Essaïd Aït Maamar, poète et écrivain, en langue kabyle, faut-il le préciser, récidive, pour cette fois, avec un nouveau recueil de poésie, intitulé Asxerbubec-iw. A travers ce recueil, où il a inclus d’autres travaux qu’il a déjà rendus public, à l’image de quelques poèmes qu’il traduit de l’Allemand. Cette œuvre est préfacée par Salem Chaker. L’éminent professeur de berbère à l’Inalco, a, après un bref rappel des différentes étapes qu’a connu le déni d’existence imposé à la langue et culture amazighes, souligne que Seg ucrured gher tikli, seg usxerbubec gher usxerbec, seg usxerbec gher tira. Si tira gher tilawt». Par cette phrase, Pr. Chaker embellit les textes d’Essaïd par ce cheminement que prend cette langue dans sa quête de reconquérir son espace vital. Le recueil est un hommage à Djamel Benouf. Au verbe tranchant, à la prose prolifique et imaginative, Essaïd emporte, à travers ses vers, les lecteurs vers un monde où seul le mot façonne les décors. Le mot, en maître des lieux, Essaïd le met au devant. Des mots, un remède, à la fois à la morosité et à la platitude de ce qu’on nous ressasse à travers les canaux officiels, en ces temps où les errements sont légion. Essaïd brise les chaînes ; pour y arriver, il assujettit les mots qui font sa force et la source de la liberté de ton que l’on connaît à ses vers. «A Vava», le premier poème qui ouvre une série de plusieurs autres, est ce dialogue entre le fils et le père. Essaïd transpose, en prose, une discussion-conseils, que lègue un paternel. «Fraîcheur» d’idées, souplesse des mots, les maux qui rongent le jeune, seront balayés par l’esprit visionnaire d’un père. «A baba kra d iyi-tennid, lligh ur t-uminegh ara. Abrid yelhan d iyi-temlid, ndemmeγ imi ur t-dfiregh ara», dira le jeune, avant la réplique du père : A mmi d temzi i k-yes3uzzgen, d nniya i k-yejjan teghlid. Nekk aman-iw la ttawlen, ttxil-k mel-iyi acu. «Aberrah n tewkilin », (l’appel des fées), un poèmes pleins de tableaux qui, tantôt virent vers l’abstrait, tantôt vers un réalisme temporaire. Essaïd taquine le mot, le traite, le torture et le remodèle pour donner une image linguistique sous un souffle poétique des plus tourbillonnants. Eclats de rire, coups de tête ou coups de folie, ce recueil fait ressentir aux lecteurs les profondeurs et la justesse d’une inspiration qui donne vie à un sublime décor bâti sur la richesse linguistique de Taqvaylit, une source intarissable d’images et de détours. Des images qui se sont forgées à travers les siècles d’âge qu’elle subit, des détours que l’on lit sur les rides que portent les femmes kabyles, qui l’ont fait vivre et revivre entre les générations. Essaïd, par ses vers, maintient la flamme de notre langue encore allumée et sa force encore vivace. «Tezzem tsekkurt tafsut», «Melmi ara yesleb urumi?», «Ccbaha yakk d tmettant», «Aberrani ger imawlan-is», sont autant de poèmes que propose Essaïd pour embellir davantage une œuvre rehaussée par une structure poétique et linguistique des plus riches. «Imhḥyaten n trumit», Essaïd s’essaie parfaitement à un jeu de mots, de traduction à la Muhya. Dans ce poème, Essaïd passe en revue les péripéties d’une mère, cette mère est sa langue, Taqvaylit. Essaid pourfende et fustige ceux qu’il appelle «Imuhayaten n-trumit», (les adeptes du français) en des termes virulent. Si taman(80) mi akken tekker, asmi akken d-tlul targit. Nghil ghur-sen i teffer, herzen-tt a tt-naf tameddit. A zigh kra din d asberber, d ighighden qqel a tirgit! A yemma s wigi i tenger, d imuhyaten n trumit. «Asisen seg tamment-ik ay amdan igerrzen», et cette mosaïquecréée sur la base des différentes œuvres de Muhya. «Astuti», un autre poème parmi ceux déjà rendus public. «targit n warraz», un hommage à Rachid Alliche, Benouf et Mezdad. «War Azwel», (sans titre), ce poème à la prose riche et ample. «A tamghart s3u le3qel !», «Si talast akin yiwen usefru, Tikli telha di tgherghert», sont autant de poèmes dans le recueil. «imetti n bab idurar», d’après le roman de Akli Azwaw, que Essaïd a repris en poème. S’en suivra les «Isefra d-smuheytegh d wansi», les poèmes que j’ai traduits. Comme Tilelli (Liberté) de Paul Éluard -Duduc (Félicie aussi) – Fernandel -Temgher (Das Alter) – Johann Wolfgang von Goethe -Kemm a tucbiht, a yelli-s useggad iselman (Du schönes Fischermädchen) – Heinrich Heine -Lligh s3igh tamettut d lalla-s n tilawin, (Ich hatte eine liebe Frau) – Bertolt Brecht – Sligh tugim kra yellan d leqraya (Ich habe gehört, ihr wollt nichts lernen)- Bertolt Brecht – Ssuq n tirga n yal taγawsa (Trödelmarkt der Träume) – Michael Ende
Enfin, Essaïd a bien résumé la portée, à la fois de la poésie et de son œuvre par ces quelques vers :
Ssawalen-agh medden
Amedyaz d tdayazt-is.
S tayri i ngerrez ifadden
Seg igenni-s ur d-nris
M. Mouloudj
