Conjoncture : Le prix de la libération politique

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Le capharnaüm politique dans notre pays continue à être le destin le mieux partagé de plusieurs organisations politiques et de certaines personnalités se réclamant de cette  »vocation » à laquelle ils ne vaquent que lorsque les autres voies d’enrichissement sont complètement obstruées pour eux.

 Par Amar Naït Messaoud

Si cette pétaudière a commencé sa formation il y a maintenant plus de vingt ans, elle a cependant pris un relief particulier depuis les dernières élections législatives et locales, lorsque la mouvance islamiste a été pulvérisée plus par un début de clairvoyance de l’électorat que par la supposée fraude des urnes. Après la formation d’un triumvirat sous le nom de « l’Algérie verte », lequel n’a été d’aucun secours pour ramener le  »printemps arabe » chez nous par la voie des urnes, les islamistes anciens alliés et inconditionnels du programme présidentiel viennent de rallier quelques  »particules » à leur cause pour chanter un patriotisme papelard qui refuse le ciel d’Algérie aux avions français engagés au Mali, qui appellent le président à s’en aller et qui se déclarent les dépositaires des nouvelles valeurs d’une Algérie qui n’existe même pas en tant que pays dans la conception supranationale et panislamiste de la confrérie des Frères musulmans. Rejetés par les urnes, ils espèrent réussir le jeu propagandiste et de lobbying. Ce sont onze partis politique qui se sont, la semaine passée, prêtés à ce jeu malsain et dangereux. Sans doute Louisa Hanoune n’a pas tort d’accuser Abou Djerra Soltani, un des protagonistes et porte-étendard de cette médiocre farce, de vouloir devenir le  »Morsi » algérien, allusion au président islamiste égyptien sous le règne duquel les massacres de rue continuent, et le couvre-feu s’est instauré dans trois grands départements.  Ce tonitruant charivari est la preuve que les jalons sont perdus et que les voies (les voix aussi) messianiques ne portent plus.  L’Algérie a lourdement payé le prix de la confusion politique, de l’aventurisme religieux et de l’esprit d’irresponsabilité de certains de ses faux acteurs. Comment se peut-il alors que, au moment où les enjeux, que le pays est appelé à relever sur les plans économique, social et culturel se font plus aigus et plus incléments, le cafouillage sur la scène politique continue à avoir cour, et même à prédominer?  

Néanmoins, le moins averti des observateurs a pu constater le profil bas de plusieurs partis face aux prouesses de l’armée dans la prise d’otages de Tiguentourine. Une occasion inattendue pour l’armée, longtemps tenue pour politiquement « infréquentable »,  afin de « soigner » son image; chose qui est resté dans la gorge des boute-en-train d’un islamisme destructeur de la cohésion sociale et culturelle du peuple. Le constat a été fait que les Algériens, et particulièrement la frange juvénile qui  a passé les années de l’ ‘innocence » enfantine dans la peur et la psychose instaurées par le terrorisme intégriste, en sont parvenus, par la faute de la perversion des notions de pluralisme et de liberté à considérer l’ouverture politique et l’existence des partis comme la raison principale de leurs déboires. Un peu partout dans les pays de l’Europe de l’Est, après la chute du mur de Berlin en novembre 1989, la hantise et le rejet du libéralisme qui commençait à produire ses premiers effets sociaux négatifs (chômage, suicide, divorce,…), avait souvent conduit beaucoup d’électeurs à opter pour les anciens partis uniques, par une espèce de vote-refuge.  La peur de l’inconnu a joué sur un fond fait de la médiocrité d’une élite qui n’a pas su apporter une alternative crédible, et aussi sur un fond de misère culturelle que ne pouvait nourrir spirituellement que l’underground clérical. La crainte des lendemains incertains avaient momentanément profité aux vieux appareils politiques. C’est une situation  qui avait une grande part de responsabilité dans le discrédit dont était frappée la perspective de  renouveau politique, supposée basée sur l’option démocratique.  Outre ce destin peu élevé que l’histoire récente de notre pays a réservé à l’activité politique et à ses prolongements dans la société la jeunesse algérienne vit globalement une situation plus dramatique sur le plan social et professionnel. Les jeunes, dans l’état de précarité sociale où ils évoluent et la vulnérabilité psychologique qui les affecte, ne comprennent pas beaucoup de chose à ce qui leur arrive. Ceux que l’on a élevés au rang de licenciés en quelque science n’admettent pas que, armés d’un bout de papier censé être une clef passe-partout, ils continuent à galérer et à quémander des postes de travail qui ne viendront probablement jamais, du moins pour un grand nombre d’entre eux. Sur le plan de la formation, on leur a donné l’amère illusion d’un niveau qui, en réalité ne correspond à rien dans la pratique. Exceptés ceux qui sont pris en charge par le secteur public (administration et entreprises publiques), lequel n’a montré aucune exigence particulière en matière de compétence, les autres diplômés ne risquent pas de voir les entrepreneurs privés se bousculer pour les embaucher. 

