Par Amar Naït Messaoud
Le 58e anniversaire du déclenchement de la révolution de novembre 1954 est célébré cette année à l’ombre du cinquantenaire de l’Indépendance. Vu la morosité du climat politique, cultuel et social du pays, cette conjonction ne donne à Novembre aucun aspect particulier par rapport aux années précédente. Si particularité il y a, il faut la chercher dans la première décennie d’indépendance, lorsque le souvenir d’une guerre atroce n’a pas eu encore le temps d’être oblitéré ou dénaturé par les errements et les déviations politiques qui avaient pourtant bien commencé. Elles ont engagé le pays dans une espèce de reniement tant les injustices, l’arrivisme et l’improvisation devenaient peu à peu les valeurs qui allaient remplacer celles de l’héroïsme, du don de soi, du sacrifice et de l’honnêteté. 58 ans après les premiers coups de la Toussaint, les jeunes Algériens ont une image floue, opaque et fuyante d’une épopée qui avait pourtant servi de modèle à bien des peuples colonisés. Le monopole politique, instauré par le parti unique, en vint même, au milieu des années 1980, à réprimer les initiatives citoyennes voulant instaurer une tradition de déposer des gerbes de fleurs sur les tombes des martyrs en dehors des cortèges officiels. La jeunesse algérienne n’exagérait pas alors lorsqu’elle considérait qu’elle vivait dans une grande prison qui a pour nom l’Algérie. Que sont alors devenus les idéaux de Abane, Ben Boulaïd et autres porte-étendards de la libération et de la liberté? Quand d’aucuns parlent de repli ou de refuge dans la religion pour la jeunesse désenchanté et désillusionnée par la tournure du processus démocratique lancé en 1989, d’autres analystes développent le même raisonnement à propos du ‘’fétichisme’‘ dont est entouré par exemple le football. La réalisation positive d’une rencontre- surtout lorsqu’elle concerne l’équipe nationale-prend la dimension d’un baume au cœur pour une jeunesse qui veut se donner de nouveaux repères qui consacrent son identité algérianité et sa place dans le concert des nations, après qu’elle eut perdu l’espoir des les consacrer par le souvenir fluet et frelaté de la guerre de Libération. Au cours de la décennie 1990, caractérisé par une angoissante insécurité le réflexe de survie n’a pas laissé de place et de temps pour les réjouissances sportives. Quelques années plus tard, le regain de vitalité dont bénéficie la jeunesse suite aux nouvelles perspectives économiques contraste étrangement avec les réalités du terrain que sont la bureaucratie, le népotisme et les différentes formes de discrimination. La rente pétrolière a semé pendant des années, les illusions de richesse auprès d’une jeunesse désargentée. Les populations algériennes se réveillent sur de dures réalités qui les rendent socialement, économiquement et psychologiquement démunies face aux nouvelles réalités imposées par la libéralisation de l’économie et la mondialisation des échanges et de la culture. Il y a lieu de remarquer une forme d’ ‘’usure’‘ intellectuelle qui fait que même des révélations sur la guerre de Libération ou sur le mouvement national, qui eussent paru explosives il y a quelques années, sont aujourd’hui reçues avec une certaine distanciation. Les pages de journaux commencent à s’encombrer de témoignages de certains acteurs; des livres sont publiés par des anciens hauts responsables de l’État qui ont participé à la guerre (colonel Zbiri, Chadli Bendjedid, Khaled Nezzar,…), en plus des anciens témoignages de Harbi, Aït Ahmed, Saâd Dahleb, Benkhedda,…etc. Le chemin est encore long pour établir une relation apaisée avec l’histoire tant que des acteurs de cette guerre sont encore vivants, ou mieux encore, occupent des fonctions stratégiques dans les rouages de l’État. Mais ce dernier phénomène est, logiquement, anormal cinquante ans après la fin de la guerre. Justement, cette forme de gérontocratie est ressentie par la jeunesse d’aujourd’hui comme une offense à la vertu de l’alternance générationnelle qui est censée placer dans les postes de responsabilité les jeunes de chaque génération.
Arrêter l’ ‘’historicité” prolongée
Pour corser la situation, l’histoire, telle qu’elle est enseignée à l’école, a été idéologisée à outrance et soumise à des œillères qui la discréditent aux yeux des élèves et de la jeunesse en général. Le style dithyrambique, voire hagiographique- excluant les erreurs, les contradictions et les luttes fratricides- est toujours de mise. Les quelques ‘’nouvelles’‘ vérités apportés par des témoignages écrits n’ont pas encore droit de cité dans les écoles ou à l’Université. Le capital sentimental de la Révolution, ainsi que le capital sous-terrain du pays, à savoir le pétrole, ont été longtemps séquestrés au profit d’une ‘’famille révolutionnaire’‘ mal définie. Plus d’un demi-siècle après les coups de feu du 1er novembre, la capitalisation des fondements de la révolution par la génération qui inaugure le troisième millénaire par une sorte d’éternelle transition semble des plus incertaines. C’est que, au fur et à mesure des remises en cause opérées par l’exercice sans limites du pouvoir, des maillons forts de la chaîne ont cassé. La transmission de la mémoire, effectuée d’une manière trop sélective et édulcorée, a fini par donner naissance à un sentiment contraire de ce qui eût dû constituer la substantifique moelle d’un moi collectif assumé dans la liberté et l’alacrité. Dans une situation aussi retorse, où se mêlent la problématique de la mémoire et celle d’une recherche de légitimation de l’accès de la jeunesse aux postes de commande, l’Algérie officielle s’est fait un point d’honneur de ramener la France à résipiscence et à reconnaître que le colonialisme est un crime. Ceux qui ont pris les armes en cette nuit du premier novembre n’avaient pas attendu que la France de 1954 criminalise la France de 1830. Le crime a été constaté et établi dès la naissance du mouvement national à la fin des années 1920, pour ne pas aller jusqu’à convoquer les soulèvements de la fin du 19e siècle. En reconnaissant les crimes du 17 octobre 1961, le gouvernement socialiste est ‘’crédité’‘ ou soupçonné de moult arrière-pensées à titre de compensation. Dans certains milieux de l’Hexagone, on espère, en contrepartie, la réhabilitation des harkis par les Algériens. En tout état de cause, les polémiques cycliques nourries des deux côtés de la Méditerranée sur la mémoire coloniale ou la mémoire spécifiquement liée à la guerre de Libération ne sauraient détourner la jeunesse algérienne de revendiquer sa place dans l’échiquier politique et social de l’Algérie d’aujourd’hui, et de battre en brèche les mythes de l’éternelle “historicité” qui empêchent l’éclosion des nouvelles énergies et l’émergence de l’Algérie nouvelle.
A. N. M.
