Par Anouar Rouchi
Il y a à peine quelques années, lorsque le prix du baril de pétrole volait au ras des paquerettees, l’argent des émigrés était au centre de toutes les polémiques et de toutes les convoitises. On n’hésitait pas à traîner dans la boue ces exilés économiques qui n’auraient aucun sens du patriotisme, comparés à leurs voisins marocains et tunisiens qui, eux, rapatrient massivement leurs économies. Aujourd’hui que l’or noir mérite vraiment son nom et que son prix fréquente des cimes jamais égalées, maintenant que la dette extérieure est contenue dans des proportions raisonnables et que les réserves de change dépassent allègrement le seuil des 50 milliards de dollars, les préoccupations sont naturellement autres. On s’inquiète davantage du traité d’amitié algéro-français qui joue à l’Arlésienne : tantôt sa ratification est imminente, tantôt elle est remise en cause, au gré de déclarations et d’actes d’acteurs politiques des deux rives de la Méditerranée. Le sujet est d’importance et ne laisse personne indifférent. Il y a les inconditionnels, les opposants au projet et les partisans du “oui, mais…”Profitant de l’embrasement des banlieues françaises qui a contraint le pays de Molière à l’état d’urgence et à l’espèce de panique qui gagne certaines chaumières huppées de Paris, Djamel dit “L’horloger”, chroniqueur à l’hebdomadaire satirique Le midi de 14 heures, décide d’en savoir plus.Il sélectionne trois personnalités aux positions tranchées sur la question et demande à chacune, par téléphone, ce qui fonde son attitude à l’égard du fameux traité. Les réponses sont de vrais morceaux d’anthologie…L’INCONDITIONNEL : “Plus de quarante ans après l’indépendance, quoi de plus normal que de se réconcilier avec la France dans l’intérêt des deux peuples ? Et puis, habina oula krahna, la France, c’est la France ! Pour des raisons historiques, géographiques, économiques, culturelles et sociologiques, nous sommes liés. Il faut être réaliste. Les choses étant ce qu’elles sont, la France reste l’unique lucarne à travers laquelle nous pouvons regarder le monde développé. Ce traité est donc vital. Il sera incontestablement le catalyseur efficace de notre marche forcée vers le développement et la modernité. Et ce n’est pas peu dire au moment où notre pays est guetté et menacé par toutes formes de régressions sans compter qu’on pourrait, enfin, bénéficier de l’argent des Beurs…”L’OPPOSANT : “Ou nous sommes des Arabes et des Musulmans, ou nous avons du nif, ou pas ! Un traité d’amitié avec des gens qui nous ont exploités et spoliés pendant plus d’un siècle ! Non, mais… Si c’est pour fricoter avec eux aujourd’hui, pourquoi les avoir sortis au prix de tant de martyrs ? Et puis, qu’on arrête de nous rabattre le caquet avec cette histoire de modernité qui doit impérativement passer par Paris. La France n’est plus qu’une puissance moyenne et la langue française, elle-même est en train de péricliter. D’ailleurs, je vous le dis tout net : au diable le développement et la modernité si cela doit déteindre sur mon arabité et mon islamité… Quant aux Beurs, ils peuvent parfaitement rentrer. Notre pays est cinq fois plus grand que la France et il y a de la place pour tous les Beurs avec ou sans leur argent !”L’HESITANT : “En matière d’amitié, il y va des Etats comme des personnes. Je ne crois pas en une amitié qui défie les frontières des classes. Je ne crois pas en l’amitié d’un ouvrier et de son patron, d’un noble et d’un roturier… La France et l’Algérie ne jouent pas dans la même arène. Le fossé qui les sépare est immense. Quelles que soient les avancées de notre pays, la distance qui nous sépare restera grande. A moins que, simultanément, la France se mette à régresser. Il ne faut néanmoins pas désespérer car les événements qui ébranlent les banlieues françaises ces jours-ci sont incontestablement un facteur de rapprochement… Selon toute vraisemblance les Beurs jouent un rôle central. Comme quoi bon sang ne trahit jamais !”
A. R.
