Le ministre de la Formation et de l’Enseignement professionnels, Mohamed Mebarki, semble vouloir approfondir et affiner les diagnostics peu flatteurs faits sur le secteur par d’anciens responsables, avant son arrivée.
Le premier constat est que la date de clôture des inscriptions, initialement prévue pour le 4 octobre dernier, est reportée jusqu’au 30 octobre. À cette rentrée, ce sont quelques 610 000 stagiaires (dont 360 000 nouveaux inscrits) qui sont appelés à rejoindre classes et ateliers. Le ministre de tutelle n’a pas été tendre avec le secteur, dont il dira, lors de la réunion des 48 directeurs de wilaya dimanche dernier, qu’«il est le parent pauvre de l’institution éducative». À l’occasion de la préparation de la rentrée de la formation professionnelle cuvée 2012, l’on apprend que, sur le plan de la base infrastructurelle, l’évolution du secteur est des plus enviables ; cela à la faveur des investissements réalisés dans le cadre des trois plans quinquennaux lancés depuis 1999. Ainsi, sur un intervalle de dix ans, 1200 établissements de formation professionnelle ont été construits. À la prochaine rentrée, ce ne sont pas moins de 32 nouveaux établissements de formation professionnelle, dont 5 instituts, qui ouvriront leurs portes aux stagiaires pour la première fois. Ce sont également 25 000 enseignants qui sont employés par le secteur. Le nombre de spécialités enseignées est aujourd’hui de 212. Néanmoins, malgré les efforts déployés par les pouvoirs publics sur le plan de la réalisation des infrastructures, de la fourniture des équipements des ateliers d’apprentissage et de la mobilisation de la ressource humaine (corps enseignant et administratif), le fossé demeure toujours béant entre l’offre et la demande, dans le sens contraire des autres ‘’produits’’ ou prestations : c’est-à-dire que l’offre est…supérieure à la demande. Un cas quasi unique dans les secteurs composant l’architecture de l’économie nationale. C’est un secteur qui, comme le souligne le nouveau ministre, a subi une «dévaluation sur le plan sociétal».
Considéré comme étant au cœur des réformes économiques, par la nature et les performances de la ressource humaine qu’elle mobilise, la formation professionnelle pose, dans ces activités actuelles comme dans ses perspectives, moult interrogations, au lieu d’apporter la solution aux épineux problèmes de qualification et de chômage qui a démobilisé la jeunesse algérienne. Les efforts des pouvoirs publics et les investissements consacrés à Formation professionnelle sont censés la hisser au diapason d’un secteur stratégique de premier plan. Cependant, l’on sait pertinemment que l’offre, particulièrement dans un domaine aussi sensible et aussi délicat que la formation, ne saurait se réduire aux seuls facteurs d’infrastructures, de recrutement d’enseignants, de mobilisation de bourses ou de réalisation de pensionnats. L’offre, c’est aussi et surtout le niveau de formation, son degré d’insertion dans le monde du travail et les moyens pédagogiques mobilisés pour ce grand dessein. Il y a quelques années, certains ateliers d’apprentissage électronique étaient complètement dépourvus de matériel adéquat. L’administration publique emploie parfois des agents de saisie et des informaticiens dirigés par des centres de formation et qui n’ont jamais vu auparavant un ordinateur.
Produit périmé ?
