Par DDK | 2 Avril 2017 | 1204 lecture(s)

Seddouk Zoom sur le village

Au cœur de Tibouamouchine…

Tibouamouchine, jeudi dernier. Le soleil doux du matin annonce une belle journée printanière sur le village.

Un beau et grand village éloigné seulement de 8 kilomètres de la ville de Seddouk. Pour s’y rendre, les fourgons de transport qui assurent la desserte démarrent de l’arrêt situé en face de la mosquée Cheikh Belhaddad en direction Amdoun n’Seddouk. En arrivant aux trois chemins de Taghzouyt, une plaque de signalisation indique que la route à suivre pour rejoindre Tibouamouchine est celle de gauche. Une route sinueuse sur 6 kilomètres. La route qui était autrefois sale sur les accotements où pullulaient des décharges sauvages est très propre grâce aux équipes de la direction des travaux publics de la daïra de Seddouk qui la sillonnent et la débarrassent des détritus ménagers, cannetes de bière, bouteilles et sacs en plastique. Cette route est aussi bordée d’oliviers qui peuplent d’étendues superficies. La verdure est partout aussi, ce qui incite les visiteurs venant d’Alger pour se rendre au douar d’Ath Yaâla (communes berbérophones de la wilaya Sétif) à s’y arrêter. En effet, des familles trouvent un plaisir extrême à se détendre sous l’ombrage d’un olivier le temps de pique-niquer pendant que le moteur qui a roulé des centaines de kilomètres se refroidit. Ils se tournent généralement vers le flanc Est de la montagne du Djurdjura où sont disséminés les villages rapprochés l’un de l’autre, des douars d’Ath Waghlis et d’Ouzellaguen. En continuant notre route, on est bercé par le bruit de la scie électrique. En regardant d’où parvenait ce bruit, on aperçoit des agriculteurs qui coupent des bras d’oléastres pour les greffer afin de devenir des oliviers productifs. On a compris que nous sommes en pleine période de greffage d’arbres. Cette opération de greffage pour la multiplication des effectifs résume à elle seule combien les Kabyles sont attachés viscéralement à leurs oliviers. L’huile d’olive est un produit agricole du terroir bénie pour ses vertus thérapeutiques soignant certaines maladies. Elle est utilisée en cuisine dans presque tous les repas kabyles. Elle est adulée et vénérée parce qu’aussi, elle procure une ressource financière indéniable vu le prix élevé du litre atteignant les 700,00 dinars. Et ce n’est pas fortuit si des fêtes lui sont consacrées dans plusieurs villages de Kabylie. L’autre arbre très répandu en Kabylie est le figuier qui est au stade de bourgeonner. En arrivant à Thighilt L’miz et au détour d’un virage apparaît cette perle de la commune de Seddouk, ainsi surnommée par les poètes.

Des maisonnettes anciennes collées les unes aux autres

D’un charme irrésistible, elle offre une ambiance particulière pour ceux qui y mettent les pieds pour la première fois. La route nationale qui la traverse sur environ deux kilomètres est bordée à gauche comme à droite de villas pavillonnaires éparses. Erigées sur des terrains privés, elles sont toutes assorties de jardins fleuris qui sont entourés de murets construits avec de la pierre locale. Regorgeant d’eau, la plupart de ces villas sont dotées de forages ou de puits d’eau. Tout le long de ce tronçon de route sont concentrés des commerces variés, à savoir deux cafés maures où se retrouvent les habitants, notamment les jeunes, aimant jouer aux cartes ou aux dominos ou suivre les matchs de football, deux pizzérias d’où se dégagent des embruns de grillades dont les senteurs chatouillent les narines, une pâtisserie spécialisée dans la fabrication des gâteaux orientaux. Il s’y trouve aussi une panoplie de commerces d’alimentation dont certains commercialisent le lait en sachet, un produit disponible chaque après-midi. Le centre du village garde son charme d’antan avec ces maisonnettes anciennes collées les unes aux autres dont certaines encore habitées sont restaurées dans leur style original, d’autres sont laissées en ruines. Leurs ruelles étroites, en montée sont aménagées avec du béton. Mouhoubi Nabyl, le réalisateur du film Amechhah a choisi, comme lieu de tournage, ce village qui l’a vu naître et grandir et d’où sont issus aussi la plupart des acteurs et figurants de ce film qui a eu un grand succès. Tibouamouchine est le village de Ammouche Mohand, le grand chanteur de l’émigration à qui Lounis Ait Menguellat a rendu un vibrant hommage lors de son dernier gala aux Zénith de Paris à l’occasion de la célébration de ses 50 ans dans la chanson. Ait Menguellet a commencé son gala en interprétant la chanson de Da Mohand «A Takrietz inas ivava Thidhats», avouant que cette chanson qu’il a entendue pour la première fois durant sa prime enfance a depuis été inscrite dans son esprit et ce n’est qu’en 1967 qu’il a su qu’elle appartenait à Ammouche Mohand.

