Humeur d’une campagne – Rase campagne

“Le héros, c’est celui qui fait ce qu’il peut’’, disait un grand esprit. Dans l’état de fièvre électorale qui hante depuis plusieurs semaines les états-majors d’une classe politique, dont une grande partie est déclassée par l’actualité mouvementée de ces dernières années du pays et par les nouvelles exigences de la génération post-octobre 1988, tout- ou presque- a été dit, débité ânonné revendiqué et réitéré pour lancer des promesses, réciter des laisses pour espérer bénéficier des suffrages d’une population éreintée et lassée par des harangues faussement épiques mêlant patriotisme bravache et morale désuète. Dans une campagne rarement interpellée par les réalités entêtées d’une Algérie qui se cherche, l’on a vu des candidats dégoulinant de sueur, le serrement de leur cravate frisant dangereusement la strangulation, s’époumoner à tirer sur tout ce qui bouge, à commencer par le service social de l’APC qui a mal distribué les machines à coudre pour les pauvres femmes d’un hameau de Beni Boubkir, jusqu’au pestiféré FMI qui, aujourd’hui ose solliciter de l’Algérie des subsides pour renflouer ses caisses. On rappelle à un public distrait que cet organisme financier international s’était permis, il y a quelques années, de fourrer son nez dans notre grille de salaires pour refuser le relèvement des fiches de paye des ‘’masses laborieuses’’. L’analyse économique n’est plus du chinois pour cette tête de liste qui décoche des flèches acérées aux… Chinois qui ont osé après les premières réussites sur les chantiers des bâtiments de l’AADL, ouvrir des magasins de vêtement dans les grands boulevards du pays et investir dans tous les domaines, y compris où les Algériens se montrent frileux, y compris là où ne sont requis ni qualification ni grand capital. Tel autre s’aventure dans l’  »analyse » des maladies cancéreuses pour lesquelles le ministère de la Santé n’aurait montré aucun empressement pour leur mobiliser les médicaments. On va jusqu’à donner des chiffres fantaisistes sur les nombres de morts par jour à cause de ce supposé désintérêt des pouvoirs publics pour les cancéreux. Sur la place publique, ou même devant l’écran de télévision lors du passage des candidats, on a pu  »décrypter » la situation au Mali et  »avertir » de la nouvelle république de l’Azawad.

Cela importe peu que ce soit un moniteur d’une auto-école qui s’aventure sur ces rives de l’analyse. La cours des miracles est rendue opérationnelle par la magie de la rase campagne. S’agissant toujours de la région du Sahel, notre harangueur attitré en arrive à rappeler les moments difficiles vécus, il y a quelques années, par l’agriculture algérienne suite à l’invasion du criquet pèlerin venu en essaims serrés justement de ces pays du Sahel. Notre candidat exige que l’on boute définitivement hors des frontières nationales cet insecte ravageur, maudit même par la mémoire populaire algérienne qui en garde l’image de désastre et de disette.

Cela devra se faire naturellement, ajoute notre discoureur, avec l’aide des pays de provenance et des pays sui lui servent de couloir de passage (Éthiopie, Somalie, Soudan, Tchad, Niger, Mali, Mauritanie). Lorsqu’on jette un coup d’œil sur la cartographie de la pauvreté et de la misère dans le monde, on peut imaginer l’immaculée dérision de notre coureur de fond. Rien ne semble échapper à notre fieffé rhéteur du jour. S’il rate, par inadvertance ou par calcul arithmétique, le « Azul Fellawen ! » dans l’exorde de son laïus, il se rattrapera vite en lançant, dans un factice état de transe, ‘’Vive Imazighène !’’. La salle de cinéma, qui a perdu sa vocation depuis plus de deux décennies, voit la moitié de son assistance rire sous cape et l’autre moitié applaudir gauchement par des mains moites juste pour ne pas faire tomber de son piédestal le donneur de leçon qui commence à être gagné par de lourdes interrogations.

Le salaire minimum à 40 000 DA n’est pas, pour lui, une chimère, le transfert des Patriotes dans les corps de la gendarmerie ou de protection civile n’est pas une complexe affaire et l’allocation-chômage envoyée aux jeunes à domicile n’est pas une idée d’un gouverneur débonnaire. Il a découvert le fil à couper le beurre ce rhéteur qui glorifie subitement le rite malékite pour dénoncer la chiîtisation rampante de la société algérienne. « L’évangélisation et la chiîtisation sont les faces d’une même médaille, celle de la perte de l’algérianité », assène-t-il C’est dans l’air du temps, et dans l’aire d’une guerre idéologique qui mélange nous fait prendre les vessies pour des les lanternes. La confusion des genres n’est apparemment pas un handicap majeur lorsqu’on s’attelle en même temps à pérorer sur les harragas- qui, à l’Est du pays, emploient des embarcations obtenues par les crédits ANSEJ-et à déblatérer contre la christianisation inquiétante en Kabylie. En quelques points sériés en grands axes, comme c’est le cas chez quelques rares partis, ou en un seul point, comme chez ce candidat franc et…effronté suppliant sa communauté de voter pour lui pour l’aider à gagner « dignement » sa vie sous les lambris de l’Hémicycle, les programmes des partis et des indépendants n’ont sans doute jamais été aussi chantants et alléchants ; les officiants se sont convertis en charlatans sans se soucier des lendemains qui désenchantent.

La kermesse nationale s’est appuyée sur deux cannes : le paradis social, où l’État-providence sera appelé à la rescousse pour renforcer la médiocrité par une gestion plus ‘’égalitariste’’ de la rente, et, ensuite, un paradis mystique qui fera fi du monde ici-bas, ce dernier étant réservé aux maîtres-penseurs et aux maîtres chanteurs. Ceux qui s’aviseraient à prendre la vie telle qu’elle se présente, à ne pas la chantourner ni la scotomiser, ceux-là auront certainement du mal à faire entendre correctement leur chant dans le brouhaha des vendeurs de rêves. Mais, trêve de philippiques ! Nous avons les héros que la rente a sécrétés et les hérauts que l’inculture et l’analphabétisme ont intronisés. Nous sommes en rase campagne.

Amar Naït Messaoud