Le ministère de tutelle a pris pour habitude d’établir des chiffres de la croissance de l’offre sur la base des propositions des différents acteurs au niveau des wilayas (entreprises, administrations, artisanat,…). Cela permet, en premier lieu, de cerner les besoins réels de différents corps de métiers, et ensuite de cibler les qualifications appropriées. Ambitieux projet si l’en est. Cependant, si, jusqu’à ce jour, la formation professionnelle en Algérie n’a pas bénéficié des avancées et performances telles qu’elles sont vécues dans les pays avancés, la faute ne revient ni aux candidats à l’apprentissage ni aux moyens financiers, colossaux, mobilisés pour ce secteur. L’ancien système économique, basé exclusivement sur la rente pétrolière a, comme dans l’enseignement général, nivelé par le bas la connaissance et le savoir. Résultat : la critique et les griefs ne viennent pas seulement de la presse ou de la société ; ils sortent de la bouche de ses propres gestionnaires et des responsables politiques. L’ancien ministre, El Hadi Khaldi, a eu cette peu ragoûtante métaphore pour caractérise son secteur : «ce secteur offre à la société un produit périmé qui ne trouve pas d’acquéreur sur le marché du travail». Peut-on avoir meilleure sentence que cette formule ramassée et lapidaire par laquelle le premier responsable du secteur a voulu, lors d’une visite à Ouargla, attirer l’attention des différents acteurs sur la décrépitude d’un secteur dont la jeunesse et toute la société attendent beaucoup de choses pour insérer, dès l’adolescence, les jeunes dans le monde du travail et de la production et leur faire éviter, du même coup, les déviations et les maux sociaux qui les guettent à chaque coin de rue. Le nouveau ministre a laissé entendre, dimanche dernier, que la réhabilitation de la formation professionnelle exige aussi l’«implication de tous, tant le problème est celui de toute la société».
Ce que la nouvelle recrue «sait faire de ses dix doigts»
La grande question qui se pose à l’esprit devant une situation aussi problématique de la formation professionnelle, est celle de savoir comment gérer ce paradoxe d’un secteur où la croissance- en termes d’investissements en infrastructures, équipements et ressources humaines- évolue de façon inversement proportionnelle à la qualité de l’enseignement au point où l’on peut se permettre une boutade aussi grave qui qualifie les diplômés qui sortent des centres de formation de «produit périmé». En 2007, c’est le Premier ministre, Abdelaziz Belkhadem, qui s’est ‘’autorisé’’, lui également, une autre sortie, toujours aussi inquiétante, au sujet de la formation professionnelle en la qualifiant de «simple réceptacle des exclus du système éducatif». Sur le front économique, le constant est des plus amers : les ateliers, manufactures et usines privés ayant vu le jour au cours des dernières années ne trouvent pas le personnel technique et d’exécution sur le marché du travail. Les offres d’emploi par lesquelles des employeurs cherchent des ouvriers spécialisés, des contre-maîtres et agents de maîtrise (charpentiers, chauffagistes, plombiers, …) traînent pendant des semaines sur les pages publicitaires des journaux sans pouvoir cibler des candidats techniquement valables et compétents. Au lieu qu’elle soit une orientation issu d’un choix réfléchi pour un cycle court, ou issue de prédispositions et aptitudes particulières pour métier pratique- comme cela se passe dans les autres pays du monde-, la formation professionnelle en Algérie constitue souvent un curieux vestibule qui débouche sur de lourdes incertitudes professionnelles ; comme elle est plutôt vécue comme une éphémère alternative à l’exclusion scolaire, constituant, pour les garçons, un morne stand-by avant le service national. À l’échelle mondiale, la tendance lourde qui se dessine en matière de formation et de qualification ne s’embarrasse plus d’a priori idéologique ou d’inutiles chapelles qui ont fait les dégâts que l’on sait dans l’école algérienne. Le souci majeur étant aujourd’hui de former les techniciens et les cadres dont aura besoin l’économie nationale dans quelques années, économie soumise à rude épreuve par les impératifs de productivité d’efficacité technique et d’innovation ainsi que par la mondialisation des échanges de plus en plus offensive. Pour un tel challenge, les réformes de l’enseignement ne pourront plus se limiter aux établissements de l’enseignement général et de l’enseignement supérieur ; elles devraient englober, dans une vision synergique, les différents secteurs et sous-secteurs de formation dont les missions répondent à ces objectifs. C’est ce qu’a insinué le nouveau ministre de la Formation et de la l’Enseignement professionnels en parlant de la «la mise en adéquation des formations dispensées avec les besoins socioéconomiques et le développement du pays ainsi que les réalités locales». Le nouveaux gestionnaires du secteur économique, particulièrement les patrons privés, abandonnent de plus en plus l’obsession du ‘’papier-diplôme’’ de leur nouvel employé mais posent crûment à ce dernier la question de savoir «ce qu’il sait faire de ses dix doigts».
Amar Naït Messaoud