Au village des Ammouche Mohand, Saïd Oumedour et Rachid Adjaoud

Ammouche Mohand, chanteur au talent avéré, avait été durant son enfance berger comme tous les enfants de son âge d’ailleurs. Il a fabriqué une flute en roseau, un instrument qui lui a permis de composer des musiques. À l’âge adulte, il quitte son village pour Alger, puis Paris où il s’est établi jusqu'à sa mort. Travailleur à l’usine, le soir il apprenait avec Cherif Kheddam le solfège dans le conservatoire de Mohamed El-Djamoussi. Cette persévérance lui a permis de composer une cinquantaine de chansons qu’il a interprétées et une centaine de musique pour radio kabyle de France. Il a côtoyé de grandes figures de la chanson, tels que Farid El-Atrache. Il est revenu au pays en 1981 et il a animé à Ighil Inourar un gala, interprétant ses chansons que les spectateurs ont écouté avec bonheur car découvrant un grand chanteur à la voie suave et mélodieuse et des paroles pleines de sagesse et de signification. Da Mohand chantait la vie dure que mènent les Kabyles dans les villages, l’émigration dont certains émigrés ont pu économiser pour revenir au pays les poches et les valises pleines, d’autres dévoyés mais aussi l’amour, la nostalgie, l’indépendance du pays, etc. il a participé à la guerre de libération en animant des soirées dans les cafés de St Michel pour sensibiliser les Algériens à regagner le mouvement national. Respirant la générosité, il a laissé pour sa famille un testament dans lequel il a souhaité que la cote part qui lui reviendrait de la caisse de la communauté émigrée de son village où il cotisait régulièrement, comme capital décès pour le rapatriement de sa dépouille en Algérie, soit envoyée aux notables du village pour la rénovation de la fontaine publique d’Aguelmim. À son décès, il fut enterré en France et son vœu a été exaucé par les membres de sa famille qui ont envoyé l’argent avec lequel un puits fut creusé et l’eau ramenée à la fontaine du village, nouvellement construite. Da Mohand peut reposer en paix puisque de jeunes amateurs talentueux ont repris le flambeau, tels que, Benmahrez, Larbes, Iabassen et Ait Meddour, pour ne citer que ces quatre. L’autre enfant du village qui a une aura n’est autre que Said Oumedour, un militant de la cause berbère qui a écopé d’une année de prison en 1975 pour son engagement dans la lutte pour la reconnaissance de la langue et culture amazighes. Il a créé aussi la première chorale à Seddouk. Il était aussi un brillant footballeur ayant fait les beaux jours du RC Seddouk. Il était le premier maire de Seddouk avec l’avènement du multipartisme. Il est décédé jeune, un certain mois de juillet 1993, au moment où il pouvait encore beaucoup donner à sa région qui avait tant besoin de lui. Il fut enterré au cimetière de son village où une foule nombreuse était venue l’accompagner à sa dernière demeure. C’est dans ce village que fut enterré aussi le grand Moudjahid Rachid Adjaoud qui a servi son pays durant la guerre de libération en participant à la frappe du document de la plateforme de la Soummam. Il était le secrétaire d’Amirouche et l’ami de Si Mohand Oulhadj. À l’indépendance, il a exercé la fonction de directeur dans plusieurs hôpitaux d’Algérie. Il a été plusieurs fois député à l’assemblée nationale et auteur de deux livres dont le premier intitulé «le dernier témoin» sorti il y a trois ans et qui a eu un succès retentissant, l’autre sortira prochainement à titre posthume. Les deux livres traitent de son vécu durant la guerre de libération nationale. Connu pour sa bravoure, son éducation exemplaire, ses bagages intellectuels, son amour pour la patrie, il animait, même âgé et malade, des conférences partout où il a été sollicité donnant ainsi un exemple aux générations montantes. Pour toutes ces qualités, Da Rachid n’a eu comme reconnaissance que la baptisation à son nom de la bibliothèque communale de la ville de Seddouk dont la plaque sera scellée à la façade d’entrée à son ouverture. Par ailleurs, une placette a été déjà baptisée à son nom à Adékar durant les premiers jours qui ont suivi son décès. Il mérite aussi une baptisation d’un grand hôpital à son nom, lui qui a servi la santé durant plusieurs décennies. Le village Tibouamouchine est connu aussi pour être une terre de l’artisanat détenant le label de la fabrication du balai traditionnel. Pas une famille qui ne pratique pas jadis cette activité artisanale. La matière première était le dattier sauvage (Iguezdam) très répandu dans les régions de Gueldamen, d’Ath Waghlis où les Tibouamouchinois allaient le chercher. Certains allaient jusqu'à l’Ouest du pays où il existe en abondance pour le faucher et le ramener par train ou camions de gros tonnage. Ce bon vieux temps reste un lointain souvenir du fait que cette activité a été abandonnée et aucune famille ne la pratique au jour d’aujourd’hui. Comme beaucoup d’activités artisanales qui ont disparu en Kabylie, le balai traditionnel reste seulement dans les mémoires de ceux qui l’ont vécu. Il est supplanté par le balai moderne fabriqué à l’usine. En matière de développement, le village Tibouamouchine reste le parent pauvre de la commune de Seddouk.

L. Beddar

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