«Combien de fois avons-nous déjà voté…»

Tizi Ouzou, au premier jour du week-end dernier. La ville se réveillait lentement en cette matinée ordinaire qui n’avait d’exception que ce ciel assombri. A travers les rues, c’est la routine au quotidien. Rien n’indique une quelconque «effervescence électorale». Et pourtant, ici, on est en pleine campagne électorale pour les élections locales fixées au 24 novembre prochain. C’est sérieux. Ce n’est pas une blague, mais on ne s’en aperçoit qu’au passage devant les sièges des différents partis engagés dans la course. Il y a aussi un autre détail qui rappelle le vote à venir : quelques affiches de candidats collées au détour de coins de rues stratégiques pour les besoins de la réclame. La majorité à moitié arrachées sonne comme un signe que la mentalité d’ici reste têtue à toute consultation électorale. Ce n’est peut-être pas le cas totalement mais la rue fait montre d’une flagrante indifférence. En Kabylie, on semble assimiler cette élection à une épreuve de plus à laquelle elle ne s’attendait pas. Smaïl, appelons le comme ça, est intellectuel, et candidat sans conviction sur la liste d’un parti : «C’était dans les exigences des Aarchs mais on n’y croyait pas trop. L’élection nous est alors tombée telle cette grossesse qui a surpris ce couple qui ne l’avait pas envisagée… Le pouvoir a conscience de cela. La région a été martyrisée. C’est la démobilisation générale, que ce soit dans les partis, les associations, les Aarchs, ou encore la société civile. Plus de cent jeunes ont été tués. La région a besoin de panser ses cicatrices, Il y a trop de déceptions». Le constat est là. Et il résume une grande vérité. Celle que lâche ouvertement la masse juvénile. «Cette élection telle une grossesse non désirée… »«Mais que peuvent bien changer ces élections à moitié mandat ? Et puis combien de fois avons-nous déjà voté ? Rien n’a changé, si ce n’est de mal en pis. J’ai personnellement trois titres en poche. Je suis ingénieur, j’ai fait un stage d’informaticien, un autre de photographe mais point de boulot. On veut du travail, un toit pour nous marier, et on s’en f… de celui qui sera maire. Allez voir la nouvelle ville. Ce n’est que du béton, aucun espace vert, aucune parcelle de terrain… vous pensez que c’est les jeunes pour qui on chante à chaque élection qui ont tout pris ? Tapez aux portes et vous verrez qui vous ouvrira… » Rachid a bouclé son cursus universitaire il y a de cela cinq ans. Autant d’années qu’il se sent un fardeau pour ses parents. Il a fini par se faire recruter comme vendeur dans une boutique du côté des «12 Salopards». Son souci actuel c’est plus ce qui se passe de l’autre côté de la rive, chez Sarkozy. Cela fait un bout de temps qu’il mijote de partir là bas. Mais voilà que tout est remis en cause avec ces «violences urbaines». Les événements l’inquiètent. Si auparavant, il ne désespérait pas de décrocher le visa moyennant une somme qu’il s’est juré de réunir, maintenant il a presque déjà tout perdu. «Avec les 20 millions ou ya rebi… » Nadir, est à peu près dans le même cas même si, pour lui le départ n’est pas ce qu’il envisage le plus. Il ne peut pas se le permettre. Il s’est déjà mis «la corde autour du cou» et vient juste de circoncire son premier bébé. Il n’a toujours pas le poste de travail stable qu’il aurait souhaité. Il aurait pu passer pour un footballeur professionnel. Le foot c’est sa passion, mais… Il y joue quand même et assure des petits boulots à gauche et à droite. La politique ? Ce n’est pas son «dada». «Depuis l’avènement du multipartisme, on en a eu notre dose des partis. On y avait cru mais… Peut-être les indépendants. On ne sait jamais», finit-il par balancer à la hussarde. Du côté de la maison de la culture Mouloud Mammeri, cette liste d’indépendant était justement la seule à être placardée à l’emplacement réservé à la campagne. Elle saute aux yeux au-dessus… d’un tas de sacs poubelles bien remplis adossés au mur nouvellement