La débandade et les lézardes qui affectent plusieurs partis politiques depuis quelques mois, voire depuis des années pour certains d’entre eux, sont souvent rattachées à des facteurs exogènes, faisant intervenir un travail de ‘’laboratoires’‘ du régime ou quelques mystérieux manipulateurs attitrés, dissimulés derrière un service ou une structure.
Si l’explication possède indéniablement sa part de vérité d’autant plus que de tristes précédents, autrement plus dramatiques, ont été vécus pendant les années soixante et soixante-dix, au moment où il n’y avait de vie politique que clandestine, elle n’épuise pas totalement le sujet dans son actualité la plus immédiate. La généralisation de l’argument trop facile, qui impute toute friction au sein d’une formation politique à une entreprise de sabordage qui viendrait de l’extérieur, risque d’exonérer toutes les luttes réelles, les oppositions d’intérêts et les faiblesses chroniques que traînent les partis eux-mêmes. Le regard introspectif dans la composante humaine des formations politiques algériennes est immanquablement une question d’une importance capitale. Sur quelle base idéologique ou de militance se sont réunies des personnes, supposés cadres ou faisant partie d’une élite, pour former le premier noyau d’un parti? Et surtout, qu’est-ce qui a motivé l’acte d’adhésion de centaines ou de milliers de futurs ‘’militants’‘ à ce premier noyau? L’on sait pertinemment que, en dehors des anciennes mouvances connues dans notre pays (mouvement berbère, mouvement islamiste, mouvements de gauche qui ont investi les syndicats), il n’est pas aisé de dénicher un dénominateur commun, entre tous ces supposés acteurs, sur le plan de l’idéologie ou de la perspective politique. Le ‘’réservoir’‘ de recrutement politique ayant, bien entendu ses limites objectives, il reste, pour espérer constituer d’autres partis, à jouer la ‘’compétitivité’&lsquo,; comme en raffole les entrepreneurs, et ce, en se basant sur l’esprit tribal, l’allégeance intéressée, le clientélisme et d’autres liens qui sont à mille lieues des idéaux et des luttes politiques. Pour corser le tout, les incitateurs de tels rassemblements font valoir, à tort ou à raison, des appuis qu’ils auraient décrochés dans la haute hiérarchie administrative.
Évidemment, un tel mode de formation des partis, un patchwork que ne rassemblent que les intérêts du moment, peut se prévaloir de tout, sauf de la solidité de la cohérence et de la cohésion. Face à la première adversité l’édifice s’écroule comme un château de cartes. Cette adversité peut se matérialiser par un échec électoral, une mésentente sur les postes à distribuer dans les instances du parti ou d’autres convoitises du même acabit. La fragilité d’une telle construction est grosse non seulement d’une implosion de l’intérieur, mais également d’une explosion due à des provocations extérieures. Peut-on réellement opérer un coup d’État au sein d’un parti, le dessaisir de son secrétaire général, si cette organisation de la société qui s’appelle parti est constituée sur des bases solides, si elle est humainement et idéologiquement cohérente, si ses structures sont transparentes et démocratiques? Cette précarité des organisations politiques dans notre pays nous renvoie indéniablement au niveau culturel, médiocre et étriqué qui prévaut au sein d’une grande partie de la jeunesse algérienne; elle, qui est supposée constituer les rangs majoritaires des formations politiques. Cela pose également la grave question de la place et de la mission de l’élite politique dans notre pays, question que l’on peut intégrer dans la grande problématique de l’intellectuel. Un concept galvaudé “malmené», au cours de ces dernières années, au point d’être figé dans la notion toute modeste de ‘’personne instruite ou diplômée de l’université’‘. Le compte est, bien entendu, loin. Des livres entiers ont été rédigés, dans les pays à démocratie avancée, sur cette importante problématique; et les apports théoriques et pratiques continuent, y compris de la part de certains pays du Sud. C’est désillusionnés et gravement déçus par de tels schémas d’organisation, que les jeunes algériens se livrent à leur propre “jeu», celui que permet leur énergie juvénile et sur lequel les dirigent les différentes impasses sociales et culturelles. C’est, on le devine, le ‘’jeu’‘ de l’extériorisation par la rue. Elle est devenue le réceptacle de leur fiel et de leur ire, souvent en dehors des structures politiques. Ces dernières tentent, souvent sur le tard, de récupérer la colère de la rue et d’en faire une revendication ‘’porteuse’‘. Cette façon de chevaucher une cause, en prenant le train en marche, n’a pas un autre nom que celui de manipulation. À trop se livrer à la manipulation, sans autre perspective politiquement constructive, l’on se surprend livré à des manipulateurs plus coriaces.
‘’Réhabiliter le politique», à quel prix?
La colère monte, la vindicte gronde, la rue hurle et déborde, la jeunesse tient à regarder les gouvernants et les politiques, droit dans les yeux. Même l’ancienne et fabuleuse hantise de faire apposer formellement le cachet du bureau de vote sur la carte d’électeur pour éviter les tracas administratifs a subitement disparu. “Advienne que pourra !», s’est-on dit dans les chaumières et les cités. Au point où en sont les gens…La force de la coercition a beaucoup faibli parce que le clientélisme, qui lui servait de monnaie d’échange, commence à être remis en cause. Le clientélisme a gravi de nouveaux échelons ; il a droit à une bourse mille fois plus cotée ; il se faufile dans les nouveaux réseaux d’import-import, où l’évasion fiscale est la règle et les crédits douteux la norme. Le libéralisme tortueux jouant au bazar a laissé sur le bas-côté des millions de pauvres et de mal lotis. En tout cas, la renaissance politique, sans laquelle il est difficile de concevoir un mieux-être sur le plan socioéconomique, renaissance que la jeunesse algérienne attend et appelle de ses vœux, est un travail de longue haleine, qui requiert un renouveau culturel qualitativement solide et qui fait table rase des ‘’recrutements’‘ népotiques ou d’allégeances monnayées.
À l’heure actuelle, on ignore jusqu’aux sens et limites de ce qu’est un vrai débat politique. Ce débat ne peut pas naître d’un travail de laboratoire ou d’une opération de maquillage médiatique. Il est supposé être nourri et sustenté par les différents conflits et tensions marquant le corps de la société et ce, dans tous les domaines de la vie. La stratégie de ruse, adoptée par les tenants du pouvoir depuis des décennies, et le grave déficit culturel affectant de larges franges de la société retardent l’émergence d’un tel débat. La ‘’réhabilitation du politique’&lsquo,; revendication ressassée pendant des années par des responsables au sein du FFS, ne peut se réaliser que par le lever de ces deux hypothèques. Si les partis démocrates et républicains sont aujourd’hui sollicités par la société afin de sceller une alliance sacrée pour de nouvelles formes de combat et de meilleures approches à développer avec les citoyens, en dehors même des échéances électorales, le pouvoir politique, à travers les programmes scolaires dévalorisés, les médias lourds ‘’privatisés’‘ et les associations satellisées, demeure, quant à lui, comptable de l’état de délabrement et de déliquescence dans lequel se trouve plongée la conscience politique dans notre pays.
Amar Naït Messaoud

