Le fait marquant est le retour inattendu de Smaïl Mira, ancien P/APC, ancien DEC et chef des Patriotes de Kabylie, secondé sur cette liste “Indépendante” par l’avocat Smaïl Djerrada.Il y a un autre retour, celui de Achour Belkhichène, dernier P/APC de la commune, élu sur la liste FFS avec un très faible score lors des joutes tronquées d’octobre 2002. Il est secondé par M. Mouhou, un ex-chef de daïra, une solide pointure pour conforter cette tête de liste qui ne ferait pas l’unanimité dans les rangs du vieux parti de l’opposition.Un troisième retour, attendu par curiosité, est celui du FLN qui avait fermé sa kasma en 1988 après les évènements d’octobre à Alger et surtout la manifestation du 26 septembre 1988, où la population locale était sortie demander de la semoule. Cette malheureuse jacquerie marquée par l’arrestation des meneurs dénoncés par un homme cagoulé, s’était soldée par la mise en quarantaine populaire du FLN local durant plus d’une décennie. La relance du Front de libération nationale par de jeunes nationalistes locaux, depuis quelques années, permet aujourd’hui la confection d’une liste à même de rivaliser avec les deux sus-mentionnées. Elle est conduite par Amghar Hamid, un entrepreneur local, secondé par Younès Djerrada, un administrateur des impôts. Et enfin, la quatrième liste, celle du RND, est conduite par M. Hamiti, qui fait lui aussi son retour. Cet administrateur du secteur des assurances est connu pour avoir refusé d’assumer son mandat électoral à l’APC après avoir été élu sur la liste du FFS, parti qui criait alors à la fraude et qui avait fini par retirer ses élus.
Ceux d’en haut et ceux d’en basLa société politique locale sera donc représentée par près de 80 personnes réparties sur quatre listes de teneur égale et de motivations semblables partageant, pour l’essentiel, la culture villageoise de la fidélité au clan ancestral passant allègrement d’une liste à l’autre au gré de la stratégie tracée par les familles, les villages et les ténors des deux clans rivaux le “sof-oufella”, (ceux d’en haut) et le “sof-gwada” (ceux d’en bas).Les partis à l’ossature solide envahis et squattés par les meneurs des clans, sont de simples véhicules empruntés ou loués à l’occasion des joutes électorales. Les emballages pas très cohérents comme le RCD, qui n’a pas pu confectionner une liste, sont purement abandonnés. Les programmes, les lignes politiques, les logans sont des formalités à remplir au même titre que le dépôt de dossier, de la simple paperasse nécessaire à l’obtention du quitus administratif. L’essentiel est ailleurs.“La politique est un investissement.Le profit attendu est fonction du capital dépensé et de l’effort consenti. Les personnes que l’on retrouve sur ces listes peuvent être classées en deux catégories. Les trois premiers de chaque liste qui espèrent un siège dans l’exécutif avec les avantages que cela procure en termes matériels et en représentation, et puis le reste, classé dans la catégorie des rabatteurs et des faire-valoir qui sera récompensé en cas de victoire, par l’attribution d’un lot de terrain, d’un poste de travail d’un logement, et autre aide substantielle”, explique Ammi Ali, un ancien du PAGS qui ne fait plus de politique. “Il courent tous pour leurs petits intérêt, le sort de la population ne les interpelle pas du tout. Les retournements de veste sont la gymnastique la plus pratiquée en ces temps pré-électoraux. Nous les avons vu au FFS, puis derrière Smaïl Mira, ils se retrouvent aujourd’hui au RND sans état d’âme !”, fulmu-ine un citoyen qui n’a pas trouvé place dans l’une des quatre listes.Les deux clans sont de force égale et le rôle d’arbitre revient souvent aux “étrangers” résidents la mère des cités. Les résidents d’origine “arabe” venus des confins du Hodna, il y a près d’un siècle, sont toujours considérés comme des étrangers au même titre que “Igawawen” originaires de Grande Kabylie. Vu leur poids démographique et financier, ces deux groupes ont toujours leurs hommes dans chacune des listes, et finissent par être présents dans l’exécutif communal. M. Ahmed-Ali, premier maire de Tazmalt après l’Indépendance, est originaire de Haute-Kabylie. M. Chougui, d’origine arabe a occupé le poste d’adjoint au maire durant plusieurs mandats !