repeint en blanc. Il ne fallait donc pas s’attendre à ce que grand monde s’y attarde là-dessus. Mais il y avait tout de même quelques curieux. Farid, étudiant, était avec sa copine. C’était facile à deviner. Ici, on ne tient jamais sa sœur comme ça. Il avait son bras autour de ses épaules, et arborait un malin sourire devant l’affiche : «Non, non, ça ne m’intéresse pas mais c’est juste comme ça. Je regarde, peut-être je vais reconnaître quelqu’un. Je le fais machinalement devant toutes les affiches. Y’a peut-être des têtes qui méritent du respect mais parfois je me dis que je suis plus photogénique que certains. J’aurais pu être à leur place… Ils doivent bien nous aimer. Tous comme ils sont ils vous diront qu’ils aiment thamourth, tu parles… Il ne reste plus rien». « J’aurais voté pour…Matoub»Pour Farid, «tout ça c’est du khorti. Au moins avec les listes des partis, on sait à qui on a affaire». Il consulte de plus près les portraits et lâche avant de s’en aller : «De toutes les façons, s’ils veulent le bien des jeunes, ils sont bien placés pour les aider». Le sentiment est quasiment le même chez tous ces jeunes blasés par un quotidien des plus agaçants, et un horizon qui n’augure rien de réjouissant. «Il y ’a Dieu, et Matoub. C’est le seul pour qui j’aurais pu voter. Il est tout pour nous. Ses chansons sont les meilleurs discours. A dhaghuru… », assène Aziz pour sa part. La trentaine bien entamée, il était attablé dans une cafete au quartier les bâtiments bleus en compagnie d’un ancien ami de la fac, Moh Cherif. Ils sont tous les deux des licenciés en économie, et se sont retrouvés par hasard. Quoi de plus normal alors que de partager un café, comme au bon vieux temps ! Le premier est de Ouadhias, et était transporteur avant qu’il ne cède le J5 au petit frangin, le second, de Azazga, est gérant d’une supérette familiale à l’entrée de la ville. Moh cherif ne cache pas sa sympathie pour le FFS. Il dit même qu’il en est toujours militant, «mais juste comme ça». «C’est le désintéressement total, ce n’est plus comme avant. Je ne cherche plus à savoir, d’ailleurs je ne sais même pas qui est candidat du parti à Azazga. Je sais qu’il y’a un conflit autour de la tête de liste mais sans plus, je ne sais même pas si le problème a été réglé. Les gens ont d’autres soucis plus urgents. y’a des foyers qui n’ont pas de quoi se nourrir la semaine d’après. ça m’arrive de ne savoir le score de la JSK que le lendemain du match… y a plus rien qui enchante ! Il faut peut-être laisser le temps au temps, peut-être… » «On se dit qu’on tient un peu de notre autonomie»La gestion de la cité est un souci qui ne devrait à priori laisser personne indifférent. Ici ou ailleurs. Les enjeux sont à la fois petits et d’envergure. Et forcément tout le monde devrait s’en soucier. Au moins un petit peu. En Kabylie où théoriquement on est en pleine campagne pour les élection locales, ce n’est plus une chose évidente. Mis à part les acteurs qui se sentent engagés de près ou de loin, le reste de la population n’a pas l’air d’être emballé par «l’ambiance électorale». Le constat est là. Il est peut-être sévère mais bien réel. En dehors des quartiers généraux des partis, les gens ne font vraiment pas de ces élections le grand événement tant attendu. Surtout pas chez les jeunes. N’empêche que chez le FFS, le RCD, le FLN, le RND et les autres, on veut bien y croire que d’ici le jour J «la conscience prendra, et la machine s’emballera». En attendant, on tente de pousser, de convaincre, d’au moins positiver… ça n’augure rien de certain, ni d’acquis. Pour l’heure, seule une donnée est fixée : La Kabylie votera en marge de l’Algérie. Aziz, toujours le même, trouve quand même quelque part une note patente à cette élection propre à la Kabylie : «On pourra toujours se dire qu’on tient un peu de notre autonomie. Le reste on verra après». Aziz admet mal qu’on lui dise «tu as peut-être tort». Car il est convaincu que Matoub aurait pensé la même chose.

D. C.