ou carrément un amas de terre et de pierre pour les autres. Les habitations rescapées, quant à elles, ont été reconstruites en béton et surélevées sur plusieurs étages. Et dans la majorité des cas, les toits en tuiles rouges, qui caractérisaient les anciennes maisons kabyles, ont disparu. Même la célèbre place ‘’Takaâts Idebbalen’’, un lieu d’animation culturel par excellence, n’a pas échappé à cette perte de repères. Démolie et abandonnée à son sort, cette place des artistes représente pourtant, à elle seule, aux yeux des nostalgiques, l’âme de Tizi Hibel.

Tajmaât

Paradoxalement, même les places entretenues, comme «Tajmaât», un lieu de convivialité et de rencontre pour les habitants il y a encore à peine quelques décennies, personne ne les fréquente plus. «Tajmaât était pour nous un point de chute. On s’y retrouvait tous après le travail. On s’y informe et s’y forme. Mais, actuellement, personne ne la fréquente. Les gens sont dans des cafés ou à la maison en train de regarder la télévision. Le village a changé, les gens aussi», nous dira Dda Chabane, avec émotion. Et d’ajouter : «Tajmaât est l’école de la vie. Ce n’est pas seulement un lieu de repos, mais un lieu d’apprentissage. Les jeunes apprenaient des expériences des plus âgés. Ces derniers transmettaient leur savoir-faire par devoir et par souci de les pérenniser dans différents métiers artisanaux. Mais pas seulement. Tajmaât était aussi un lieu d’éducation. Tout le monde se sentait responsable de l’éducation des enfants de toute la communauté dont il faisait partie».

Takaâts Idebbalen ou «La place des musiciens»

Située au centre du village de Tizi Hibel, Takaâts Idebbalen était un point de rencontre «des musiciens» ou Idebbalen, ces artistes «baladeurs», qui sillonnaient les ruelles de la bourgade pour semer la bonne humeur dans le quotidien des Ath Douala. «Dommage pour Takaâts Idebbalen. Elle fait partie de la mémoire collective de notre village. A l’époque, même si nous étions pauvres et manquions de tout, nous vivions heureux. Ces musiciens créaient de la joie de vivre au village. Il y avait du chant, Idebbalen et Ihellilen, surtout les nuits du Ramadhan. Au moment du Shour, ils sillonnaient le village pour réveiller les habitants. A l’aide d’Ibendouyar, ils chantaient de beaux airs (Ihellilen). Avec un minimum de moyens, on passait de bons moments», nous raconte notre interlocuteur.

Dans la bataille de Verdun

Parmi les 20 000 Algériens tués à Verdun en 1916, pendant la première guerre mondiale, on compte 11 morts parmi les 14 habitants de Tizi Hibel qui ont été mobilisés lors de cette bataille. «Ils étaient 14 personnes de chez nous à rejoindre la France lors de la première guerre. Ils ont combattu l’Allemagne lors de la grande bataille de Verdun. 11 personnes sont mortes, puisque 3 seulement sont revenues au village», expliquera ce vieux du village. La bataille de Verdun a commencé le 21 février 1916 et elle a pris fin le 15 décembre de la même année. Elle a duré 302 jours. Elle fut la plus meurtrière de la première guerre mondiale avec ses 700 000 morts des deux côtés.

Le village d’Agouni Arous

Le nom du village est lié à celui de Guermah Massinissa, la première victime des événements d’avril 2001, appelés communément «Le printemps noir». Agouni Arous, l’épicentre de la révolte de 2001, est devenu, depuis, un lieu de pèlerinage pour des jeunes Kabyles. Ils viennent de partout se recueillir sur la tombe du jeune Guermah qui a trouvé la mort un certain 18 avril 2001 à l’intérieur de la brigade de la gendarmerie de Beni Douala. Depuis, le village est sortie de l’anonymat. «La vie n’est pas aisée ici au village. La majorité des jeunes vivent des situations très difficiles : sans travail et sans ressources. Ceux qui ont les moyens ou des ficelles ont quitté le village pour s’installer ailleurs ou immigrer en Europe. Les autres résistent comme ils peuvent. Jadis, la localité était renommée pour son agriculture, des oliveraies et ses différents arbres fruitiers à perte de vue. Mais ce n’est plus le cas actuellement», se désolera le président du comité du village, Grine Khaled, qui ajoute : «Le comité de village essaye, tant bien que mal, de trouver des échappatoires pour contourner les problèmes de la cité qui surgissent tout au long de l’année. Nous organisons des volontariats, des hommages pour nos personnalités, des activités culturelles et sportives et bien sûr ‘’Tichemlit’’ pour perpétuer nos traditions ancestrales. Tout cela, dans le but de donner un peu de gaité et de vie à notre village». Mais pour Madjid, un artiste aux multiples passions, «vivre au village d’Agouni Arous est une chance. La journée, je travaille comme gardien à l’université, la nuit et les jours fériés, je m’adonne à mes passions. J’ai une passion pour les greffes d’arbres, une autre pour la vannerie. Je suis tout le temps occupé et utile», raconte fièrement ce jeune père de famille.

Un jour est née ici Fadhma Ath Mansour

Parler de Fadhma Ath Mansour à Tizi Hibel reste, jusqu’au jour d’aujourd’hui, un peu tabou. Même si elle ne fut qu’une victime de la société et que la responsabilité incombait à sa maman, Aïni, du village Taourirt Moussa Ouamar, force est de constater que sa vie est liée directement aux circonstances de sa naissance. Son père biologique ne voulant pas la reconnaitre, elle subit, tout au long de sa vie, les pires humiliations. Fadhma Ath Mansour est née en 1882 à Tizi Hibel, mariée à Bekacem Amrouche, à Ighil Ali, elle meurt le 7 juillet 1967. Le livre «Histoire de ma vie», son autobiographie, fut publié en 1968, à titre posthume.

Hocine Moula

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