Raïs et Bentalha, entre optimisme et scepticisme

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A entendre le nom de ces deux villages, on ne peut ne pas avoir la chair de poule et même des frissons. A la seule évocation de ces noms synonymes de tragédie et d’horreur, la mémoire de tout un chacun s’ouvre à la résurrection des plus durs moments, les plus sauvages massacres qu’ait connu notre pays durant les années noires. Rais et Bentalha ont payé un lourd tribut et continuent de se battre, non contre le terrorisme armé mais contre la misère. Août 1997- septembre 2005. Cinq ans et un mois, jour pour jour, après la fatidique et cauchemardesque nuit, les citoyens de ces deux villages étaient appelés au même titre que tout le peuple algérien à donner leur appréciation sur la charte pour la paix et la réconciliation nationale en participant au scrutin d’avant-hier. Sont ils prêts à pardonner ? Peut-être. Oublier ? impossible, nous dira Mohamed. C’est le chef du centre de vote de Rais. Il fait partie également des victimes des terroristes. A Rais, elles sont nombreuses. Celui qui n’a pas été touché directement dans sa chair, en perdant au moins un membre de sa famille, souffre de traumatisme collatéral. Dans ce village qui se situe dans la Mitidja, la plaie est toujours ouverte. Le taux de participation au vote ne fait que confirmer ce que Mohamed nous a confié. Selon lui, « Il ne faut pas trop attendre des habitants de Rais. Mazel el djerh mabrach (la plaie est toujours ouverte) ». Il est treize heures passées de 15 minutes. La première évaluation a été déjà faite à midi. A ce niveau, l’opération se fait au fur et à mesure. Une tâche facile dans la mesure où il n’y a qu’un seul centre de vote dans ce village. C’est largement suffisant compte tenu du nombre d’inscrits qui est de l’ordre de 4 362, dont 2 077 femmes et 2 285 hommes. Selon Mohamed, un pourcentage de 13,5 % a été enregistré. « C’est très faible », commente le chef du centre en arguant que « lors des élections présidentielles, nous avons enregistré à la même heure, à midi, plus de 30% de participation ». En effet, les votants se présentent très timidement et on ne peut pas dire qu’on se bouscule au portillon du devoir civique

La majorité est d’un certain âgeMarchant à pas comptés, khalti Messaouda, ou, comme ses connaissances l’appellent, El Hadja, est venue accomplir son devoir électoral. Le visage plein d’expression, elle nous dit dans un accent typique à la région qu’elle n’a pas d’autre choix. « Nous sommes à la veille du Ramadhan, nous devons pardonner », lance-t-elle d’une voix feutrée. Selon Mohamed, qui semble connaître tout le monde dans cette école, cette brave vieille a perdu quatre fils et son mari en une seule nuit. Rais a perdu, selon les chiffres officiels, pas moins de 93 de ses habitants, au courant de la même nuit ; celle du 28 au 29 août 1997. Une date qui est restée gravée de façon indélébile dans la mémoire des habitants de ce village qui se situe à 600 mètres du chef-lieu de Sidi Moussa. Hocine est responsable d’un bureau de vote. Son témoignage est accablant. « Il ne faut pas trop se fier aux chiffres officiels, les victimes du massacre du 29 sont plus de 200 personnes. Je suis un rescapé de ce massacre. J’ai vu toute ma famille périr devant mes yeux », dira t-il amèrement avant d’ajouter : « Les terroristes m’ont raté de justesse, ils croyaient que j’étais mort ». Que pense Hocine de l’initiative du président de la République ? Après un silence profond, voire religieux, notre interlocuteur souffle quelques mots. Il s’est contenté de marteler : « Nous n’avons pas d’autre solution, hélas ». Passant d’un bureau à un autre, nous avons remarqué à l’entrée de cette école une stèle. Celle-ci porte les noms des personnes égorgées lors du fameux carnage. La liste est, en effet, très longue. Les Bekari, Nenouchi, Ferah et Aliche sont les plus touchés. « Les Bekari ont perdu 57 membres de leur famille » nous dira Mohamed avant d’enchaîner que « les Ferah fêtaient les noces de leur fils. Ils ont été tous assassinés ». Lors de notre virée, nous avons rencontré un des Bekari. Celui-ci est fonctionnaire. A la question de savoir ce qu’il pense de la charte, notre vis-à-vis a refusé de faire tout commentaire. Son compagnon répond tout sèchement : « Nous subissons jusqu’à ce jour les retombées du terrorisme. Mon épouse a failli perdre la raison, elle est traumatisée, que voulez-vous que je vous dise, je me suis abstenu le jour du vote sur la concorde civile et je le fais aujourd’hui pour la réconciliation nationale ». Hocine frôle les 50 ans et apparemment la vie n’a pas été tendre avec lui. En sortant de l’école, nous avons aperçu des Patriotes et des gendarmes. Ils assuraient le bon déroulement du scrutin. Un des Patriotes lance anxieusement : « Jespère que nous ne serons pas lésés par cette charte ». Si on se réfère aux déclarations de Bouteflika, les Patriotes n’ont qu’à se réjouir puisqu’en vertu de la charte, ils vont bénéficier d’une réintégration sociale. Il est presque 14 h. La chaleur est torride. L’école de Raïs commence à se vider. C’est pourquoi nous avons pris la route pour rejoindre un autre village fortement ébranlé par les affres de la guerre.

