Par DDK | 6 Novembre 2017 | 4935 lecture(s)

ATH MANSOUR Quand la pierre bleue subjugue les Brésiliens

D’Ath Mansour à Ouro Preto

«Si une pierre faite pour prendre place dans une parure d'or est sertie dans un morceau d'étain, elle ne rend aucun son et ne jette aucun éclat: alors on blâme l'ouvrier qui l'a montée.»

Ce proverbe illustre on ne peut mieux la réalité dans laquelle se débattent des hommes vivant exclusivement des ressources issues de la pierre bleue d’Ath Mansour. Une région qui, depuis toujours, subsiste grâce à cette «richesse» ignorée jusque-là et qui pourtant nourrit les hommes et les femmes qui y habitent. Il faut remonter loin dans le temps pour dater avec exactitude l’engouement rencontré pour cette pierre bleue du gisement de Tassedart dans la commune d’Ath Mansour. Dans la localité, les multiples vestiges d’anciennes demeures prouvent qu’au 18ème siècle, l’usage de cette pierre était coutumier comme en témoignent ces habitations centenaires qui n’ont pas bougé malgré le temps, et les rudes aléas climatiques. Pourtant, cette pierre bleue a été mal exploitée au début de son extraction et de son utilisation. Les plaques géantes d’ardoises avaient été tout bonnement négligées et seule la pierre dure était utilisée pour les besoins de l’édification des habitations des villageois. Aujourd’hui, les plaques d’ardoises bleues ornent des milliers de façades de somptueuses villas dans tout le pays et c’est grâce à ces ornements que la pierre bleue d’Ath Mansour se taille une somptueuse réputation. Ce n’est qu’après la colonisation que les Français ont découvert ce gisement et utilisé massivement l’ardoise pour recouvrir leurs maisons. À l’époque coloniale, l’administration française a, d’ailleurs, largement utilisé cette pierre bleue, il n’y a qu’à voir les ouvrages d’art du réseau ferroviaire pour constater que les ponts et les dalots sont faits uniquement de ce matériau.

La pierre bleue, une ressource minière inestimable

Il existe plusieurs dizaines de tailleurs de pierre actifs dans cette région qui détiennent ce savoir de leurs pères, aujourd’hui en retraite. Actuellement, plus de 70% de la population d’Ath Mansour vit des recettes du gisement de Tassedart, surtout depuis que le peu d’agriculture a disparu de la région à cause du manque d’eau. Beaucoup de jeunes rejoignent le métier de tailleur de pierre, qui suscite l’engouement d’une nouvelle génération ayant pris conscience de la richesse de ce patrimoine. Tous les jeunes d’Ath Mansour font un passage systématique dans le milieu de la pierre bleue, soit ils taillent, soit ils l’extraient, soit ils chargent des camions, mais tous les jeunes, surtout durant les vacances, s’imprègnent du métier. Même les diplômés universitaires en attente d’un emploi travaillent dans le milieu. C’est une occasion pour eux de survivre en attendant d’exercer un métier moins contraignant. En plus, les transporteurs de marchandises de la région sont quasiment réquisitionnés à longueur de journée, en acheminant les chargements de pierres bleue soit de la carrière, soit vers les chantiers des personnes ayant passé commande de ce matériau.

Farid Naili, un tailleur de pierre au parcours atypique

Farid Naili est tailleur de pierre à Ath Mansour. Il a appris le métier très tôt avec son père qui pratiquait déjà la taille et l’extraction de la pierre. «Les jours où je n’allais pas à l’école, je le rejoignais et je le regardais faire. Les moyens de taille étaient très rudimentaires à l’époque, et c’est à l’aide d’un marteau et d’un burin que les facettes de la pierre bleue étaient taillées. Moi-même, avant de quitter les bancs de l’école, j’ai travaillé avec mon père durant les vacances scolaires et les week-ends. Ensuite pendant plus de 4 ans, je l’ai aidé avant de me lancer à mon compte en tant que maçon. Ce n’est qu’après que j’ai pris l’initiative de créer mon propre parc pour vendre la pierre bleue. De l’extraction à la taille, en passant par la vente, j’ai réussi à maîtriser toutes les techniques. Techniques que j’ai eu à développer par la suite, en fabriquant une machine destinée à la coupe de la pierre. J’ai pu créer ainsi de nouveaux modèles de coupes qui s’adaptent à toutes les demandes des clients. Des petites coupes pouvant servir à faire des pavés, des plinthes, des pavés de forme octogonale qui, une fois placés, ressemblent aux alvéoles d’une ruche. À chaque fois que je réalise un nouveau modèle et que je le place sur une façade de maison, je le prends en photos et je le propose à d’autres clients. C’est une sorte de catalogue pour illustrer la variété de décoration que je propose», explique Farid Naili.