Répudier la parodie des concepts

Mieux et plus efficacement qu’un hypothétique et contreproductif  »printemps arabe », c’est d’une révolution mentale et culturelle dont ont besoin les jeunes Algériens pour espérer oblitérer l’esprit d’assistanat par lequel ils ont été ligotés pendant des années. Ce handicap ne touche pas seulement de simples citoyens à qui on a cassé les ressorts de l’initiative, mais s’étend malheureusement à ceux qui sont considérés comme les cadres de l’Algérie de demain. Imparablement, la patience et la « bonhomie » des familles algériennes ont atteint leurs limites lorsqu’elles ne comprennent pas la situation de surplace dans laquelle a été mis le pays malgré une embellie financière sans précédent. La révélation de graves cas de corruption dans les sphères sensibles de l’État, le recrudescence inexpliquée du terrorisme dans certaines parties du territoire national après sa mise à mort à la fin des années 1990, l’amplification des inégalités sociales et d’autres situations d’impasse qui frappent de larges franges de la population, tous ces éléments, et d’autres encore qui restent à diagnostiquer, se sont ligués dans une vaste conjuration pour diluer et éloigner la conscience politique chez notre jeunesse. Les désenchantements et les frustrations issues de tels revirements de situation ont, par esprit de revanche et d’aigreur, dressé les citoyens contre leurs gouvernants et contre le système qu’ils incarnent. Si l’on demande aux jeunes de « faire part des choses » et de distinguer le bon grain de l’ivraie, on ne sera pas nécessairement entendu. Pour eux,  »tout le monde est pourri ». On n’est pas prêt à faire dans la dentelle. Pas de quartier. C’est ce dialogue de sourd, voire ce non-dialogue, qui trouve son prolongement-et non sa solution- dans les émeutes. Par ce dernier « procédé », on scelle l’échec de la politique, qu’elle soit conduite par un pluralisme nominal ou par une autocratie autiste.  Le langage politique et communicationnel algérien a été goulûment enrichi au cours de ces dernières années par des apports venus de la culture occidentale des pays démocratiquement avancés. Bonne gouvernance, management politique, démocratie participative, et d’autres notions aussi désirables que luxueuses, ont fait leur entrée dans les écrits, les rapports, les études sociologiques, les meetings et les émissions télévisuelles. Mais, quels sens prennent ces concepts dans la vie quotidienne des Algériens?  Quelle en est la portée véritable? Entre le texte et la socialisation réelle des mots, il y a loin de la coupe aux lèvres. À fond, la virtualité. Suffit-il de parodier des paradigmes démocratiques pour en faire des réalités palpables dans notre pays? Que non! Le chemin vers la libération politique- dans toutes ses acceptions: institutionnelle, culturelle, organique, organisationnelle- sera celui qu’auront emprunté les luttes pacifiques et quotidiennes au sein même de la société et non dans l’empyrée des salons ouatés où se délivrent agréments et prébendes.                  

A. N. M.

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