Outre les opérations »coups de poing » que le gouvernement d’Abdelmalek Sellal est en train de mener sur le front du cadre de vie (nettoyage des rues et quartiers) et de l’assainissement du secteur du commerce, d’autres réaménagements sont, dit-on, prévus dans la gestion des espaces publics squattés par des jeunes au titre de parkings sauvages et dans d’autres créneaux relevant de la vie quotidienne des citoyens.
L’espoir de tous ceux qui ont enduré des années durant cette anarchie, érigée en mode gestion, est que ces opérations spectaculaires ne relèvent pas d’une »saute d’humeur » ou d’une campagne qui s’estomperait à la moindre baisse de vigilance. Il faudrait surtout que les promesses données aux jeunes de leur affecter des locaux, en compensation de leurs anciens étalages perdus, ne soient pas de la »poudre aux yeux ».
C’est au moment où le gouvernement se met au travail sur le terrain qu’il établit en même temps le bilan de presque deux années de protestations citoyennes. Rien que pour les neuf premiers mois de l’année 2012, il a relevé quelques 4 536 actions de rue menées par les jeunes pour protester contre le malaise social: absence de logement, distribution inéquitable (car manipulée, et même parfois monnayée) de logements sociaux, coupures de courant électrique, absence d’eau dans les robinets, routes détériorées, bureaucratie, corruption,…etc. « Notre peuple est devenu capricieux, impatient et impulsif. N’ayez pas peur de vous engager, communiquer, concertez-vous », dira le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales mercredi dernier aux walis de l’Est réunis à Constantine. Le ministère de l’Intérieur est, en effet, concerné souvent plus que les autres départements ministériels, par tous les débordements que la gestion normale de la Cité n’a pas pu assumer; cela, à commencer par la direction générale de la sûreté nationale (DGSN) dont le directeur, le général-major Hamel, présent à la réunion des walis de l’Est, a eu à intervenir sur la relation entretenue entre le commerce informel et la délinquance. « Le commerce informel, exercé autrefois par une catégorie de démunis à la recherche de moyens de subsistance, est devenu, à la faveur de l’ouverture de l’économie de marché un subterfuge usité par des commerçants malhonnêtes dans le but de soustraire au payement légal des droits et charges, et un lieu de prédilection de la criminalité sous toutes ses formes. Le chômage, la déperdition scolaire et l’adhésion des citoyens à ces marchés informels sont autant de facteurs ayant contribué à l’accroissement de ce phénomène qui s’est traduit par des atteintes à l’ordre public et à la tranquillité des citoyens, la menace constante pour la santé et la sécurité des consommateurs, les désagréments et les nuisances causés au voisinage, la prolifération de la criminalité et la dégradation de l’environnement »; tel est le constat accablant du premier responsable de la police.
Beaucoup plus que d’autres secteurs, la police se trouve directement impliquée dans la gestion de tout ce qui n’a plus le caractère de »régularité » ou de légalité; de tout ce qui, en fin de compte, relève de l’ »asocial ». C’est avec une démoniaque fatalité que les cycles d’émeutes se sont étendus et renouvelés dans une Algérie qui engrange ses meilleures recettes financières à l’ombre d’un baril de pétrole à plus de 110 dollars. Les réformes, censées libérer les énergies de la société et la force créatrice et imaginative de la jeunesse, ont pris l’aspect de l’Arlésienne dont tout le monde parle et que personne ne voit. Les premiers discours de Sellal trouvent également dans les réformes leur » matière première », à côté de ce qu’il appelle les urgences dans un pays où, pourtant, »tout est prioritaire », selon les aveux même du Premier ministre.
Ce ne sont pas les recettes pétrolières qui font le bonheur, ici comme ailleurs. C’est l’usage qu’on en fait, et la cadre éthique, politique et culturel qui préside à la politique de développement. Sinon, comment expliquer que, rien que sous le gouvernement Sellal nommé le 4 septembre 2012, plus d’une centaine de harragas ont été interceptés dans les eaux de la Méditerranée, partis d’Oran, de Mostaganem et d’Annaba?
Mains invisibles
À moins de deux mois des élections locales, la logique de contestation de la gestion des affaires communales continue. Des mairies sont régulièrement fermées par des citoyens en colère, des daïras sont souvent attaquées et des sit-in sont organisés devant les sièges de wilayas. Dans tous les cas de figure, lorsque aucun dialogue n’est possible entre les protestataires et les responsables locaux, ce sont les services de sécurité qui prennent les choses en main, qui font face à la situation, même si les policiers ont reçu des instructions de leur direction qui les appellent à la pondération et à la retenue. Mais, sur le terrain de la confrontation, la raison n’a pas beaucoup de chances de triompher, du fait que l’on n’est parvenu à cette situation de pourrissement que parce que la raison et le bon sens se sont déjà éclipsés et ont déserté les lieux. Voilà où nous en sommes; à chaque assaut des exclus et desperados de nos villes et villages contre l’ordre établi-et contre les forces de l’ordre qui viennent le rétablir-les autorités locales, les notables et le pouvoir central se trouvent en manque d’explications et, surtout, paniquent à l’idée qu’une intermédiation tardive ne puisse pas régler le problème. Décontenancés, ces différents centres de décision n’ont, comme ultime recours, que les forces anti-émeutes. Ces dernières, si elles arrivent à circonscrire la « jacquerie » temporairement dans l’espace et dans le temps, ne peuvent empêcher la survenue de dégâts matériels et mêmes humains, comme c’est déjà arrivé dans certains endroits.
Dans une société où les canaux de communication sont obstrués- à supposer qu’ils aient un jour existé-, ce serait presque une chimère de s’attendre à des protestations « civilisées » qui acquerraient le niveau de pourparlers ou de négociations fructueuses ; car, outre l’absence de dialogue et de structuration efficace de la société civile susceptible de désamorcer ou, mieux encore, de prévenir de tels dérapages, les pouvoirs publics baignent jusqu’à présent dans une forme de déliquescence et d’apathie qui confinent la gestion du cadre de vie à une patente navigation à vue. Dans des situations aussi délicates et aussi fuyantes-lesquelles posent le problème en termes d’ordre public-, il n’y a sans doute pas lieu d’être surpris que des « mains invisibles » pervertissent et dénaturent complètement les revendications sociales au profit d’un lobbying politicien en mal de positionnement. L’argument, devenu trop facile, de la contestation sociale-qui sustente l’esprit aventurier de tous les faux prophètes- est malheureusement nourri par une patente mauvaise gestion des affaires publiques, le clientélisme et la corruption. Pour le nouveau gouvernement, s’il y a un ordre à rétablir, loin des bombes lacrymogènes et des tirs de sommation, c’est bien celui de la justice sociale et de la bonne gouvernance, comme le reconnaît Sellal lui-même.
Amar Naït Messaoud

