Depuis sa fondation en 2002, notre journal s’est fait un sacré devoir de faire du 1er Yennayer de chaque année, correspondant au 12 janvier du calendrier grégorien, une journée chomée et payée à ses salariés. Ce premier jour de l’an berbère est l’un des puissants dénominateurs communs dans la symbolique culturelle et historique de notre pays, et même à l’échelle nord-africaine.
En effet, ce sont tous les coins d’Algérie, aussi bien dans les chaumières rurales et les villages de montagne que dans les médinas historiques, qui fêtent Yennayer dans un faste qu’aucune instance officielle n’a dicté aux communautés, contrairement à certains jours chômés et payés mais passés dans une morosité et un silence évocateurs. Yennayer est ainsi la fête populaire dans son essence même ; car, malgré les vicissitudes de l’histoire de notre pays dans un bassin méditerranéen livré à toutes les convoitises et à tous les tourments guerriers et de conquêtes, les populations algériennes, berbérophones et arabophones, ont gardé préservé et prolongé dans la profondeur de leur inconscient collectif une fête qui nous renvoie au neuvième siècle avant Jésus-Christ lorsque un Algérien de l’époque, Chachnaq, alla prendre la couronne de l’Egypte pharaonique. Ainsi, la façon à nous de participer de façon prégnante à cette fête nationale et maghrébine- qu’aucun pays de cette aire géographique ne veut reconnaître officiellement pour l’instant comme telle- est de prendre congé de nos lecteur pendant une journée. On ne peut ressentir ce retrait que comme une véritable présence tant est forte la symbolique et puissante la portée de Yennayer, un des éléments du patrimoine immatériel le plus fédérateur de la mémoire berbère nord-africaine. Si le calendrier des fêtes légales ne le prend pas encore en charge, ce n’est pas en tout cas faute d’être assumé et revendiqué aussi bien par les populations algériennes que par une grande partie du monde associatif. Des partis politiques qui défendent l’identité algérienne dans son intégralité l’ont également intégré dans leurs programmes. Coïncidant avec les jours les plus froids de l’année, le nouvel an berbère réclamait naguère des plats et faisait dire des poésies en rapport avec la saison et avec la vie sociale et économique menée dans cette contrée. Le dîner de Yennayer, où la basse-cour de chaque foyer se trouve ‘’soulagée’’ de quelques volatiles, convoquait frères, neveux, sœurs, grands-parents, enfin presque toute la ‘’lignée’’ vivante de la famille. Aux morts, il est dédié des paroles de bénédiction et des…parts de nourriture bien identifiées dans l’écuelle collective. Les contes récités par les vieilles femmes à propos de la mythologie de Yennayer ameutent tous les enfants de la maison. La sévérité des hivers d’antan- épaisse couche de neige, grêle, vent, tonnerre- ajoutait sa note de mystère et de charme à ces soirées de fête et d’opulence. De génération en génération, les cérémonies de célébration de Yenneyer perdaient de leur faste et de leur solennité jusqu’à faire sentir le danger de l’oubli. Cependant, les luttes pour la consécration de l’identité amazigh au cours des années quatre-vingt du siècle dernier a fait remonter en surface l’ensemble des rites et des rendez-vous festifs que la société avait l’habitude de célébrer. Yennayer était propulsé à une nouvelle vie par la dynamique sociale et culturelle qui gagnera la Kabylie. Des villages et des associations organisent des fêtes collectives, des galas et des soirées pour reconvoquer la mémoire historique. En fait, Yennayer est célébrée traditionnellement dans toute l’Algérie sans que l’événement ait bénéficié d’un traitement médiatique.
Des partis, des associations et des personalités de culture revendiquent Yennayer chomé et payé
Bien au contraire, pendant le règne du parti unique, tout a été fait pour escamoter cette vérité historique. Lorsqu’il arriva aux médias d’en parler, c’était pour en caractériser la Kabylie dans un ‘’folklorisme’’ de mauvais aloi faisant du nouvel an berbère presque une tare. Si les bruits assourdissants et les couleurs bigarrées par lesquelles les autorités prennent en charge les différentes manifestations culturelles du pays imposent leur présence dans les médias lourds, à commencer par la télévision, Yennayer présente une différence de taille. Loin du cachet solennel et de l’officialité ringarde, le nouvel an berbère est principalement pris en charge par la société aussi bien dans son aspect domestique, historique et intimiste, que dans son aspect festif et ‘’intellectuel’’, puisque des journées d’études lui ont été déjà consacrées. Des montagnes de Kabylie aux pics acérés des Aurès, des Ouled Naïl à Beni Senous (Tlemcen), les populations se plient, dans un élan primesautier, naturel et authentique, à la tradition en organisant cérémonies ludiques et agapes pour accueillir le jour qui appose la marque la mieux sigillée dans la mémoire ancestrale des peuples de l’Afrique du Nord. A Benis Senous, le Carnaval d’Irad, organisé chaque année par les fractions de la tribu, fait rencontrer dans la communion parents, alliés et autres convives. Cette portion du Haut Tafna, dominant le superbe lac du barrage de Beni Bahdel, se transforme, à l’occasion de Yennayer, en une arène où le ludique se mêle à l’histoire pour mieux fertiliser la mémoire collective sans que cela fût décidé par un quelconque décret. Depuis plusieurs années, des partis, des associations et des hommes de culture ont tenu à revendiquer un statut officiel pour cette journée de façon à la déclarer chômée et payée au même titre que le 1er janvier et le 1er Moharrem. Ce ne serait qu’une réparation d’une injustice et d’un déni historiques et une façon tangible de donner un contenu symbolique et historique à ce qui est appelé la réconciliation nationale. Comme les autres peuples de la planète qui tiennent à leurs calendriers spécifiques malgré la volonté d’hégémonie du calendrier grégorien considéré à tort comme une norme universelle. Iraniens, Pakistanais et Chinois nous en donnent un bel exemple. Chez nous, tout en ‘’tolérant’’- un terme offensant qu’il conviendra de bannir-les activités relatives à la fête de Yennayer-, et tout en prenant parfois une partie d’entre elles en charge, les pouvoirs publics ne cessent cependant de ravaler presque tous les symboles de l’authenticité au rang de folklore confinant parfois à l’exotisme de pacotille. Seule une reconnaissance officielle et intégrale de Yennayer par les autorités du pays-pour l’intégrer à la liste des fêtes légales du pays- pourra dissiper les jugements de valeur et balayer tous les préjugés qui pèsent encore sur certains pans de l’histoire et de la culture algériennes.
Amar Naït Messaoud