Familles nombreuses et grandes famillesDans le monde rural, la famille est la cellule politique de base. A Tazmalt, quatre ou cinq famille ont marqué l’histoire du Mouvement national et celle de la guerre de Libération avec l’un de leur membres comme figure de proue historique. Elles sont qualifiées de grandes familles même si le recensement de la population ne leur accorde pas une grande importance démographique. Ce sont elles qui dirigent les clans, souvent à distance, mais avec une influence certaine sur les grandes orientations et les décisions cruciales. Il y a celles qualifiées de familles nombreuses avec des milliers de voix, mais sans réel leader pour transformer ce potentiel électoral en poids politique dans l’échiquier local. Les secondes souvent divisées constituent le réservoir électoral des premières dans la logique de “Laânaya” où le plus faible se met sous la protection social du plus fort.A l’occasion de tout événement électoral, aec plus d’intérêt pour les élections locales, les grandes familles se réunissent dans le plus grand secret pour décider de la stratégie à suivre. Présenter un candidat ou soutenir un autre, diriger une liste ou phagocyter une autre, se servir d’un parti le contrôler ou le neutraliser, s’allier avec d’autres familles dans le même clan, contracter des alliances contre-nature avec des familles du clan adverse, glisser une taupe dans les listes rivales,… etc.La logique du clan consiste dans l’alignement politique de familles entières sur les décisions de l’une d’entre elles considérée comme le pivot de l’alliance. Cette pratique ancrée dans les mœurs locales depuis l’époque turque, est en principe combattue par les partis politiques qui ont leur ligne et leur programme à défendre. Mais ils finissent, à chaque élection, par se plier aux exigences des maîtres des clans qui drainent derrière eux l’électorat, quitte à s’effacer carrément au profit du leader du clan, comme c’est le cas pour l’élection du 24 novembre prochain où le RCD laisse le terrain libre au candidat indépendant censé mieux défendre les couleurs du “cland d’en bas” !Depuis l’Indépendance le FLN avait réussi à gérer ce phénomène en organisant une relative alternance aux commandes de l’exécutif local jusqu’à l’avènement du multipartisme du début 1990. Après l’implosion du Front de libération nationale, les deux clans se sont rés sur les nouveaux partis. Sof-oufella, le clan des familles d’en haut a ouvert la section FFS en début de l’année 1990 et deux jours après Sof-gwada, le clan des familles d’en bas à répliqué par l’ouverture de la section RCD. Et puis cette date, prises dans l’étau des clans respectifs, les sections locales des partis dits modernistes ont cultivé la logique de rivalité bipolaire réduisant leurs dimensions et leurs champs de manœuvre aux terroristes traditionnellement acquis aux deux clans. Le refus des appareils centraux et de leurs zaïms de former de nouvelles générations à l’action et à la culture politiques modernes à l’échelle régionale, a contraint les sections locales au recyclage des militants de l’ancien parti unique qui ont grandi dans le bain de la fidélité au clan et de la prépondérance de la famille sur l’individu. Aussi, n’est-il pas étonnant de voir des partis sacrifier leurs militants et confectionner des listes avec des personnes qui n’ont aucun lien organique avec la section de la localité !
Entre revanche et réhabilitationOn ne parle encore pas de programmes, mais plutôt des profils des uns et des autres ! Juristes, éducateurs, techniciens, petits hommes d’affaires, commerçants, paysans et autres fonctionnaires composent les quatre listes en course. L’événement, c’est bien le retour de Smaïl Mira, qui a géré l’APC durant trois mandats et deux années comme DEC. La révolte juvénile du Printemps noir a mis fin à cette gestion par la destruction et l’incendie de tous les symboles de l’Etat central, y compris la mise à sac de la maison du maire et de celle de son secrétaire général. De toutes ces inutiles destructions, la démolition de la statue du chahid Mira Abderrahmane est celle qui constitue encore un abcès de fixation pour quelques revanchards qui n’arrivent pas à tourner la page de ces évènements qui ont ramené la commune à sa situation des années 1960. “Nous craignons l’esprit de revanche qui est mis en avant par certains groupes, qui s’agitent dans le village. Nous avons entendu dire que Smaïl Mira est loin de cet esprit et qu’il est plutôt animé par le désir de bien faire. Les gars du FFS ont goûté eux aussi au fauteuil et se battront de toutes leurs énergies pour le garder. Nous souhaitons que les élections se déroulent dans le calme. L’engagement d’autres listes est en principe un gage pour éviter l’affrontement direct entre les deux clans, incarnés par le FFS et Smaïl Mira. Le RCD aurait pu jouer un rôle important dans l’échiquier local. Il est malheureusement déserté par ses militants et se retrouve aujourd’hui dans l’incapacité de confectionner une liste. La liste du FLN semble bien placée pour tirer profit de l’opposition des deux clans”, explique un analyste politique local.Les motivations des uns et des autres diffèrent très peu. “Notre clan doit régner sur la cité. Le fils de mon village doit diriger le clan parce qu’il est le plus capable” ! Dans cette logique clanique sommairement résumée le “clan d’en bas” possède en la personne de Smaïl Mira le leader naturel et incontesté, malgré les nombreuses “promesses non tenues” qui lui valent les inimitiés de certains soutiens réputés des plus proches. De son côté, le “clan d’en haut” qui squatte et instrumentalise le FFS à l’occasion, a pris le soin de mettre en 2e position de sa liste un homme sûr, ancien chef de daïra de surcroît, pour éviter toute défaillance de dernière minute de sa tête de liste qui jouit pourtant de la confiance des militants de la section locale. Le FLN mise sur une liste type “population utile” renforcée dit-on par un sérieux cabinet noir composé d’intellectuels bien imprégnés de la chose politique locale. Le RND, qui mobiliserait des moyens matériels colossaux, ne semble pas jouir des faveurs de la population. L’inconnue sera encore l’abstention, traditionnellement évaluée à 50% du corps électoral.
Rachid Oulebsir