Lorsque le Brésil honore l’artisan d’Ath Mansour

Sur le parc de Farid Naili, plusieurs qualités de pierres sont entreposées, de la bleue d’Ath Mansour, mais également d’autre couleurs, comme le jaune, le gris, le vert… Il déclare que ces pierres proviennent du sud du pays et les gens de ces régions sont venus apprendre chez-eux comment faire des plaquages pour utiliser ces pierres pour les ornements de façades. «Auparavant, nous exercions sans papier, c'est-à-dire au noir, sans assurance, ni retraite à espérer. Nous avions tenté au début de faire reconnaître ce métier, mais on nous a dit que c’était impossible. Nous n’avions, donc, pas cherché à régulariser notre situation. Ce n’est qu’après la sortie des gendarmes sur le terrain, sur instructions des autorités de wilaya, que des procès-verbaux nous ont été dressés en nous condamnant à des amendes de 30 000 DA par voie de justice. Nous avons alors sollicité le maire pour un poste de travail pour que nous abandonnerions le métier. Pendant que les rencontres entre le maire et le chef de daïra se multipliaient pour trouver une solution, nous avons décidé de fermer la route pour exiger la régularisation des tailleurs de pierre. Le wali de l’époque nous a proposé des cartes d’artisan ainsi qu’un certificat de qualification (tailleur sur pierre et ardoise). Plus de 60% de tailleurs de pierre ont été régularisés. Ainsi, avec notre inscription au registre de la chambre de l’artisanat et des métiers de Bouira, nous avons été sollicités pour participer à une formation à Tamanrasset assurée par des formateurs brésiliens. Nous étions deux tailleurs de pierre de la région à participer à ce stage de sculpture sur pierre. Une fois arrivés à Tamanrasset, nous avons trouvé que le support de sculpture était du marbre. Matériau très malléable pour moi disposant de cette expérience. C’est ainsi que je me suis retrouvé major de promotion et les Brésiliens ont été fort étonnés en découvrant la manière utilisée pour sculpter aussi facilement. Pour ma part, j’ai appris comment finir le travail de sculpture et les différents produits à utiliser pour rendre le grain le plus lisse possible. C’est ainsi qu’au mois d’août dernier, nous sommes restés plusieurs semaines à Ouro Preto, ville touristique brésilienne, pour achever cette formation. Sur place, j’ai appris la technique des portraits pour maîtriser la symétrie et nous avons découvert la culture ancestrale des Brésiliens pour la pierre. Ils sont, d’ailleurs, les leaders mondiaux dans le domaine de la taille de pierre et surtout les pierres précieuses. Nous avons visité leurs musées et découvert un nombre impressionnant de modèle de pierres. Nous avons pu apprécier les statues millénaires qu’ils avaient réalisées de même que les colonnes de pierres taillées sur leurs édifices religieux», révélera notre interlocuteur. C’est, ainsi alors, que Farid Naili a réussi à décrocher son diplôme de formateur avec les félicitations des Brésiliens pour avoir été promu major de promo sur les six Algériens envoyés en formation. Il y avait plusieurs groupes qui suivaient des formations, dont une pour tailler la pierre précieuse. «Nous avons été fiers de représenter dignement l’Algérie et de démontrer aux Brésiliens que nous sommes à la hauteur pour réaliser des sculptures de pierre sur l’ensemble des supports minéraux présentés. La preuve, nos sculptures ont été remises à l’ABC, un organisme travaillant avec le ministère des Affaires Étrangères, tellement les portraits étaient jugés de haute facture. Toutefois, depuis notre retour en Algérie et malgré cette formation qualifiante, personne n’a pris attache avec nous. On risque de perdre la main en ayant gâché cette expérience brésilienne. Il faut que l’État se penche sur notre cas, pour ne pas être séduit par l’exil sous d’autres cieux plus cléments, pour exercer notre art. Nous aimerions à notre tour former d’autres jeunes pour que ce que nous avons appris puisse être continuellement transmis», espère le jeune Farid.

L’art de sculpter, aussi somptueux soit-il, ne nourrit pas son homme

«Il faut savoir qu’actuellement, je ne peux pas abandonner la pierre bleue d’Ath Mansour pour me consacrer uniquement à la sculpture. Même s’il existe un marché pour ces œuvres, il est hors de portée pour nous. Nous n’arriverions pas à vivre et faire vivre nos familles en sculptant des bustes aussi parfaits soient-ils. Il y a des gens qui, certes, donnent de la valeur à ces œuvres uniques, mais la plupart cherchent des sculptures faites industriellement dans des matériaux bas de gamme. Si je dois passer toute une journée à sculpter un cendrier ou un porte-clés, combien dois-je le revendre ? Le prix que je demanderais sera exorbitant pour le client qui ne comprendra pas qu’il m’a fallu une journée pour le tailler et sculpter minutieusement. Mais si nous étions en groupe, tout en formant d’autres jeunes, l’art de sculpter serait vulgarisé et accessible surtout. On gagnerait à faire connaître nos produits car à partir d’un simple galet ramassé dans un oued, on peut créer une pièce artistique inestimable, comme un vase ou un cendrier. À Tamanrasset, lors de notre stage, il y a eu une exposition de nos œuvres. J’avais sculpté un serpent qui dressait la tête dans du marbre de la région. Le directeur de l’organisme qui nous a formés a décidé d’acquérir toutes nos œuvres dont ce serpent en marbre. Son excellence, l’ambassadeur de Belgique, avec sa famille, était présent à cette exposition et sa fille est tombée amoureuse du serpent que j’avais sculpté. Il voulait l’acheter à n’importe quel prix et a exigé que l’on lui sculpte une œuvre similaire. Les organisateurs m’ont alors demandé de reproduire à l’identique le serpent que l’ambassadeur à pu offrir à sa fille. Je vous dis clairement, l’art ne fera pas vivre une famille dans les conditions actuelles. Mes expériences dans le domaine me le rappellent à chaque fois que je suis sollicité pour produire une œuvre sculptée», souligne Farid qui espère une prise en charge concrète par les autorités, pour exercer et transmettre ce savoir acquis depuis sa jeunesse.

Hafidh Bessaoudi

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