Bentlaha : après le terrorisme, la misère …A Bentalha, il y a également un seul centre de vote avec 6 176 inscrits. Il est situé en plein cœur du village. C’est l’école Ibn Badis. A ce niveau, l’afflux des votants est beaucoup plus important par rapport à celui de Raïs. Ils étaient nombreux, ceux qui ce sont déplacés aux urnes. Selon le chef du centre, le taux de participation, évalué vers midi, était de l’ordre de 25%. Contrairement à certains habitants de Rais qui n’ont pas caché leur scepticisme, ceux de Bentalha, du moins ceux que nous avons accosté, se sont montrés plutôt optimistes. « C’est une chance qui se présente à tous les Algériens », a lancé Boudimi Sid Ali, père de deux filles. Ce dernier estime qu’il est nécessaire de tourner la page pour que « nos enfants auront une vie meilleure que la nôtre ». Sid Ali habite à la cité Djilali, une cité secouée de plein fouet par le terrorisme. Dans cette école, tout le monde parle d’El Hadj Salah. Celui-ci a perdu huit de ses enfants. Cinq, dont trois filles, ont été assassinés lors du massacre perpétré 25 jours après celui de Raïs, dans le quartier dit « El Djilali ». C’est là où il demeure. Les trois restants ont été abattus par l’Armée nationale au « maquis », nous a-t-il raconté. Tragique ironie du sort ! Aujourd’hui, El Hadj Salah se dit pour la réconciliation nationale. “J’ai voté oui, car j’en ai assez des douleurs, je veux que la paix soit rétablie une fois pour toutes”, nous dira t-il avec enthousiasme. Dans l’enceinte de l’école, il règne une ambiance particulière. Certains sont venus accomplir leur droit, les plus jeunes pour assouvir leur curiosité. Des enfants, sous le regard des forces de l’ordre, jouent à l’intérieur de l’école. Ils demandent aux passants : « Est ce vous avez voté oui ou non ?. Leur rire s’entendait de loin. Pourvu que ça dure. Les portraits du Président sont placardés ici et là. Des banderoles de soutien sont également déployées, telles que celle de l’association d’El Amel. Le deuxième étage est réservé aux femmes. Mme Y. Aicha, une mère de 45 ans, est la première avec laquelle nous avons discuté. Il est temps, selon elle, de renouer avec la paix et la sérénité. « 10 ans barakat, ça suffit », lance-t-elle, les yeux larmoyants. « Nous avons trop souffert. J’étais obligée de disperser mes enfants à gauche et droite. Aujourd’hui je ne peux pas et ne veux pas revivre le même cauchemar », ajoutera t-elle. De l’autre côté du couloir, nous avons rencontré Feriel et Tassadit. Elles sont deux sœurs jumelles. Elles ont 19 ans. Elles effectuent leur baptême de feu car c’est pour la première fois qu’elles votent. Feriel en jupe et T shirt, sa soeur en hidjeb, les deux semblent toutes contentes d’avoir participé et de s’être exprimées quant à cette question de paix et de réconciliation nationale. « J’ai voté oui sans être convaincue car nous n’avons aucune garantie. J’ai peur que les personnes qui descendent du maquis récidivent, j’ai peur qu’elles viennent nous harceler de nouveau et semer la terreur dans nos quartiers », s’inquiète Feriel. Tassadit, quant à elle, est plutôt sereine. « D’après ce que nous avons entendu à la TV, dans les discours du Président, les terroristes n’auront plus de possibilité de remonter au maquis », dira-t-elle avec innocence. Les deux sœurs n’ont pas lu la charte. Elles ne sont pas les seules. La plupart de ceux que nous avons abordés disent ne pas avoir eu le temps de la lire. « L’essentiel est que la charte est annonciatrice de paix »,dira Sid Ali. Les jeunes, par contre, préfèrent parler de problèmes sociaux. De leurs déboires endémiques. Ils étaient nombreux, soit une dizaine, à « tenir le mur » en face de l’école Ibn Badis. Ils sont tous des chômeurs. Riadh déplore qu’ils vivent dans des quartiers délabrés, où l’électricité et l’eau font défaut. Le chômage et l’oisiveté font des ravages dans les rangs des jeunes de ce hameau. « Le Président nous a promis des logements et rien n’a été fait à ce jour. Nous avons squatté les 750 logements mais ils nous ont fait sortir de force. Que faire ? », dira Redha, pour mieux marquer le désarroi ambiant. Salim, courroucé, lance de son côté : « Je n’ai rien compris, les terroristes ont bénéficié de beaucoup de choses alors que nous sommes privés de tout, ni boulot ni maison, ni centre de loisirs, ce n’est pas juste ». Un troisième intervient : « Laissons un peu de temps à ce nouveau maire, peut-être qu’il va arranger et régler quelques problèmes, sinon nous saurons quoi faire ». Une menace à peine voilée à qui veut l’entendre….

Wassila Ould Hamouda

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