Au cahier culturel : Des différends de Chikh Mohand Oulhoucine avec Chikh Aheddad – Autour du soulèvement de 1871 (3)

Par Abdennour Abdesselam :

Convaincu que la Kabylie ne disposait pas d’une force armée conséquente, Chikh Mohand tentera de persuader de nouveau Chikh Aheddad, en usant d’arguments qui tiennent d’une logique implacable. Il pensait qu’un soulèvement supposait des moyens autres qu’une hache, une scie, une fauche, ou encore et dans le meilleur des cas, un mousqueton. Il répondra à Chikh Aheddad, qui le pressait de le rejoindre dans le combat contre la France coloniale par l’entremise de son envoyé par cette réponse proverbiale : « Afus ur tuâidh ar’a t-tghezzedh, suden-it » (baise la main que tu ne peux mordre). Chikh Sahnun, pourtant adepte du vieux Chikh Aheddad, mais convaincu par la stratégie de Chikh Mohand, s’en remettra finalement à lui. Il dira à ceux qui iront le consulter sur la question : « Tisura n lawliya ghur Ccich Muhend ay llant ». (La solution du moment est celle donnée par Chikh Mohand ) Le maître de la confrérie Rahmania savait le poids qu’avait Chikh Mohand sur tout le versant nord du Djurdjura des Igawawen. Mais, l’influence de la pensée de Chikh Mohand s’étendra aussi jusque dans la vallée de la Soummam, alors territoire» exclusif de Chikh Aheddad. Il tentera vainement de persuader Mohand Oulhoucine à s’engager dans la révolte. Chikh Mohand ne revient pas sur sa décision. Il est déterminé par l’analyse qu’il avait faite des événements et de la situation qui prévalaient alors. Au messager de Chikh Aheddad, il ajoutera : « Mmer ur d-nnigh ; a d-inigh ; imi d-nnigh ; ul’ay d-inigh » (je n’ai plus rien à dire, j’ai déjà tout dit). Insistant, Mohand At Mokrane (El Mokrani), mais surtout bousculé par la ferveur de son fils aîné Chikh Aziz, qui était en quête de gloire et de reconnaissance, Chikh Aheddad lancera la Kabylie dans une insurrection dont, disait-on, il doutait lui-même de l’opportunité. Lorsque Chikh Mohand apprend la décision finale, il sera pris d’une violente colère. Il dira : « Yekker umulab i llafâa » (que peut un lézard face à un monstre). Pour dégager sa responsabilité et son implication de ce qu’il adviendra de la Kabylie, il rassembla ses disciples auxquels il fit part de ce qui allait être un cataclysme dans la région. En fin de discours, il leur dira en ôtant sa calotte : « Attan tcacit ». Depuis, ce geste deviendra une pratique généralisée pour signifier démarcation, désengagement et refus de toute implication dans un événement donné.

A suivre.

Abdennour Abdesselam